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vendredi 28 avril 2017

survivances et revenances

Les larmes d'OedipeOn pouvait voir ou revoir au théâtre de la Colline à Paris, il y a quelques semaines, "Les larmes d'Oedipe", ecrit et mis en scène par Wajdi Mouawad à partir de Sophocle. Cette pièce invite le public à une mise en disponibilité exigente et crée un grand trouble en l'exposant à une scène au mouvement suspendu, émergeant indéfiniment comme de la nuit des temps... une nuit des temps inscrite pourtant au coeur de l'actualité la plus vive.


La Grèce antique vient ainsi relancer les accents aigus des drames de l'actualité européenne à travers une tradition théâtrale et mythologique des plus vivantes. Nous sommes conviés aux rives d'une vérité crue mais toujours voilée par la dimension quasi sacrée de cette célébration, à moitié chantée, à moitié chuchotée, parfois même criée. Oui, une célébration, dans l'accompagnement d'une fin de vie, celle d'Oedipe, qui fait résonner toute l'humanité et les fins de vie de tous les abandonnés de la planète, floués par leurs dirigeants politiques, et par leurs illusions, notamment en Grèce. Un chant, une plainte, un cri, pris dans la rumeur du monde que viennent soudain fracturer les glapissements sinistres de la sphinge vaincue par Oedipe.


Au fur et à mesure du déroulement de la pièce, l'espace de la scène se transforme insidieusement, à travers des changements de lumière à peine perceptibles. Les personnages disparaissent, puis semblent réapparaître dans un autre temps, sur une autre scène, et tout cela dans une continuité troublante. Quand ils changent d'échelle dans l'espace de la scène, on ne sait plus qui est devant et qui est derrière. Les frontières se meuvent imperceptiblement pendant que la luminosité décline ou se renforce. C'est alors que nos frontières psychiques cèdent, en tout cas pour les spectateurs réceptifs, et offrent un accès inédit à un espace-temps tout autre, qui n'est ni du passé, ni du futur, et où le présent de la représentation est fait de toutes ces traversées spatio-temporelles.


Cette création a fait résonner en moi d'autres propositions lumineuses de penseurs contemporains, dont les travaux sont sans doute bien connus du metteur en scène. Tout d'abord, celles du livre de Patrick Boucheron "Conjurer la peur", historien invité récemment au théatre de la Colline pour y présenter avec ses co-auteurs sa dernière publication ,"Histoire mondiale de la France".


Patrick Boucheron travaille particulièrement sur notre rapport aux images à partir de la fresque dite "du bon gouvernement" de ce peintre siennois du 14ème siècle, Lorenzetti. Il renouvelle l'analyse de notre regard sur les images, traversées par les regards accumulés au fil les traditions successives et des commentaires qui les ont nourries, mais aussi affadies, au fil des siècles.


Notre regard sur les oeuvres n'est jamais vierge en effet et il me semble que la pièce de Mouawad nous en fait particulièrement bien saisir la structure stratifiée et hybride, toujours mouvante, même à notre insu. Ces oeuvres de la tradition regardées aujourd'hui semblent ainsi prises dans un mouvement permanent d'apparition/disparition.


Avec l'historien comme avec le metteur en scène, c'est aussi tout le travail de l'historien d'art Aby Warburg qui affleure en "images" et en "formes survivantes".


Voir "Les larmes d'Oedipe" tout en étant nourri de la lecture de "Conjurer la peur", ainsi que des travaux d'Aby Warburg, relu par Georges Didi-Huberman dans son livre "L'image survivante", donne un grand plaisir pour l'esprit tout en ouvrant à l'émotion des voies d'accès proposées par le metteur en scène Wajdi Mouawad.

Les artistes ont beaucoup à nous apprendre sur le champ politique...

mardi 7 février 2017

Retournements et soulèvements

Dans des émissions de radio successives, j'entends coup sur coup des formules de langage ou des appellations qui viennent faire résonner ce que mon livre Rue Freud a abordé sur l'interdit de se retourner derrière soi, le retournement et le renversement.


