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dimanche 8 juillet 2018

façons de faire avec la guerre

A Paris comme ailleurs, de nombreuses créations sont présentées ayant la guerre pour thème, les guerres et leurs infatigables destructions et recommencements. Sous de multiples formes, théâtrales, cinématographiques et photographiques entre autres, ces créations nous obligent à penser la guerre, au-delà de son actualité lancinante.

Récemment en particulier, le théâtre nous a proposé à Paris l'Odin theatret invité par Ariane Mnouchkine avec L'Arbre , ainsi que la mise en scène de Jean Bellorini à partir des paroles gelées de Rabelais, auquel j'ai fait écho dans le précédent article et bien d'autres encore.


La photo ci-contre est celle de l'exposition des photos de Martin Brazilai sur les Refuznicks présentée à Sète cet hiver dont j'ai rendu compte sur ce blog le 14/02/2018. Je la redonne un peu pour remplacer ici les photos que je n'ai pas prises de la représentation de L'arbre.

L'Odin theatret, est une troupe de théâtre prestigieuse dans les années 70-80 et qui continue son chemin avec des formes théâtrales de base où tout est fabriqué et porté par la troupe, sans artifices spectaculaires.

Le spectateur est emmené à travers les continents et leurs traditions que traversent les guerres, celles d'autrefois, celles d'aujourd'hui. Danses, chants, rituels, ploient comme l'Arbre, sous la cruauté. Celui-ci se transforme au fil de la pièce, se trouve lui-même construit puis désarticulé et privé de toute fécondité.

Les comédiens incarnent les tentatives de laisser revenir la vie, de l'appeler, de la convoquer. Sur des compositions de tas de cadavres, de têtes coupées, se déchaînent des pleurs et des cris chantés, psalmodiés, dansés au vertige des corps. Ceux-ci ont pris la place des chants des oiseaux qui ont déserté l'Arbre. 

Une dimension sacrée tente de reprendre force à partir des formes données aux objets, aux jouets, aux rites,  aux gestes, aux récits. La guerre et ses brouillards est là toujours, sous-jacente, l'oubli cherche à se frayer un chemin en recouvrant la terre de blancheur immaculée.

Ce travail restitue la dimension première du jeu chez l'être humain: depuis son enfance, il fait un monde avec rien, chiffons, terre, branchages et surtout présence du corps, de la voix et musique. Il est porté aussi par l'art du récit, l'importance de ce qui est raconté de cette histoire, la répétition des phrases qui crient, qui appellent à être entendues d'urgence.

Les outils de la guerre ont changé aujourd'hui depuis les guerres où s'affrontaient directement les corps jusqu'à celles où les armes se sont transformées en armes de destruction massive. Cette mise en scène pourrait sembler éloignée des formes actuelles des guerres que sont le terrorisme, les guerres informatiques, l'utilisation des drones, etc. La perception des camps en présence s'est complètement transformée au fil du temps mais les enjeux humains sont encore les mêmes: comment maintenir la vie face à l'ardeur destructrice de l'humanité, maintenir non seulement la survie mais la culture, les voies de la transmission.

Un merveilleux film est venu apporter récemment son lot de trouvailles intelligentes, belles et émouvantes à ces questions, avec un langage visuel de toute beauté: Parvana, de Norma Towmey, actuellement en salles à Paris. Le régime des talibans en Afghanistan y est montré dans toute sa radicalité à travers la vie des membres d'une famille qui tente d'exister dans son identité, avec des choix parfois conflictuels entre ses membres.

Il s'agit d'un "film d'animation", ce qui renforce la dimension symbolique des combats. La place des récits et des contes traditionnels y est fondamentale, et joue comme un fil continu de recours à l'humanité, a sa force tenace contre la destructivité.

Même propos, au fond que celui de l'Odin theatret: pas d'effets spectaculaires, pas d'esbrouffe, une sobriété d'expression qui peut atteindre chaque spectateur au coeur. Des oeuvres réjouissantes et inspirantes!

vendredi 9 septembre 2016

Pei Ming, ruines du temps réel


Un titre intrigant pour une magnifique exposition Yan Pei Ming proposée par le Centre régional d'art contemporain de Sète. Que peuvent être des "ruines de temps" ? Et que serait un temps autre que réel ?


