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dimanche 8 mars 2015

1962, 1968, 1972, 2014: Histoire du cryptogramme de la faculté de Jussieu à Paris

Dans un  article précédent du blog (12/10/2014 "Chercher en marchant. L'Algérie toujours"), j'avais évoqué les travaux des historiens qui arpentent physiquement les territoires de l'histoire. Ceux-ci observent et apprennent par les pieds et ils ouvrent l'oeil là où d'autres n'auraient pas idée de s'attarder. Certains parcourent ainsi les rues des villes quand elles existent encore, en explorant les traces de l'histoire laissées sur les façades, les porches, les portes, les trottoirs et les pavés. Il semble toutefois qu'ils regardent plus souvent en l'air que vers leurs pieds.


L'architecte Gérard Sainsaulieu est de ceux-là. Nous lui devons le livre "Les trottoirs de la liberté" qui propose une promenade historico-politique dans les rues de Paris. Et voilà qu'un des derniers numéros de "L'Humanité dimanche", daté de la semaine du 19 au 25 Février 2015 et qui célébrait l'anniversaire de la répression de la manifestation dite de "Charonne" de Février 1962,  nous livre l'histoire d'une autre trouvaille de l'architecte, révélée à lui-même en plusieurs temps.


Nous sommes renvoyés à l'époque de la fin de la guerre d'Algérie et des manifestations sanglantes d'Octobre 61 et de Février 62, manifestations qui occupent une partie de mon livre Rue Freud. J'y suis revenue sur ce blog il y a un an, dans l'article "Carrefour de Charonne", le 21/02/2014.


Gérard  Sainsaulieu nous raconte que dix ans après la signature des accords d'Evian, mais quatre ans après les évènements de Mai 68, une manifestation était appelée depuis la nouvelle faculté de Jussieu "pour honorer les morts de la répression policière". L'appel s'inscrivait ainsi sur une façade de l'université, déroulée en une colonne de haut en bas: "ON ASSASSINE A PARIS EN UN AN PLUS DE 150 ASSASSINATS RACISTES HALTE AUX CRIMES RACISTES ET FASCISTES POUR BRISER LE SILENCE TOUS DANS LA RUE 25/2 METRO CHARONNE 18h30. 


le cryptogramme photographié par Gérard Sainsaulieu en 2012
La suite nous fait passer en quelque sorte "du rire aux larmes". Dès la nuit suivante les autorités universitaires font recouvrir l'inscription de peinture blanche mais celle-ci ne résiste pas et laisse revenir les fantômes de l'inscription dès le lendemain! C'est alors qu'interviennent les CRS qui vont chercher à la crypter pour la rendre indéchiffrable...


Gérard Sainsaulieu s'est arrêté sur elle lors de ses pérégrinations parisiennes et l'a photographiée. Il s'est interrogé sur l'histoire de ce cryptogramme et a réussi à en déchiffrer l'énigme. Mais en Avril 2014, malgré son intervention auprès du Président de l'Université, les travaux de rénovation des bâtiments ont fait disparaître l'inscription! Propreté urbaine oblige, uniformisation des édifices, effacement des traces de l'Histoire...


Il en va parfois de même  avec les traces des traumatismes psychiques, encore plus difficilement accessibles lorsque ceux-ci se trouvent croisés avec l' Histoire et les volontés étatiques de censure, voire de manipulation perverse de la vérité. Il faut lire ces deux passionnantes pages du journal et je remercie Gérard Sainsaulieu de m'avoir autorisée à en reproduire l'une des photos.




dimanche 12 octobre 2014

Chercher en marchant...L'Algérie, toujours...



Une émotion ce matin-là en écoutant la radio ("La fabrique de l'histoire" sur France culture le 29/09/2014). Une historienne, Malika Rahal, est interrogée sur sa démarche de chercheuse. Travaillant sur la politique et la violence en Algérie depuis la seconde guerre mondiale, elle remarque combien il est difficile de faire cette histoire après l'indépendance car celle des historiens s'arrête là. Elle explore en particulier la région du parc national de Djurdjura.


image du blog de Malika Rahal "textures du temps"
Il se trouve que fin Septembre, l'actualité a remis à nouveau cette région au-devant de la scène: c'est à proximité en effet qu'a été assassiné  Hervé Gourdel, au dessus de la forêt des Aït Ouavane, "lieu d’une étrange compétition entre le tourisme et la violence depuis les années 1930", écrit-elle sur son blog, "Textures du temps". Voir aussi son article dans le journal Le Monde daté du 2 Octobre à la page "décryptage".


Cette forêt en effet a connu une alternance de situations politiques et sociales diverses: pendant la colonisation, comme lieu d'expropriation, puis comme lieu de guerillas, d'insurrections et de contre-insurrections. Des randonnées y furent ensuite organisées dans un mouvement de développement touristique de la région. C'est ainsi que Malika Rahal a voulu s'y rendre à son tour en 2011.


Elle est allée y interroger des témoins de ces transformations, en se servant de l'histoire de cette forêt pour ménager leurs difficultés à parler directement des évènements qui s'y sont déroulés à cause des douleurs ou des peurs encore présentes aujourd'hui chez certains. Elle dit aussi vouloir "faire de l'histoire avec les pieds". D'autant plus que les cartes géographiques de la région sont difficiles à trouver, objets stratégiques pendant les années noires. Elle raconte ainsi la forêt chargée de traces de l'histoire "présentes à chaque instant sous les pieds".


J'ai retrouvé dans cette démarche une attitude commune à la mienne et à celle d'autres chercheurs: elle semble même dessiner une sorte de communauté de chercheurs-marcheurs. J'ai à l'esprit de nombreux exemples, en particulier un livre lu récemment, au beau titre: Les trottoirs de la liberté, de Gérard Sainsaulieu, paru en 2011 chez L'Harmattan. Il nous raconte l'histoire politique de Paris à partir des traces et inscriptions multiples qu'un oeil attentif peut découvrir en marchant dans les rues parisiennes et qu'il nous déchiffre. Je pense aussi à ce sous-titre évocateur du livre plus récent d'Antoine de Baeque, Essai d'histoire marchée.


Mon livre Rue Freud et ce blog, avec les nombreuses références à des plaques commémoratives, des noms de rues et de lieux  publics,  et des allers et retours géographiques et psychiques, témoignent aussi de l'importance de la marche et du regard qu'elle implique sur des lieux éprouvés par les pieds. Et pourtant il s'agit d'une recherche psychanalytique dont le point de départ se base dans le cadre restreint et clos d'un cabinet d'analyste...