mercredi 9 juillet 2014

Sculpteurs sonores

Bill Viola, vidéaste, mais quel créateur des rapports du son et de l'image! Les effets de trouble et d'inquiétante étrangeté provoqués par ses images video n'auraient pas une telle portée si ces oeuvres n'avaient pas été conçues aussi comme des créations musicales. 


Entrer dans cette exposition, c'est entrer dans un monde sonore, lui-même indéfinissable. Le visiteur ne sait jamais exactement d'où vient le son, sauf à certains moments précis. Il entend déjà les sons voisins depuis la salle où il se trouve. Il peut être amené à anticiper sur ce qu'il va trouver dans la prochaine salle alors qu'il est précisément invité par la vidéo immédiatement regardée à rester dans un rapport patient avec elle, à y éprouver une véritable expérience du présent. 


Quelque chose attire en effet souvent dans la salle suivante. Quelque chose crée déjà une continuité avec ce qui va suivre. Tout se déroule de façon sonore pour faire exister le présent  mais tout invite simultanément à concevoir l'enchainement des instants, leur transformation visuelle et sonore, déjà commencée depuis un moment pourtant indiscernable. 



















Cette cocréation visuelle et sonore fait vivre des moments époustouflants, d'incroyables ruptures, des surgissements et des effondrements, tous évènements qui vous soulèvent le coeur. Et cela se vit avec les autres présences, les visiteurs évoluant au ralenti, immobilisés puis repartant, parfois s'asseyant, ou préférant attendre debout, s'offrir ou faire face. 


C'est aussi ce que j'avais ressenti avec le travail de Mathilde Monnier et Dominique Figarella, proposé, lui, dans un espace sonore sombre et silencieux, habité juste par les bruits du corps, ceux des participants danseurs et spectateurs, bruits de souffles, de frottements, de chuchotements.... A l'exposition Bill Viola, nos corps ne se déplacent pas du tout comme dans une exposition habituelle. Nous sommes tous plongés ici dans la pénombre et plutôt très silencieux. Nous chuchotons tout au plus. Lorsqu'il arrive que des visiteurs parlent communément, c'est même surprenant.


Il est vrai qu'il faut accepter ici de se faire enlever dans ce monde mouvant, d'y pénétrer et de l'accueillir, et sans doute cela peut-il créer aussi de l'angoisse. D'où peut-être parfois la nécessité d'une certaine agitation contraire, chez ceux qui ne sont pas familiers de leurs abîmes psychiques aux confins de la vie et de la mort.

mercredi 25 juin 2014

Sculpteurs du temps

Où cela commence-t-il? D'où cela est-il parti? Pas de commencement ni de fin... Il faut prendre en cours...« Sculpteur du temps », dit de lui-même Bill Viola. En tout cas, l'exposition du Grand palais en ce printemps 2014 à Paris peut faire vivre en effet d'étonnantes expériences avec le temps, des expériences de temps: temps sans origine ni fin,  temps retourné, recommencé, immobile, temps spatial.


Ces possibilités de plongées en video dans  les mouvements du temps et de l'espace sont bien à la mesure de ce que nous font vivre parfois nos rêves, nos angoisses, nos troubles identitaires, nos désorientations psychiques multiples. Et cet espace-temps crée un rapport encore tout autre que celui  d'une exposition d'oeuvre picturale. Notamment parce que cet artiste, comme d'autres dont celui qui expose au Crac de Sète, Guillaume Leingre (Cf article du blog "Sur le quai de l'infantile, encore") crée ses oeuvres et les dispose en fonction des espaces architecturaux qui les accueillent.




Des photos statiques n'en donnent pas la mesure, hélas! Dans cette expérience-là, le dehors et le dedans modifient leur rencontre en la recréant avec les différents dispositifs proposés aux visiteurs, en les invitant à cette recréation permanente, et pourtant limitée aux proportions de l'exposition. Quelque chose comme la sensation d'infini dans un cadre pourtant restreint et que l'on peut décider de quitter, de retrouver, où l'on peut choisir de rester, de se perdre, d'abandonner, de fuir, ou de s'éloigner seulement, pour revenir ensuite.

 
Cette atmosphère troublante m'a rappelé l'effet de la performance proposée par Mathilde Monnier et Dominique Figarella au centre Beaubourg en Février dernier: ne plus savoir si cette forme indéfinissable étalée devant soi est mobile ou non, si l'on bouge soi-même ou si c'est la chose elle-même qui impose insensiblement un glissement, un étirement, une rotation, un retournement (cf l'article du blog "Soapera, une Installation" et la photo ci-dessous).