Ce n'est pas l'oeuvre d'un poète ni d'un philosophe qui est ici présentée mais bien celle d'un artiste célèbre...Ces ruines ont à voir avec la guerre, les guerres, celles de toujours et d'aujourd'hui mais aussi celles qu'ont peintes de grands artistes d'autrefois comme Le Caravage, Velasquez ou Géricault (ci-contre l'un des tableaux du diptyque d'après Caravage La crucifixion de St Pierre).


Lors des commémorations de la guerre de 14-18, un des tableaux de Pei Ming était exposé au Louvre-Lens, inspiré de Goya, intitulé "Exécution d'après Goya" (Cf article de ce blog du 4/08/2014). L'artiste crée ainsi à partir de l'Histoire, de la culture, aussi bien que de l'actualité, en y introduisant la temporalité de sa propre création et en rebond avec celle des créateurs de toujours: "peintures d'histoire et histoires de peinture", selon le livret de l'exposition.


Série des Black Birds 
L'ensemble de cette oeuvre sollicite notre regard de spectateur à devenir historien en se rendant réceptif à ces multiples références qui la nourrissent. Pei Ming, artiste historien comme peut l'être Anselm Kiefer, par exemple. Artiste qui suscite avec son art un regard politique.


Alors que l'évolution du monde peut sembler nous dépasser, dépasser chacun d'entre nous, Pei Ming s'empare de quelques épisodes saisissants dans l' actualité politique de ces dernières années ( mort de Jean-Paul II, attentat-suicide de Benazir Butto, printemps arabe, parmi d'autres) pour en faire des prismes à travers lesquels, en tant que regardeurs, nous pouvons nous rassembler, rassembler notre pensée, notre rêverie, notre capacité à nous sentir appartenir à ce monde. La série à laquelle appartient l'avion ci-dessus porte le nom d'avions espions américains au temps de la guerre froide.  


Le titre de l'exposition est celui de l'une des dernières œuvres exposées : sorte d'apothéose de la destructivité humaine qui m'a fait penser à l'oeuvre de Jérôme Bosch (Impossible à évoquer avec un iphone). Et certaines oeuvres donnent une place de juge aux animaux tout en les montrant par ailleurs aussi destructeurs que les humains.



Invisible women
Pourtant ce n'est pas nécessairement du désespoir que suscite l'ensemble présenté ici. Il peut faire plutôt éprouver une émotion immense devant la capacité de ces artistes-là à nous emmener dans leur univers créatif pour nous permettre d' accueillir le monde dans lequel nous vivons, de l'éprouver de façon nouvelle, d'ouvrir autrement notre réceptivité, de lui donner une dimension politique.


L'occasion d'une ouverture précieuse pour ceux qui pratiquent la psychanalyse, comme pour beaucoup d"autres, sans doute, aussi... En particulier, en écho à ces entrechocs de temps proposés déjà dans le titre de cette exposition et qui se rencontrent dans la vie psychique et ses saisissements traumatiques. (L'exposition se termine le 25 Septembre 2016).


lundi 17 novembre 2014

Encore en guerre!





Revenir du front, tenter de revivre avec les siens qu'on ne reconnait plus, qui ne vous reconnaissent plus, et puis revenir sur ce qui a été vécu, l'exhumer en relation avec les autres, avec ceux qui ont partagé les mêmes expériences. L'exhumer dans un cadre thérapeutique, soutenu par un thérapeute, ancien du Viet-Nam, et par le groupe de tous ceux qui sont ensemble en thérapie.


Dans le film "Of men and war", de Laurent Bécue-Renard, sorti récemment sur les écrans parisiens, il y a tout cela mais il y a encore autre chose. Un niveau de plus: celui qu'amène le réalisateur ayant décidé de réaliser ce projet d'aller rencontrer et suivre puis filmer certains de ces soldats et leurs familles, vétérans d'Irak et d'Afghanistan, sur plusieurs années, aux  Etats-Unis, dans un de ces centres spécialisés de prise en charge.


Of Men and War (Des hommes et de la guerre)Le document disponible à l'entrée du cinéma est remarquablement bien fait. On y apprend entre autres que le réalisateur, français, a été confronté lui-même au silence sur la guerre de ses deux grand-pères, guerre de 14 en l'occurrence. Son film est simple, clair. Il réussit à donner presque un caractère d'évidence à ce travail de thérapie proposé dans ce centre alors qu'il s'agit de traumatismes de guerre. Evidence du fonctionnement de ce travail; de la légitimité de son dispositif en groupe auquel s'adjoignent des séances individuelles; évidence de ce à quoi le spectateur assiste et qui dispense de tout commentaire explicatif. Une évidence même déroutante parfois...


