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mardi 5 décembre 2017

Un tricot de langues

Les faire parler ensemble, toutes ces langues, est-ce possible? Possibilité rêvée à la tour de Babel. Dans la pièce de Wajdi Mouawad, "Tous des oiseaux", actuellement représentée au théâtre de la Colline à Paris, il s'agit plutôt que soient toutes présentes les langues des pays en question, Israel, la Palestine, les USA, l'Allemagne; langues de leurs habitants, parfois exilés de leur propre langue, nourris de langues hébergées et transformées en eux, langues maternelles incertaines, langues adoptives, langues de l'ennemi... Langues mouvantes aussi au fil des générations, de leurs engagements, de leurs silences. Et aussi paroles gelées à dégeler, "novlangues", comme Georges Orwell les avait débusquées dans son livre "1984". Et dans cet enchevêtrement des langues, le français est la langue de la traduction qui s'affiche en fond de scène.

Par trois fois, la question est posée à l'un des personnages, David, celui qui incarne la deuxième génération de la famille juive dont on conte l'histoire: "Quelle est sa/ta langue maternelle?" Par trois fois la réponse sera démultipliée, contradictoire, donnée par d'autres que lui, chacune recouvrant l'autre dans une fulgurance terrifiante, à l'image des fulgurances des terreurs de la guerre. Ici, même la langue maternelle est incertaine, comme si chacun en avait une réponse propre, à la place de "l'intéressé": son grand-père répondra l'hébreu, sa mère l'allemand, son amie, l'arabe, et tous auront presque raison...

Ce trouble dans la langue se rencontre crûment dans l'expérience psychanalytique quand le sujet ayant tourné le dos à sa langue d'origine, consciemment ou non, ou en ayant été coupé par ceux qui l'ont élevé, se trouve sollicité inconsciemment à y revenir, à se la réapproprier, alors qu'elle se pare des oripeaux de tout ce à quoi il voudrait ou voulait échapper. Langue "mal accueillie" par le sujet quand elle insiste pour se faire une place, au sens où le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi parle de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", titre d'un de ses articles (dans Psychanalyse IV chez Payot pour la traduction française). 

Le titre "Tous des oiseaux" est venu faire résonner en moi celui d'une exposition présentée au printemps dernier au Macval de Vitry, "Tous des sangs mêlés". J'y avais trouvé notamment ce tableau de l'Algérie présenté par Karim Ghelloussi dans lequel la France était "occupée" par le drapeau de l' Algérie...

Tableau suscitant de multiples associations et qui est venu rejoindre une recherche que j'ai entreprise sur nos géographies psychiques intimes, en écho aux géographies politiques et aux cartographies de propagande. Géographies mouvantes, elles aussi, notamment au niveau des frontières...

La confrontation des langues, leur nomadisme qui provoque parfois des rencontres explosives, créent aussi des géographies troublées, des frontières méconnaissables, des paysages difficiles à imaginer, des espaces insaisissables. Tous des sangs et des terres mêlés. Toutes des langues nomades: chacun emmène les siennes avec lui, parfois sans le savoir. Elles se rencontrent, s'excluent, se remplacent, se traduisent, s'oublient et s'entendent. Des générations de langues en voyage, en exil, en traduction, en transit, en suspens.

Ce parcours avec les générations de la pièce de Mouawad m'a rappelé aussi celui du regretté Adel Hakim, "Des roses et du jasmin", pièce présentée début 2017 aux Quartiers d'Ivry et créée en 2015 à Jérusalem puis à Ramallah par le théâtre national palestinien de Jerusalem. Drame sur trois générations entre palestiniens et juifs parfois ennemis, parfois amants et aux accents de tragédie grecque...  Adel Hakim fait référence, dans la présentation de la pièce à celle de Mouawad "Incendies". Belle filiation de créations qui vont chacune un peu plus loin que celles qui précèdent! 