Dans l'univers de Bill Viola, jouer à regarder en arrière donne un grand plaisir. Quitter un espace en sachant qu'on n'y a pas tout expérimenté, pour se donner le plaisir d'y revenir dans un autre temps. Se laisser embarquer dans une expérience de changement des rapports dehors/dedans dans l'espace voisin d'une autre salle de l'exposition et revenir au précédent en étant transformé.




Renouveler en permanence son regard sur le monde en ayant la liberté d'entrer et de sortir, et d'éprouver que la vie continue même sans nous, sans notre présence, qu'il n'y a pas à lui donner naissance en permanence, qu'il suffit de pénétrer, d'accueillir, de découvrir, sans se figer dans une posture...
Mais ce n'est pas tout... Il faudra revenir voir une seconde fois l'exposition... La suite dans le prochain article...

lundi 16 juin 2014

Charcot à l'ombre de la rue Sigmund Freud

Dans  Rue Freud , j’ai abordé les étapes de la nomination de la rue Sigmund Freud à Paris et depuis j’ai reproduit sur ce blog les archives que j’avais consultées aux Archives Municipales lors de ma recherche. On y lit notamment que la présence de Freud aux côtés de Charcot lors de sa formation a été un argument déterminant pour lui faire honneur en donnant son nom à une rue, si sombre fût-elle…


Ce séjour de Freud en France aura en effet été fondateur pour lui et il s’en souviendra lors de son hommage rendu à la mort de Jean-Martin Charcot. Déjà, il raconte dans une lettre à Martha, alors sa fiancée, le 24 Novembre 1885: « Charcot qui est l’un des plus grands médecins et dont la raison confine au génie, est tout simplement en train de démolir mes conceptions et mes desseins… Ce que je sais, c’est qu’aucun être humain ne m’a jamais affecté de cette façon. »

Plus tard, il publie une traduction en allemand des Leçons du Mardi , ces fameuses leçons auxquelles le tout Paris intellectuel et artistique assistait, parmi lequel vraisemblablement Rodin (Cf Rue Freud Troisième partie, « Danser avec la femme de Loth » ) . Et dans sa notice nécrologique, il en parle d’une façon précieuse pour nous tous, héritiers psychanalystes à travers Freud : « Là il s’attaquait à des cas totalement inconnus de lui, il s’exposait à tous les aléas de l’examen, à toutes les fausses routes d’une première investigation… en rendant compte le plus fidèlement possible de ses démarches de pensée et en s’ouvrant  au mieux de ses doutes et de ses scrupules. »

A propos des hystériques, Freud prend la mesure du changement de regard porté sur elles: « Le travail de Charcot restitua tout d’abord toute sa dignité à ce sujet; on abandonna peu à peu l’habitude du sourire méprisant auquel la malade pouvait alors s’attendre à coup sûr; celle-ci n’était plus par nécessité une simulatrice, puisque Charcot de toute son autorité répondait de l’authenticité et de l’objectivité des phénomènes hystériques. »

Freud rapporte aussi l’expression de Charcot lui-même se qualifiant de « nature artistiquement douée », et aussi de « visuel ». (Cf traduction française in Sigmund Freud , Résultats, Idées, Problèmes I, PUF, 1984).

 Il se trouve que Paris célèbre en ce moment Jean-Martin Charcot avec une belle exposition à la Chapelle St Louis de la Salpétrière à Paris dans laquelle sont attentivement articulés la science et l’art, en fidélité à Charcot. C’est bien l’art de Charcot dessinateur qui est célébré avec la présentation de nombreux dessins conservés dans les archives et pas seulement sa démarche scientifique. Et en écho à cette double facette de son travail, l’exposition présente des œuvres d’artistes contemporains, inspirées par les représentations, discours et photos des malades hystériques avec lesquels Charcot travaillait.


Parmi ces oeuvres, « Les folles d’enfer » de Mâkhi Xenakis (photo ci-dessus), déjà exposées lors du colloque sur Charcot organisé à la Pitié-Salpétrière à l’automne dernier. Mais aussi les fameuses « Extases » d’Ernest Pignon-Ernest, magnifiquement mises en valeur ici.

L’atmosphère qui s’en dégage rappelle particulièrement la femme de Loth de Rodin, aux frontières de la douleur, de la jouissance et de l’abandon extatique (cf Rue Freud).