Continuellement, dans le film, le mot "fuck" est lâché, balancé, craché. Mais quand l'un des vétérans scande "la guerre, c'est la merde tout le temps, ce n'est que cela", la force des mots va bien au-delà d'une simple formule argotique: les mots sont lourds de l'extrémité de l'expérience; ils sont  posés avec le regard droit dans les yeux du thérapeute.


Quand plusieurs vétérans racontent le choc d'avoir eu affaire à des corps méconnaissables, amputés, à des morceaux de corps qu'il fallait tenter d' apparier, à des organes épars, à des membres emmêlés ou rigidifiés, je pensais à ces situations que me racontent les soignants de services où sont soignés des malades dans des états du corps parfois inimaginables. Ceux-ci arrivent à dépasser l'effroi ou l'horreur première pour soigner. L'expérience les habitue mais sans les rendre insensibles pour autant, parce qu'il y a, disent-ils, la perspective de soigner et d'accompagner un être humain. Le choc premier, qu'il s'agisse d'une nouvelle expérience du soignant ou de la rencontre d'un nouveau malade, est dépassé grâce à cette perspective, grâce au sens qu'ils lui donnent. 


Mais quand il s'agit de guerre, parfois de torture, cette horreur-là fait perdre le sens. Et si en plus, au retour, il n'est pas rendu hommage aux soldats, si leur expérience n'est pas accueillie, alors cette trahison achève les ravages du traumatisme. Je pense au film d'Abel Gance récemment montré à la télévision, "J'accuse", 1919, avec cette impressionnante cohorte des morts qui reviennent accuser de trahison les vivants. (visible encore sur internet Arte jusqu'en Décembre).

 
J'accuse [VHS]Mais j'ai pensé aussi à la façon dont les artistes ont tenté de rendre compte de cette expérience extrême des guerres et du front, notamment de la guerre de 14-18; leur débats ont parfois été cruciaux face au risque d'esthétisme notamment (cf l'article du blog "Le silence des peintres?").

Ces questions ont rebondi encore pour moi quand j'ai pu assister  à la dernière chorégraphie de Maguy Marin montrée la semaine dernière aux Abbesses à Paris ("Bit"). Il y avait en particulier une scène de corps enchevêtrés, comme dégoulinant sur une pente rouge. Contrairement à l'avis de certains critiques, ce n'était pas de l'esthétisme, pour moi, ni une image éculée. C'était même presque écoeurant, après la première vision dans la pénombre où l'on ne réalisait pas ce dont il s'agissait: masse informe, corps méconnaissables. La chorégraphie travaillait au corps cette question-là aussi, à savoir que faisons-nous de nos corps, que sommes-nous capables d'en faire?


Parmi les chocs racontés par ces vétérans, il y a aussi l'horreur d'avoir tué un enfant! "De loin il ne faisait pas si jeune! Mais de près, seize-dix-sept ans! -Et toi? demande le thérapeute, tu avais quel âge? -Dix-huit! -Tu étais aussi un enfant! Un enfant a tué un autre enfant!" Et puis au long du film, il y a les coups de colère pendant la thérapie. L'envie de tout lâcher! La constance inébranlable du thérapeute. Le soutien et l'encouragement de tous les autres, et parfois aussi leurs engueulades vivifiantes et accompagnantes.


Pas d'explications, pas de discours. Une approche résolument directe, pragmatique... Pas de pathos non plus, même si tous ces hommes pleurent à un moment ou un autre.  Des regards saisissants, pathétiques, graves,  désemparés. Mais aussi la peur gravée au corps,  des membres qui tremblent, des balancements autistiques, des frottements compulsifs, des souffles coupés...  


Et puis il y a ces scènes extérieures, familiales, avec les enfants, les parents, grand-parents et les compagnes qui ont aussi à tenter d'avancer avec ce que vit leur père, fils ou compagnon. Le réalisateur, qui a choisi de mûrir son film avec ceux qu'il filme ensuite, a pris le temps de suivre tous ces mouvements sans les cliver, des plus lourds aux plus réconfortants, des plus vivants à ceux qui semblent arrêtés ou chargés de désespoir, vécus seuls, en groupe ou en famille. Avec eux, le réalisateur a fait aussi son chemin, et il nous le transmet avec une extrême simplicité.

mercredi 27 août 2014

Galerie du temps

L'émerveillement du musée du Louvre-Lens, c'est cette proposition de jeu avec le temps composé dans l'espace. Un espace composé pour figurer le temps.