C'est d'abord une expression de comptabilité financière semble-t-il, "à fonds renversés ", qui vient tout de suite susciter en moi de multiples images; mais n'en trouvant pas d'écho sur internet, j'ai pensé que j'avais mal entendu. Puis juste après, dans une autre émission, il est question des "retournés" à propos de réfugiés revenus dans leur pays. Et j'apprends en effet l'existence d'un film, "Les retournés", sur un camp de réfugiés au Tchad ayant fui la guerre civile centrafricaine à la fin de l'année 2013. Etrange appellation qui peut s'entendre au sens symbolique, celui qu'on entend aussi dans l'expression "en être tout retourné". Sauf que dans l'usage évoqué ici la dimension tragique est essentielle, alors que dans le langage courant l'image touche au genre du "grotesque"et à l'imagerie populaire du monde à l'envers.



Puis s'impose à nouveau à ma mémoire l'image d'un passage de la mise en scène de Roméo Castellucci pour Moïse et Aaron, opéra de Schönberg donné en 2014 à l'Opéra Bastille de Paris (cf article du blog du 15/12/2014). L' univers très onirique proposé par le metteur en scène, comme pour beaucoup de ses créations, met le spectateur aux confins du sommeil, du rêve, du fantasme, de l'hallucination, à la rencontre de ses mondes infantiles. Une prouesse à partir de ces personnages bibliques!


Lors d'un moment sidérant de la mise en scène, nous voyions en fond de scène un décor de montagne qu'escaladaient plusieurs personnages d'alpinistes. Ils étaient réellement harnachés et balançaient leurs jambes tout en étant hissés vers le haut de la montagne. Leurre du théâtre, oui... Mais  la surprise a tout fait basculer d'un coup dans l'effroi: voilà qu' ils avaient dépassé le sommet de la montagne! Ils continuaient leur ascension infinie dans le ciel, dans le décor du ciel! Et le temps que je prenne conscience de ce dépassement, voilà que la montagne elle-même se détachait, se renversait,  se retournait comme un gant, sans pour autant offrir un intérieur au lieu d'un extérieur, sans qu'aucun repère ne puisse nous rassurer sur ce qui s'était montré là!


Tous ces retournements! Tous ces mouvements dangereux ou inquiétants, même s'ils signifient aussi des ouvertures possibles!


Et puis ces dernières semaines, le Musée du Jeu de Paume nous offrait à Paris l'exposition "Soulèvements" à prendre dans tous les sens du terme, politique, physiologique, géologique esthétique, etc. Quelle magnifique idée! Très approfondie dans les textes du catalogue, notamment par Georges Didi-Huberman, initiateur de l'exposition. Cette thématique est venue relancer et enrichir pour moi celle du retournement.


Un des chapitres de son texte pour le catalogue s'intitule "S'élève un geste". J'y ai entendu la résonance du travail de Jean-Max Gaudillière à partir de "Un enfant se lève" (cf de nombreux articles de ce blog sur le travail accompli avec son séminaire coanimé par Françoise Davoine).


A partir des mouvements du corps et des gestes de soulèvement, Didi-Huberman propose de faire différents liens notamment avec les "images survivantes" de l'historien de l'art Aby Warburg (dont parlaient souvent Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière): "Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous."


Et il rend hommage à la capacité d'Aby Warburg d'élaborer "une théorie du renversement des valeurs appliquée à la sphère culturelle en général". Tous ces textes évoqués ici et dans le catalogue sont exigeants mais fort stimulants si l'on peut s'y plonger, alors que l'exposition est terminée!


Images, corps, gestes, langage... Cette approche thématique a quelque chose de particulièrement vif, quand on se laisse aller à éprouver ses effets en nous. Elle peut susciter un embrasement d'idées, une floraison d'associations entrant en résonance avec nos propres recherches, notre propre sensibilité, notre mémoire. Comme un soulèvement de vagues qui vous emporte au bord de rivages à découvrir ou redécouvrir...