Cf article du blog sur la nomination de la rue Sigmund Freud: 25/11/2013, "Archives rue Sigmund Freud". Article sur Rodin, la femme de Loth et Freud: 06/02/2014, "Rodin et l'association libre".



mercredi 4 juin 2014

La femme de Loth et l'exigence du respect


Jean-Max Gaudillière lors d’un récent séminaire à l’EHESS nous a fait découvrir un  autre livre de Kurt Vonnegut qui donne un nouvel aperçu de son regard rétrospectif sur son expérience: Un homme sans patrie, pour la traduction française parue chez Denoël en 2006. Devenu célèbre aux USA, Kurt Vonnegut publie ce pamphlet avec le même humour grinçant que dans son roman Abattoir 5, notamment par rapport à cette Amérique de l’après 2001 qui, selon lui, court au désastre.


Il revient en particulier sur son écriture et sur ce qu’elle a exigé d’un certain rapport au temps quand il s‘est agi d'écrire sur la guerre et sa guerre. Les bombardements de Dresde sont qualifiés ici de « destruction dépourvue de sens, absolument inutile », ce qui apparaissait bien déjà dans la fiction d' Abattoir 5. Pourtant ici, il s'exprime depuis un autre temps encore que ceux de l’écriture du trauma. Son discours est troué de remarques cinglantes mais semble avoir trouvé une certaine fluidité. Plus besoin de faire vivre au lecteur la fragmentation du temps dans l'écriture elle-même. Il lui parle simplement. 


Kurt Vonnegut  rappelle en particulier les remarques de Mary O’Hare, femme de son compagnon de guerre et de captivité, à qui il avait rendu visite après la guerre en espérant trouver avec lui l’inspiration pour écrire son livre sur Dresde. Avec le temps, ces remarques ont fait leur chemin en lui: en effet Mary O'Hare déclarait alors, dans sa colère, qu’ils étaient tous des gamins pendant la guerre, son mari, lui, Kurt Vonnegut, et tous les combattants. D’où le sous-titre donné plus tard au livre pour la publication d’Abattoir 5: La croisade des enfants, en référence aux croisades du Moyen-âge. Rien à voir avec la propagande et tous les films faisant d’eux des héros hollywoodiens...



Il s’interroge sur les 23 ans qu’il lui a fallu pour écrire ce qu’il a vécu à Dresde et sur ce qu‘il faut aux témoins des autres guerres pour écrire à leur tour. «Une des manières les plus impressionnantes de raconter votre histoire de guerre, c’est de refuser de la raconter. Les civils pourront alors imaginer toutes sortes d‘actes de bravoure. Mais je crois que la guerre du Vietnam nous a libérés, moi et d’autres écrivains, parce qu’elle a ruiné notre position éminente et fait apparaitre la stupidité essentielle de nos mobiles.» Les qualificatifs pour la guerre se succèdent ainsi: « dépourvue de sens », « stupide », « atroce », « innommable », « une espèce de show télévisé » .


Vonnegut se dit « sidéré d’être devenu écrivain : « Je ne pense pas que je puisse contrôler ma vie ou mon écriture… Je deviens, tout simplement. » Et sa phrase radicale « Il n’y a jamais que le temps » vient résumer en quelque sorte ce qu‘a été cette expérience de guerre et d‘écriture pour lui. D’où la place donnée à la femme de Loth au début d’ Abattoir 5.


Les exigences du regard en arrière sont si dures qu’il faut s’y reprendre à plusieurs fois, braver les vents contraires et les silences, les siens et ceux des autres. L’audace de cette transgression, de cette exigence, celle-là même dont nous parlent, avec la femme de Loth, Anna Akhmatova et les autres, poètes, romanciers et artistes, impose le respect. Oui, ce respect qui se lit dans l’étymologie latine du mot: « respectus », respect, regard en arrière... (ainsi que me l’a indiqué une participante du séminaire).