Chaque pas, chaque regard dans cet univers, créent pour le visiteur un nouveau rapport au temps. Dès l'entrée dans le musée, le monde se révèle en superpositions et en transparences. La succession dans le temps se mue en superposition spatiale, donnant corps à un certain don d'ubiquité et à la réalisation d'éventuels fantasmes d'intemporalité.


 L'intérieur du musée transparait déjà depuis l'extérieur. Et à l'intérieur même, les réserves et entrepôts de restauration, habituellement cachés des regards extérieurs, sont visibles et offrent d'emblée de quoi penser et rêver sur la superposition et la succession des temps, les tentatives de le capter, de l'ordonnancer, de le représenter, de le spatialiser.



C'est ainsi qu'en arrivant à la galerie du temps le visiteur est déjà réceptif à la création d'un autre rapport au temps proposé par le musée mais destiné à être investi créativement par lui. Il s'agit d'avancer dans une galerie en remontant le temps à partir de la préhistoire. Mais avec en perspective toute l'étendue du temps devant soi jusqu'à nos jours. "Toute l'étendue du temps"...Incroyable pari! Je n'en ai pas pris de photo satisfaisante. Cette étendue ne s'accommode pas d'une représentation en surface. Et même d'une représentation en plusieurs dimensions.


Il faut y aller... Il faut pouvoir sentir son corps tracer des chemins dans cet espace clos et pourtant ouvrant à l'infini. La déambulation à travers les oeuvres peut se faire dans différents sens. C'est un parcours corporel, un parcours pour la perception et les sens. Un parcours possible de pensée avec avancées et retours en arrière, aux sens physique et psychique, où l'on peut jouer à l'inversion du commencement et de la fin, où l'on peut même s'en trouver troublé malgré la possibilité de s'en tenir à un simple parcours chronologique et linéaire...  

lundi 4 août 2014

Se retourner sur la guerre


Aujourd'hui, direction du nord de la France, loin de la Méditérrannée, vers ces régions dévastées par la  guerre de 14. Je m'étais déjà rendue, lors de recherches précédentes, au Mémorial de Péronne à l'occasion d'une exposition sur les enfants dans la guerre. Cette fois-ci, ce sont "Les désastres de la guerre" exposés au Louvre-Lens jusqu'à Octobre 2014. Avant même que j'aie pénétré dans l'exposition, ces oeuvres annoncées me placent d'emblée face à cette question que connaissent certains artistes: que signifie aborder l'horreur avec du beau, transfigurer le pire en une représentation qui peut susciter une certaine fascination? Que faire de ce risque de se laisser fasciner en tant que regardeur?


Ma curiosité et même mon excitation intérieure sont en effet immédiatement happées à l'extérieur par le joyau architectural qu'est le Musée du Louve-Lens conçu par les architectes japonais Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa; un Musée tout en lumière et en transparences qui invite à l'émerveillement. A mon arrivée, ses lignes se perdent plutôt dans le ciel et la grisaille de la pluie. Au cours de l'après-midi, la percée du soleil donnera une fulgurance de scintillements sur l'horizontalité de ses façades, en les faisant miroiter en une danse fuyante et réfléchissante à la fois. Un mouvement déjà déroutant où la beauté sidérante n'efface pas le trouble dans la perception des repères, des limites spatiales incertaines et des matières diluées dans leurs reflets. 


A partir de là, c'est une invitation à regarder le travail de la guerre: à travers les stratégies militaires, la propagande; les exigences du devoir, de l'engagement, du patriotisme, de l'honneur; à travers la ténacité des représentations héroïques; les effets de l'effondrement des illusions, la dénonciation des carnages, les révoltes collectives, la résistance. Tous ces aspects ont été peints, gravés, crayonnés, photographiés, placardés au fil du temps et sont présents dans l'exposition.


Et nous sommes invités à redécouvrir les souffrances et les douleurs des combattants, laissées sans soins, sans sens, sans mesure; l'insistance des artistes à interpréter ce qui s'éprouve et ne peut pas se dire; sur le vif ou à distance; en tant que victime, témoin ou traducteur... Nous sommes entrainés dans les tentatives de certains artistes de rendre compte d'une autre temporalité que celle de l'immédiateté de la mort individuelle, de la mort subite du compagnon de guerre juste à côté de soi, mort pourtant démultipliée à l'infini sur les champs de bataille et parfois dénombrée dans une comptabilité implacable après-coup. Une autre temporalité de création qui veut parfois tenter de saisir sur le vif, mais qui s'impose aussi dans  l'après-coup... Intense résonance ici avec le travail psychanalytique du trauma.


