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vendredi 19 août 2016

Tim/Dreyfus et la prison

En relisant des passages du livre de Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière Histoire et trauma paru Chez Stock en 2006, j'ai la surprise de découvrir p.65 une note à laquelle je n'avais pas prêté attention lors de ma première lecture. Mais elle a bien dû faire son chemin à mon insu.



Cette note intervient dans un développement sur l'aveuglement de la jeune psychanalyste d'alors par rapport à la place de la guerre dans le parcours d'un de ses patients. Elle n'entendait pas de quelle guerre il parlait, dans une confusion, de lui croyait-elle,  entre les guerres de 14 et de 40, à propos du camp de concentration de Holzminden en Lorraine. (On peut trouver sur internet un article fort instructif sur ces camps mal connus de la guerre de 14, rédigé par Claudine Wallart, Conservateur en chef du Patrimoine aux Archives départementales du Nord).



Françoise Davoine rappelle dans ce passage, à l'appui de sa cécité d'autrefois, ("la guerre de 14 n'était pas encore revenue à la mode"), le contexte général de méfiance par rapport à l'armée encore "salie"  par l'affaire Dreyfus  et elle cite l'ouvrage de Marc Bloch L'étrange défaite écrit et publié en 1940. Cet historien avait été le fondateur avec Lucien Fèbvre de la revue des Annales, à l'origine de l'Ecole pratique des hautes études, devenue l'EHESS.


La note indique que La maison des sciences de l'homme, siège de l'EHESS, fut construite à l'emplacement de la prison du Cherche-midi, celle précisément où fut incarcéré le Capitaine Dreyfus et où eut lieu son premier procès en 1894. (Voir l'article de Delphine Mélet sur "La prison militaire du Cherche midi à Paris" disponible sur internet).



En lisant cette note je comprends que l'emplacement pour la statue de Dreyfus, réalisée par Tim, n'avait pas été choisi seulement par défaut. La place sur laquelle elle s'érige se situe donc sur le boulevard Raspail non loin des deux sites de l'EHESS. Mais curieusement, dans mes lectures rapides faites à l'occasion de l'écriture de mon article pour ce blog (cf 9 Janvier 2016 "Tim et ses engagements"), l'explication du choix de cet emplacement n'était pas donnée. Je l'aurais sans doute trouvée si j'avais fait une recherche plus approfondie à son sujet. Mais mes articles du blog étant plutôt des pistes de travail allusives, dans un premier temps, je n'avais pas poursuivi au-delà.


La joie éprouvée à cette découverte m'a interpellée. Bien sûr, elle enrichit mon travail mais sans doute la joie vient-elle d'ailleurs. En effet elle m'est arrivée à l'occasion d'une relecture d'un texte écrit par ces deux analystes qui tenaient séminaire précisément à l'EHESS jusqu'en 2015 année de la mort de Jean-Max Gaudillière.


C'était comme un clin d'oeil traversant la mort, un lien de travail à travers le temps, un effet de transmission. Et il se trouve que j'ai voulu relire des passages d' Histoire et trauma dans le cadre de recherches précisément liées à l'oeuvre du psychanalyste W.R.Bion, grand orfèvre des questions de temporalité psychique. Jean-Max Gaudillière nous en parlait souvent au séminaire de l'EHESS tout en déployant à partir de lui sa propre créativité.



D'un chercheur à l'autre, d'une recherche à l'autre, c'est ainsi qu'à l'occasion d'une exposition sur Moïse au Musée d'art et d'histoire du judaïsme, j'ai été conduite vers le Capitaine Dreyfus, puis vers l'oeuvre du sculpteur Tim, sa participation au quartier des monuments des camps de concentration et d'extermination nazis au cimetière du Père-Lachaise et aujourd'hui vers l'histoire de la prison du Cherche midi. Mais peut-être y aura-t-il encore d'autres ramifications...

samedi 9 janvier 2016

Tim et ses engagements


En se rendant à l’exposition « Moïse Figures d’un prophète », on traverse la cour dans laquelle trône une sculpture représentant le capitaine Dreyfus. (Cf article précédent du blog ). Elle le montre saluant avec son sabre brisé devant lui. Intéressée par cette superposition des deux figures, celles de Moïse et du Capitaine, j'ai décidé d'en savoir plus au sujet de cette sculpture. Et j’ai découvert l’histoire dont elle est porteuse et les polémiques qui y sont associées.


Elle est l'oeuvre de Tim, sculpteur et célèbre caricaturiste ayant travaillé pour de nombreux journaux. Son nom d'origine est Louis Mitelberg. Né en Pologne en 1919, il s'est installé en 1938 en France. Il a été est mobilisé dans la seconde guerre mondiale puis fait prisonnier. Et il s'est ensuite évadé. Il est mort à Paris en 2002.


Louis MITELBERG dit TIM (1919-2002)Son oeuvre de caricaturiste  est prolifique et engagée. Et on en retrouve la verve dans ses sculptures, comme dans celle de "Daumier créant Ratapoil" installée à l’Assemblée Nationale dans le cadre d'un bel hommage rendu après sa mort. Tim considérait Daumier comme son maître. Tous deux incarnent particulièrement la force et l'engagement des caricaturistes. Force qui en l'année qui vient de s'écouler nous a frappés de plein fouet!


Mais plusieurs sculptures de Tim marquent un autre aspect de ses engagements,  liés ceux-là à ses origines juives. C'est ainsi que le sculpteur a réalisé en 1993 un saisissant groupe pour le cimetière du Père Lachaise à Paris: “Monument aux déportés d’Auschwitz III”.



Commandée par Jack Lang en 1985, la sculpture du Capitaine Dreyfus, quant à elle, aurait dû être installée dans la cour de l’Ecole militaire, comme le sculpteur l’avait demandé, c'est à dire là où le Capitaine avait été dégradé en 1895 puis réhabilité en 1906. (Petit rappel: Dreyfus fut accusé à tort de trahison pour avoir livré des documents français à l’empire allemand sur fond d’espionnage et d’antisémitisme).


Mais l’Armée s’opposa à cet emplacement ainsi que le ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu, et que François Mitterrand. Inaugurée et installée d’abord au jardin des Tuileries, la statue est installée depuis 1994 place Pierre Lafue à Paris, à la hauteur de la station de métro « Notre-Dame des champs ». Emplacement sans portée symbolique et qui ressemble plutôt à une mise à l'écart... Entre temps, les tentatives pour que la statue intègre l'Ecole militaire ont échoué.


Un article de Jean-Dominique Merchet publié dans le journal Libération du 12 Juillet 2006 en rend bien compte. Cela laisse à penser que les séquelles de cette "affaire Dreyfus", qui avait valu à Emile Zola d'écrire son célèbre "J'accuse", sont restées bien vives. Pour approfondir, on peut se reporter à un ouvrage collectif publié aux Presses universitaires de Rennes en 1995 et mis en ligne en 2015: "L'affaire Dreyfus et l'opinion publique" sous la direction de Michel Denis, Michel Lagrée et Jean-Yves Veillard.


La statue présente dans la cour du MAHJ est une copie de l'original en résine. Ici la portée symbolique de l'emplacement a toute sa force, à cause de l'histoire de l'antisémitisme, mais le silence de "La grande muette" reste assourdissant par ailleurs...