Affichage des articles dont le libellé est Mai 68. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mai 68. Afficher tous les articles

mardi 14 juin 2016

Arrêt Vincennes Université

Vincennes est à l'honneur ces jours-ci dans l'actualité du cinéma documentaire. Deux femmes de deux générations différentes, Claire Simon et Virginie Linhart, se sont attelées à ce lieu hybride, le bois de Vincennes, jadis hôte de la fameuse fac et aujourd'hui accueillant aussi bien des SDF, des coureurs cyclistes, des poètes d'un autre temps, des cavaliers, des exilés, des marcheurs et des prostituées. Le film de Virginie Linhart "Vincennes, l'université perdue", a été diffusé sur la chaîne Arte ce mercredi 1er Juin.

Pour les soixantenaires actuels ayant autrefois arpenté ce "centre expérimental" de Vincennes, y ayant éventuellement étudié, enseigné, et se rendant encore parfois avec leurs petits enfants sur ces lieux rendus à la nature, ces films marquent de façon émouvante et instructive des ponts entre les générations et aussi des écarts considérables entre les époques. 

Là où certains, de nos jours, rencontrés par Claire Simon, se mettent à l'abri dans le bois (cf article de ce blog du 08/05/2016), d'autres ont cherché il y a plus de quarante ans à penser autrement la vie collective et le politique après les "évènements de 68". Les traces de leur action dans le bois de Vincennes ont été effacées, radicalement. Rien ne reste visible de cet établissement et aucune plaque ne vient le marquer non plus.

Le film de Claire Simon le montrait déjà de façon étonnante à travers le regard de la fille de Gilles Deleuze. Celui de Virginie Linhart en fait en quelque sorte le coeur de sa construction cinématographique. Elle montre en détails ce qu'on a voulu effacer: le travail de pensée lui-même. Reste cependant le nom de l'adresse de la fac, "route de la Tourelle", toujours présent du côté de cette fameuse clairière dont parle le film.

De nos jours, les façons de parler de Mai 68 s'avèrent parfois de courte vue. Comme si ces évènements n'avaient rien changé dans la société, rien fait exister! Mais concernant ces évènements-là de même que ceux de la fac "expérimentale" de Vincennes, les effets en ont été à long terme et en profondeur. En particulier sur le plan pédagogique et surtout sur le plan de l'éducation populaire et de la formation d'adultes, même si, d'un autre côté, l'évolution de l'école aujourd'hui peut faire penser le contraire.



la clairière à l'emplacement supposé de la fac
Le film de Virginie Linhart insiste sur les "grands" penseurs présents à l'université, avec une sorte de fascination pour eux mais elle a su interroger aussi des personnels administratifs et ouvriers de la fac, et des personnes que rien n'avait orientées vers un lieu universitaire. Elles y ont entrepris parfois des études et ont été tout autant actrices de cette expérimentation.

En effet lorsqu'on fréquentait ce centre (en ce qui me concerne en tant qu'étudiante puis chargée de cours), on n'était pas exclusivement mobilisé par ces "grands" dont nous parlent avec insistance la réalisatrice et certains témoins ainsi que bien des articles disponibles sur internet. Comme si cette université n'avait eu d'intérêt que parce que ces "grands"-là y étaient!

Pourtant, ce qui comptait dans certains départements comme ceux de Théâtre ou  des Sciences de l'Education que j'ai mieux connus, c'étaient les expériences que l'on pouvait y vivre ensemble. C'était un rapport au savoir qui se développait à partir d'une pratique ou d'exercices partagés, avec la participation de tous, sans sélection.

Cela nous obligeait à trouver des moyens parfois acrobatiques d'accueillir aussi des personnes peu prêtes à travailler collectivement, voire débordées par leurs difficultés personnelles. La nécessité de faire avec des étudiants venus d'horizons culturels si divers et de langues si multiples nous y aidait sans doute.

Ce film réveille les souvenirs et aussi des envies de rassembler encore d'autres témoignages de cette expérience et de ce qu'elle a concrètement apporté, notamment à tous ceux pour qui les horizons s'y sont ouverts, parfois même sur un plan intime. Car là-bas, nous ne choisissions pas la voie du clivage entre la pensée, l'expérience et la vie, au risque d'un certain désordre, bien sûr! Et cela allait de pair avec le décloisonnement des disciplines, souhaité par les créateurs de cette fac.

