Affichage des articles dont le libellé est Alice Zeniter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alice Zeniter. Afficher tous les articles

mercredi 3 janvier 2018

Traverses franco-algériennes

La création romanesque, cinématographique en particulier, nous donne dans l’actualité récente de quoi étoffer notre réflexion, nos émotions, nos espoirs liés à l'histoire entre la France et l'Algérie.  Nos souhaits éventuels de travailler au corps les silences politico-familiaux liés à la guerre franco-algérienne ainsi qu'à la suite des relations entre ces deux pays sont magnifiquement illustrés par le roman d'Alice Zeniter (que j’évoquais dans mon précédent article du blog), « L’art de perdre », et le film « Les bienheureux » de Sofia Djama.

L'art de perdre
Le parcours d'Alice Zeniter semble être autant celui de la narratrice que celui de l’auteure elle-même. Elle le confirme dans ses entretiens. Et cet emboîtement des parcours peut s’enrichir très naturellement de celui du lecteur du roman. Le prix Goncourt des lycéens indique la portée exemplaire de cette traversée des générations qui a pu parler à celle des lycéens d’aujourd'hui. En effet des lecteurs de toutes générations peuvent se reconnaître dans ce roman avec les questions politiques des époques les concernant, liées plutôt à la guerre d'Algérie, ou aux "années noires" ou encore à la situation actuelle des personnes de la troisième génération vivant en France ou en Algérie.

Chaque lecteur, même s'il ne connaissait rien de toute cette histoire avant cette lecture, même si son milieu d'origine n'a pas été touché par ces différents épisodes de l'Histoire, il me semble qu'il peut y faire des rencontres décisives pour comprendre ce qui se passe "à côté", ou se passait "à côté", géographiquement, familialement ou historiquement. L'emboîtement des différents « autres » auxquels nous confronte cette lecture, autres ennemis, autres familiers, autres inconnus, empêche de penser de façon monolithique et oblige à se déplacer en permanence au fil du récit.

Dans le film « Les bienheureux », la gravité de la situation concerne plutôt deux générations mais la jeunesse de la cinéaste a sans doute permis d'éclairer de l’intérieur et d'une façon très vive les surdités réciproques d’une génération à l’autre. Film plusieurs fois primé lui aussi. Quelle joie de sentir cette capacité, chez de jeunes femmes, à accueillir et transformer, dans leur création, des méandres aussi complexes que ceux qui naviguent entre Histoire et intimité familiale!

Une des confirmations que j'ai reçues de cette impression m'a été donnée par les commentaires de plusieurs femmes dans mon cabinet d'analyste pour lesquelles ces oeuvres ont fait écho, ont facilité des ouvertures avec leurs familles ou au contraire permis de constater que malgré leur souhait de lire ou de faire livre ce livre, il restait fermé, en attente d'être lu. Non pas par indifférence, mais par nécessité, éventuellement inconsciente, de protéger encore les silences, de se protéger des effets potentiels de certaines révélations.

Parfois tout cet univers en partie fantasmatique  est laissé  dans le flou par des sujets pourtant animés d'un désir et d'une exigence de compréhension pour eux-même ou pour leurs proches. Ils se heurtent à des empêchements beaucoup moins identifiables que des murs, empêchements que la romancière et la cinéaste explorent fort bien. J'aurais envie de dire "je tire mon chapeau à cette génération". Et merci à ces femmes si vivantes, combattantes et pleines d' humour.    

mardi 5 décembre 2017

Un tricot de langues

Les faire parler ensemble, toutes ces langues, est-ce possible? Possibilité rêvée à la tour de Babel. Dans la pièce de Wajdi Mouawad, "Tous des oiseaux", actuellement représentée au théâtre de la Colline à Paris, il s'agit plutôt que soient toutes présentes les langues des pays en question, Israel, la Palestine, les USA, l'Allemagne; langues de leurs habitants, parfois exilés de leur propre langue, nourris de langues hébergées et transformées en eux, langues maternelles incertaines, langues adoptives, langues de l'ennemi... Langues mouvantes aussi au fil des générations, de leurs engagements, de leurs silences. Et aussi paroles gelées à dégeler, "novlangues", comme Georges Orwell les avait débusquées dans son livre "1984". Et dans cet enchevêtrement des langues, le français est la langue de la traduction qui s'affiche en fond de scène.

