Affichage des articles dont le libellé est Jean Bellorini. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jean Bellorini. Afficher tous les articles

mercredi 30 mai 2018

De Rabelais au camp du Millénaire

Formidable mise en scène que celle de Jean Bellorini à partir de Rabelais ("Le quart livre") en ce moment à St Denis en banlieue parisienne! Un mélange de fête gargantuesque, d'érudition pleine d'humour, de magnifique travail des comédiens-chanteurs, de beauté de la scénographie et des éclairages, de musique extrêmement riche et traversant les siècles. Un intense moment duquel on ressort un peu sonné, traversé de toutes parts!

Du coup l'idée de marcher au retour le long du canal de St Denis jusqu'à Paris a semblé fort bien venue en ce jour chargé de lourdeurs orageuses. Un périple apparemment dérisoire comparé à celui des héros de Rabelais, Pantagruel et les autres, au cours de leurs traversées multiples... Et pourtant...

Au début de ce petit périple dionysien, puisque c'est ainsi qu'on appelle les habitants de St Denis, cette banlieue offre des coins plutôt charmants d'un côté, et assez industriels de l'autre. A gauche, de petites maisons et jardins s'imposent au-devant des immeubles de type HLM mais des HLM à proportions humaines et parfois même assez beaux et dotés d'espaces verts.

La population est bigarrée, souvent à la peau noire, peu nombreuse en cette heure où le jour s'attarde. Les jeunes, par petits groupes, discutent et écoutent de la musique, comme partout. Quelques familles terminent leur pique-nique et remballent sacs, poussettes, et poubelles.

Sur l'autre rive, se déploie une importante architecture d'entrepôts et d'usines. Il en existe même qui ont été décorées de couleurs vives aux motifs fleuris! On se demande quelle initiative en a été à l'origine. Elles m'ont fait penser aux photos recouvrant des façades d'immeubles et de constructions diverses après le passage de JR et d'Agnès Varda au cours de leur périple pour leur film "Visages Villages".

Peu à peu, au fil de la marche, le croisement des deux canaux approche, du canal de St Denis avec celui de l'Ourcq. Mais l'atmosphère citadine s'est nettement densifiée des deux côtés. Se profile même sur la droite un centre commercial et l'on se retrouve en pleine ville de ce côté-là.

En revanche, les promeneurs et cyclistes se sont raréfiés de mon côté. Et apparaissent peu à peu des tentes de personnes sans domicile, disséminées ici et là. D'un coup je réalise que tout s'est transformé. Les bords immédiats du canal sont devenus de part et d'autre des lieux de refuges pour migrants. Ils s'échelonnent de façon continue sur les rives. Quantité de tentes se pressent côte à côte, sans aucun espace entre elles; la place manque pour les humains comme pour les ordures. La couleur des peaux s'est uniformisée... celle de migrants africains sans doute. Un cycliste continue encore un peu sur le bord du canal mais les riverains habitants dans du dur semblent avoir déserté. 


Quelle place ici pour une promeneuse devenant une étrangère au bord de cet espace sidérant rempli d'étrangers en transit? Non pas promeneurs, eux, ni touristes, mais en état d'urgence vitale, de survie espérée. Alors qu'il me semblait risquer de devenir une intruse, je ne les prends pas en photo, bien sûr, et je passe à côté, comme le cycliste. D'ailleurs le chemin de halage s'arrête là.

Je remonte sur l'allée au-dessus du canal qui mène au parc de La Villette et à ses attractions multiples. C'est la foule à nouveau en ce dimanche soir, bigarrée, échauffée, multiple avec encore des familles et leurs enfants qui rentrent chez elles et beaucoup de jeunes qui s'animent.

Le long du canal de l'Ourcq, la population devient peu à peu beaucoup plus homogène: petites embarcations où l'on se donne en spectacle avec bières à l'appui et harangues de l'une à l'autre, pique-niques bien arrosés aussi sur les bords où se sont assis de multiples groupes de jeunes gens bruyants et apparemment joyeux. Population à la peau blanche, même si en s'écartant un peu du bord on retrouve la bigarrure des peaux et des langues et une boulangerie algérienne...

Quel périple quand-même! Quel patchwork humain depuis le théâtre Gérard Philippe de St Denis! Et depuis Rabelais! Tous ces humains si proches géographiquement et si étrangers les uns aux autres! La situation révoltante dans laquelle se trouvent certains d'entre eux, ne semble pas créer de révolte, même pas de bruit, à peine du désordre dans un paysage destiné probablement à être "réhabilité" comme l'ont été les bords du canal de l'Ourcq, notamment  du côté de Bobigny, après avoir servi de lieu refuge pour les "Roms" il y a quelques années.

dépliant proposant des randonnées le long du canal de St Denis 
Qu'est-ce-que cette vie qui continue, fragmentée, clivée, comme le sont nos vies psychiques après des tempêtes traumatiques? Rabelais nous en dit-il quelque chose? Jean Bellorini nous propose avec lui de "dégeler" les paroles. Sans doute une voie d'une grande richesse à suivre. Cependant chez Rabelais, le dégel des paroles fait entendre la fureur des guerres...