C'est bien aussi ce que peut apporter l'expérience psychanalytique et ce dont témoignent certains penseurs et praticiens de la psychanalyse: la nécessité de penser la psychanalyse aussi au coeur de la vie.

Les rigidités universitaires que combattait la fac de Vincennes et dont parlent certains témoins sont restées tenaces de nos jours, même si elles se sont parfois transformées. Mais elles empoisonnent également d'autres institutions et en particulier les institutions psychanalytiques en imposant parfois des modèles d'élaboration relevant plus d'une hiérarchie des savoirs universitaires ou de la médecine que de la psychanalyse. Le décloisonnement peut avoir des vertus salvatrices auxquelles on devrait sans doute plus souvent recourir. 

dimanche 8 mars 2015

1962, 1968, 1972, 2014: Histoire du cryptogramme de la faculté de Jussieu à Paris

Dans un  article précédent du blog (12/10/2014 "Chercher en marchant. L'Algérie toujours"), j'avais évoqué les travaux des historiens qui arpentent physiquement les territoires de l'histoire. Ceux-ci observent et apprennent par les pieds et ils ouvrent l'oeil là où d'autres n'auraient pas idée de s'attarder. Certains parcourent ainsi les rues des villes quand elles existent encore, en explorant les traces de l'histoire laissées sur les façades, les porches, les portes, les trottoirs et les pavés. Il semble toutefois qu'ils regardent plus souvent en l'air que vers leurs pieds.


L'architecte Gérard Sainsaulieu est de ceux-là. Nous lui devons le livre "Les trottoirs de la liberté" qui propose une promenade historico-politique dans les rues de Paris. Et voilà qu'un des derniers numéros de "L'Humanité dimanche", daté de la semaine du 19 au 25 Février 2015 et qui célébrait l'anniversaire de la répression de la manifestation dite de "Charonne" de Février 1962,  nous livre l'histoire d'une autre trouvaille de l'architecte, révélée à lui-même en plusieurs temps.


Nous sommes renvoyés à l'époque de la fin de la guerre d'Algérie et des manifestations sanglantes d'Octobre 61 et de Février 62, manifestations qui occupent une partie de mon livre Rue Freud. J'y suis revenue sur ce blog il y a un an, dans l'article "Carrefour de Charonne", le 21/02/2014.


Gérard  Sainsaulieu nous raconte que dix ans après la signature des accords d'Evian, mais quatre ans après les évènements de Mai 68, une manifestation était appelée depuis la nouvelle faculté de Jussieu "pour honorer les morts de la répression policière". L'appel s'inscrivait ainsi sur une façade de l'université, déroulée en une colonne de haut en bas: "ON ASSASSINE A PARIS EN UN AN PLUS DE 150 ASSASSINATS RACISTES HALTE AUX CRIMES RACISTES ET FASCISTES POUR BRISER LE SILENCE TOUS DANS LA RUE 25/2 METRO CHARONNE 18h30. 


le cryptogramme photographié par Gérard Sainsaulieu en 2012
La suite nous fait passer en quelque sorte "du rire aux larmes". Dès la nuit suivante les autorités universitaires font recouvrir l'inscription de peinture blanche mais celle-ci ne résiste pas et laisse revenir les fantômes de l'inscription dès le lendemain! C'est alors qu'interviennent les CRS qui vont chercher à la crypter pour la rendre indéchiffrable...


Gérard Sainsaulieu s'est arrêté sur elle lors de ses pérégrinations parisiennes et l'a photographiée. Il s'est interrogé sur l'histoire de ce cryptogramme et a réussi à en déchiffrer l'énigme. Mais en Avril 2014, malgré son intervention auprès du Président de l'Université, les travaux de rénovation des bâtiments ont fait disparaître l'inscription! Propreté urbaine oblige, uniformisation des édifices, effacement des traces de l'Histoire...


Il en va parfois de même  avec les traces des traumatismes psychiques, encore plus difficilement accessibles lorsque ceux-ci se trouvent croisés avec l' Histoire et les volontés étatiques de censure, voire de manipulation perverse de la vérité. Il faut lire ces deux passionnantes pages du journal et je remercie Gérard Sainsaulieu de m'avoir autorisée à en reproduire l'une des photos.