Corps démembrés, espaces étouffants, désordre chaotique... L'état des corps donne une idée de l'état psychique du trauma, quelle qu'en soit l'origine. Les mots de Ferenczi résonnent fort en moi quand je regarde certaines oeuvres: "commotion psychique", "sidération", "fragmentation psychique" avec les conséquences parfois de destruction, de "clivage" ou "d'autotomie" (c'est à dire de coupure, de séparation d'une partie du psychisme du sujet comme une partie du corps qui se détacherait)... Ci-contre, la lithographie de Max Beckmann intitulée "La nuit", 1919.


Par rapport à la guerre, les artistes se donnent, créent, honorent, dénoncent, traduisent. Leurs positionnements sont multiples. Certains transfigurent les héros, notamment à l'époque de Napoléon, d'autres, plus près de nous, "chargent" la guerre, se moquent, la tournent en dérision, comme ceux qui dessinent dans les journaux anarchistes. Entre ces deux extrêmes, toute la gamme des affects et des pulsions transformés dans la création.


Certains partent sur le front et tentent de témoigner. Otto Dix cherche à faire ressentir dans un deuxième temps ce qu'il avait déjà abordé sur le vif. Travail impressionnant de l'après-coup qui lui fait reprendre ses croquis autrement, une fois à distance du front, plusieurs années après. Ici : "Cadavre dans les barbelés", 1924, soit une dizaine d'années après les croquis pris sur le vif.


Toutes ces oeuvres exposées donnent l'impression d'un regard qui, au fil du temps, veille en permanence, et elles exposent le visiteur à toute la gamme des éprouvés multiples sollicités par cette thématique de la guerre. C'est en fait le mouvement des changements de regards sur elle que montre l'exposition avec beaucoup d'intelligence dans la scénographie.

Depuis les oeuvres prises dans l'idéalisation et s'attachant à une construction de héros comme Napoléon jusqu'aux productions d' aujourd'hui, la guerre a changé, certes, mais notre regard sur elle aussi. Certains artistes nous y ont aidés et ont toujours cherché le décalage par rapport à un discours convenu ou officiel sur la guerre. En particulier en présentant la solitude du soldat, son désarroi, son humanité et, de plus en plus au fil du temps, les difficultés des familles et de tous ceux qui subissent les conséquences de la guerre, même sans être directement combattants.


Ce mouvement se repère aussi dans les approches de la guerre faites aujourd'hui par les historiens. Décentrées désormais des héros, des gagnants et des seuls combattants, elles donnent place aux victimes, à l'arrière, au "front de l'arrière", comme ils  disent désormais, et aux après-coups des guerres. Elles prennent en compte toutes les transformations qu'elles amènent dans l'ensemble des sociétés des pays en guerre.   


Les artistes d'aujourd'hui semblent tirer enseignement de toutes les guerres dont nous sommes habités et dont nous héritons, celles dont nous avons été témoins ou participants, celles dont nous avons reçu des récits de nos parents et grands-parents, celles dont les représentations font partie de notre patrimoine culturel. Un artiste comme Yan Pei-Ming peut dire ainsi sa lecture de la guerre aujourd'hui en reprenant un tableau de Goya "tout en pensant peut-être à Tiananmen", suggère la commissaire générale de l'exposition Laurence Bertrand Dorléac.


De même, dans une pratique de psychanalyste, nous sommes parfois amenés à travailler avec l'intrication psychique de ces représentations, certaines héritées d'un patrimoine commun et mêlées aux créations fantasmatiques du sujet. Nous avons à entendre la résonance, parfois inconsciente chez le sujet, de certains signifiants surdéterminés (Cf Rue Freud, première partie).  Illustration ci-dessus: "Exécution après Goya", 2008. Le titre donné par Pei-Ming fait écho à ces autres formulations et questions universelles: comment écrire ou peindre après Auschwitz , après Hiroshima, après toutes ces catastrophes, qui rongent parfois les créateurs d'aujourd'hui.


Le Louvre-Lens offre ainsi, avec cette exposition qui s'ajoute à sa fameuse "Galerie du temps", de quoi interroger et accueillir des effets de temporalité très stimulants pour une pensée psychanalytique.  J'y reviens dans le prochain article.