Dans le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre", le personnage de la deuxième génération, Hamid, fils de "Harki", se trouve devoir lire et traduire pour ses parents un texte administratif écrit en deux langues qui se font face ou plutôt qui se tournent le dos. L'image saisie par la romancière est édifiante quand elle évoque les parents d'Hamid: "Les documents qu'on leur a envoyés sont en deux langues, arabe et français, chacune courant vers la marge opposée, et elles s'ignorent superbement, enfermées dans leurs systèmes d'écrire le monde qui ne se ressemblent en rien." (p.314) Là, pas de trouble sur la page, contrairement aux espaces psychiques des langues: une volonté de clarté, deux colonnes et c'est tout. 

Il en va bien autrement dans les esprits, dans les relations instaurées par l'impossibilité de lire, de comprendre ou de parler la langue de ceux dont on est pourtant issu, et aussi par les positions disparates des membres d'une même famille au fil des générations, chacun ayant hérité non pas seulement d'une ou de plusieurs langues maternelles mais aussi d'une politique de la langue, de politiques de la langue dans les pays d'origine, dans les pays d'adoption, dans les pays d'exil. Et c'est ce dont nous parlent Wajdi Mouawad et son équipe, d'une façon incroyablement intelligente et émouvante à la fois. Un travail d'une grande portée politique aussi.


dimanche 12 octobre 2014

Chercher en marchant...L'Algérie, toujours...



Une émotion ce matin-là en écoutant la radio ("La fabrique de l'histoire" sur France culture le 29/09/2014). Une historienne, Malika Rahal, est interrogée sur sa démarche de chercheuse. Travaillant sur la politique et la violence en Algérie depuis la seconde guerre mondiale, elle remarque combien il est difficile de faire cette histoire après l'indépendance car celle des historiens s'arrête là. Elle explore en particulier la région du parc national de Djurdjura.


image du blog de Malika Rahal "textures du temps"
Il se trouve que fin Septembre, l'actualité a remis à nouveau cette région au-devant de la scène: c'est à proximité en effet qu'a été assassiné  Hervé Gourdel, au dessus de la forêt des Aït Ouavane, "lieu d’une étrange compétition entre le tourisme et la violence depuis les années 1930", écrit-elle sur son blog, "Textures du temps". Voir aussi son article dans le journal Le Monde daté du 2 Octobre à la page "décryptage".


Cette forêt en effet a connu une alternance de situations politiques et sociales diverses: pendant la colonisation, comme lieu d'expropriation, puis comme lieu de guerillas, d'insurrections et de contre-insurrections. Des randonnées y furent ensuite organisées dans un mouvement de développement touristique de la région. C'est ainsi que Malika Rahal a voulu s'y rendre à son tour en 2011.


Elle est allée y interroger des témoins de ces transformations, en se servant de l'histoire de cette forêt pour ménager leurs difficultés à parler directement des évènements qui s'y sont déroulés à cause des douleurs ou des peurs encore présentes aujourd'hui chez certains. Elle dit aussi vouloir "faire de l'histoire avec les pieds". D'autant plus que les cartes géographiques de la région sont difficiles à trouver, objets stratégiques pendant les années noires. Elle raconte ainsi la forêt chargée de traces de l'histoire "présentes à chaque instant sous les pieds".


J'ai retrouvé dans cette démarche une attitude commune à la mienne et à celle d'autres chercheurs: elle semble même dessiner une sorte de communauté de chercheurs-marcheurs. J'ai à l'esprit de nombreux exemples, en particulier un livre lu récemment, au beau titre: Les trottoirs de la liberté, de Gérard Sainsaulieu, paru en 2011 chez L'Harmattan. Il nous raconte l'histoire politique de Paris à partir des traces et inscriptions multiples qu'un oeil attentif peut découvrir en marchant dans les rues parisiennes et qu'il nous déchiffre. Je pense aussi à ce sous-titre évocateur du livre plus récent d'Antoine de Baeque, Essai d'histoire marchée.


Mon livre Rue Freud et ce blog, avec les nombreuses références à des plaques commémoratives, des noms de rues et de lieux  publics,  et des allers et retours géographiques et psychiques, témoignent aussi de l'importance de la marche et du regard qu'elle implique sur des lieux éprouvés par les pieds. Et pourtant il s'agit d'une recherche psychanalytique dont le point de départ se base dans le cadre restreint et clos d'un cabinet d'analyste...