Par trois fois, la question est posée à l'un des personnages, David, celui qui incarne la deuxième génération de la famille juive dont on conte l'histoire: "Quelle est sa/ta langue maternelle?" Par trois fois la réponse sera démultipliée, contradictoire, donnée par d'autres que lui, chacune recouvrant l'autre dans une fulgurance terrifiante, à l'image des fulgurances des terreurs de la guerre. Ici, même la langue maternelle est incertaine, comme si chacun en avait une réponse propre, à la place de "l'intéressé": son grand-père répondra l'hébreu, sa mère l'allemand, son amie, l'arabe, et tous auront presque raison...

Ce trouble dans la langue se rencontre crûment dans l'expérience psychanalytique quand le sujet ayant tourné le dos à sa langue d'origine, consciemment ou non, ou en ayant été coupé par ceux qui l'ont élevé, se trouve sollicité inconsciemment à y revenir, à se la réapproprier, alors qu'elle se pare des oripeaux de tout ce à quoi il voudrait ou voulait échapper. Langue "mal accueillie" par le sujet quand elle insiste pour se faire une place, au sens où le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi parle de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", titre d'un de ses articles (dans Psychanalyse IV chez Payot pour la traduction française). 

Le titre "Tous des oiseaux" est venu faire résonner en moi celui d'une exposition présentée au printemps dernier au Macval de Vitry, "Tous des sangs mêlés". J'y avais trouvé notamment ce tableau de l'Algérie présenté par Karim Ghelloussi dans lequel la France était "occupée" par le drapeau de l' Algérie...

Tableau suscitant de multiples associations et qui est venu rejoindre une recherche que j'ai entreprise sur nos géographies psychiques intimes, en écho aux géographies politiques et aux cartographies de propagande. Géographies mouvantes, elles aussi, notamment au niveau des frontières...

La confrontation des langues, leur nomadisme qui provoque parfois des rencontres explosives, créent aussi des géographies troublées, des frontières méconnaissables, des paysages difficiles à imaginer, des espaces insaisissables. Tous des sangs et des terres mêlés. Toutes des langues nomades: chacun emmène les siennes avec lui, parfois sans le savoir. Elles se rencontrent, s'excluent, se remplacent, se traduisent, s'oublient et s'entendent. Des générations de langues en voyage, en exil, en traduction, en transit, en suspens.

Ce parcours avec les générations de la pièce de Mouawad m'a rappelé aussi celui du regretté Adel Hakim, "Des roses et du jasmin", pièce présentée début 2017 aux Quartiers d'Ivry et créée en 2015 à Jérusalem puis à Ramallah par le théâtre national palestinien de Jerusalem. Drame sur trois générations entre palestiniens et juifs parfois ennemis, parfois amants et aux accents de tragédie grecque...  Adel Hakim fait référence, dans la présentation de la pièce à celle de Mouawad "Incendies". Belle filiation de créations qui vont chacune un peu plus loin que celles qui précèdent! 

Dans le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre", le personnage de la deuxième génération, Hamid, fils de "Harki", se trouve devoir lire et traduire pour ses parents un texte administratif écrit en deux langues qui se font face ou plutôt qui se tournent le dos. L'image saisie par la romancière est édifiante quand elle évoque les parents d'Hamid: "Les documents qu'on leur a envoyés sont en deux langues, arabe et français, chacune courant vers la marge opposée, et elles s'ignorent superbement, enfermées dans leurs systèmes d'écrire le monde qui ne se ressemblent en rien." (p.314) Là, pas de trouble sur la page, contrairement aux espaces psychiques des langues: une volonté de clarté, deux colonnes et c'est tout. 

Il en va bien autrement dans les esprits, dans les relations instaurées par l'impossibilité de lire, de comprendre ou de parler la langue de ceux dont on est pourtant issu, et aussi par les positions disparates des membres d'une même famille au fil des générations, chacun ayant hérité non pas seulement d'une ou de plusieurs langues maternelles mais aussi d'une politique de la langue, de politiques de la langue dans les pays d'origine, dans les pays d'adoption, dans les pays d'exil. Et c'est ce dont nous parlent Wajdi Mouawad et son équipe, d'une façon incroyablement intelligente et émouvante à la fois. Un travail d'une grande portée politique aussi.