Ce matin, j'apprends aux informations que ce camp de migrants précisément est évacué en ce moment même. On l'appelle "camp du Millénaire"! Mais oui! Une décence minimum aurait pu éviter cette nomination monstrueuse! Bien sûr, il s'agit du nom du fameux centre commercial que j'avais aperçu sur la droite.... Ainsi d'une rive à l'autre du canal les noms de lieux crient aussi les aberrations de nos sociétés.


 


mercredi 24 janvier 2018

Des récits voyageurs


Les Mille et Une Nuits I, II et III
Edition des Mille et une Nuits en collection La Pléiade
Des récits voyageurs? Ne devrait-on pas parler plutôt de héros voyageurs? Certes, mais certains récits semblent dotés d'une capacité particulière à se déplacer, non pas seulement à travers le monde mais encore à travers les langues et l'imaginaire des créateurs, des écrivains notamment. En particulier les grands récits, les mythes et les contes. Parfois ceux-ci entrent dans une composition littéraire nouvelle, parfois dans une mise en scène scénique, théâtrale ou chorégraphique, voire musicale. Et de nouveaux récits se construisent ainsi les uns à partir des autres, déjà par le récit de leurs transformations successives. 

Alors, le lecteur peut à son tour, revenir sur ces histoires emboîtées, refaire un voyage avec ses propres interprétations données au fil du temps à ces récits voyageurs en perpétuelle transformation. Dans ce retour en arrière, il peut aussi mesurer la distance prise avec son regard d'autrefois, sa mobilité, ou au contraire en mesurer la permanence.

De plus, parmi tous ces récits, il y a ceux qui racontent eux-mêmes les voyages de leurs héros: récits non seulement voyageurs mais aussi récits gigognes dans des emboîtements séduisants mais parfois perturbants aussi pour le lecteur. La célèbre histoire de Sindbad le marin, par exemple, emboîte plusieurs histoires les unes dans les autres et ses personnages sont souvent eux-mêmes des voyageurs, amenés à raconter leurs propres histoires de voyage au fil de leurs rencontres et de leurs naufrages.

On a dit ce récit probablement inspiré des aventures d'Ulysse. Quoi qu'il en soit, raconter son histoire prend une portée récurrente dans les Mille et Une Nuits, une portée qui crée un pont entre la vie et la mort, qui ouvre une voie tierce entre ces deux extrêmes que traversent les héros: menacés de mort, ils racontent pour maintenir leur survie, et parfois, comme Shéhérazade, pour maintenir la vie par la parole conteuse.

Récemment à Paris a été mis en scène par Jean Bellorini le texte d'Erri de Luca, "Le dernier voyage de Sindbad" reprenant ce conte de Sindbad le Marin dans les filets de l’histoire de la Méditerranée d'aujourd'hui. Le metteur en scène, à partir de l'écrivain, donne corps et voix à une épopée exemplaire des naufrages récurrents dont cette mer est désormais le gouffre, mais à l'échelle collective et non plus à celle d'un héros. Le collectif ici est particulièrement présent dans la mise en scène du chant et de la musique qui viennent scander les épisodes successifs des voyages de ces migrants.

Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée par MendelsohnBeau témoignage du désir de nombreux créateurs d'offrir une caisse de résonance à ce que notre monde crée de désastres et aussi d'humanité. Et cela à travers le rappel, la recréation, d’histoires transmises depuis la nuit des temps. Ce processus donne toute sa place à la profondeur de l’histoire, en regard de l’actualité la plus vive; il déplace ainsi nos conceptions, nos façons de voir prises dans l'urgence en proposant des va et vient dans le temps et l'espace. 

Et puis une autre merveille nous est parvenue récemment dans sa traduction française, non sans rapport avec elle. Celle que nous offre Daniel Mendelsohn avec "Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée" (Flammarion). Un grand art littéraire au service d'un parcours intime qui prend force d'universalité. Une nouvelle lecture de l'Odyssée, prise dans la vie, le travail et les surprises de celui qui, par sa lecture et son écriture, en fait une nouvelle Odyssée, nourrie des lectures des autres, de son père, de ses étudiants, de ses collègues. C'est toute une temporalité de la pensée, des associations libres accueillies sans clivage qui vient là nous parler du plus vif de ce que notre humanité travaille, de ce par quoi elle est travaillée.