Nous devons y revenir comme y reviennent tous ceux qui ne peuvent pas ne pas inscrire leur expérience traumatique dans une œuvre. Chaque créateur invoquant la femme de Loth nous invite à la regarder, à nous retourner sur elle, à lui manifester notre respect. Elle ne peut plus se retourner, elle, mais nous sommes conviés, convoqués peut-être, à le faire à sa place, sur elle et finalement sur nous-mêmes. Un mouvement d'immobilisation entre interdit, transgression et respect, voilà ce que la femme de Loth maintient immuablement à travers le temps.  (Cf aussi les articles du blog, entre autres: "La femme de Loth en guerre" et "Loth et sa femme de sel").

jeudi 29 mai 2014

La Sagrada familia regardée par la femme de Loth

"Gaudi. Le mystère de la Sagrada Familia". Un film aux multiples facettes qui interroge vivement notre rapport au temps. Le voir en parallèle avec l'exposition Bill Viola au Grand palais (j'y reviens dans un prochain article) est très instructif et stimulant. Une transformation perpétuelle de cette cathédrale infinie et infinissable... Le plus important est que la construction se poursuive, nous dit-on, plutôt que de la finir...


Les conceptions diverses du travail de Gaudi et du sens de cette construction sont formulées par différents intervenants, tous travaillant ou ayant travaillé sur le site, parfois de génération en génération. Ils font contrepoint les uns par rapport aux autres grâce à un montage astucieux qui donne de quoi rebondir avec la pensée, la leur et celle du spectateur. Les conceptions même du sens religieux de cette cathédrale varient, évoluent, intègrent des dimensions nouvelles et toute cette hétérogénéité est ce qui donne la dynamique extraordinaire du travail de l'ensemble, celui de la cathédrale mais aussi celui du film...
 


Gaudi, Le Mystère de la Sagrada FamiliaAu fil d'une image infiniment soignée et de mouvements de caméra à la mesure de la complexité de l'architecture du lieu et de ses rythmes en courbes et en arêtes, en pleins et en vides, en cavités et en ouvertures, résonnent les paroles des artisans, des sculpteurs, des architectes, des contremaîtres et de tous ceux qui font vivre cette construction en cours:  "l'éternité c'est un instant pendant lequel il n'y a plus de temps" ou encore "c'est la pierre qui me dit si je peux la frapper" et quantité d'autres merveilles de réflexions selon les engagements de chacun...Mais une photo de l'oeuvre ne peut rien en dire. En revanche, sur le site de France TV Info, on peut voir des videos saisissantes sur la suite de la construction en cours et son achèvement ultérieur projeté.



Et puis il y a ces moments de pure humanité, l'attention entre un fils et son vieux père dont il a appris le métier et qui lui montre où en est la cathédrale. Rythme lent dans les échafaudages pour éviter de trébucher, regard aimant du fils prenant soin de son père,  médusé par les travaux... à la mesure des figures religieuses appelées par cette construction. Tous ces mouvements successifs sont musicaux. Non pas tant à cause de la Messe en si de Bach accompagnant le film,  dirigée par J.Savall, que par sa construction en fugue: nous sommes amenés successivement à des points de ruptures, des reprises, des temps d'arrêts, des rebondissements, des impasses historiques,  puis tout recommence par une autre voie, un autre fil, un autre angle d'approche, un autre temps... 



Le temps ne se mesure plus ici. Mais il génère des conflits. Accueillir ce temps-là, quasi mythique, ne va pas de soi pour les générations et les sociétés successives... Ni pour les mentalités ni pour les finances... Autant dans des questions artistiques que religieuses de représentation. C'est ainsi, par exemple, que le sexe du Christ, sans voile, sur la façade de la passion, a choqué malgré le caractère très stylisé des formes, malgré l'immense respect qui en émane. Mais les conflits se déployent tout autant avec la vie moderne et ses impératifs: la grande vitesse du TGV supposé passer sous la basilique n'a pas effrayé la municipalité dont on aurait pu penser pourtant qu'elle serait elle aussi garante de la survie de cette folie architecturale à travers le temps.




Le réalisateur, Stefan Haupt, a fait de ce chantier un merveilleux témoignage de la création humaine collective à partir du génie d'un seul, tout autant que de sa capacité destructrice et de sa bêtise. Il nous donne  une possibilité d'interroger à nouveau ce qu'apporte le regard en arrière et ce qu'il stérilise parfois, les montagnes à soulever pour oser sortir du déjà là sans pour autant le nier! Ce que c'est qu'hériter, pour nous tous qui sommes héritiers de la femme de Loth... Il faut voir ce film sans tarder car il risque d'être à son tour victime des gens pressés...

dimanche 18 mai 2014

25 Avril 1973


Il se trouve que le 25 Avril était la date anniversaire de l’inauguration du boulevard périphérique parisien, le 25 Avril 1973. A cette occasion, j’ai le plaisir de découvrir sur internet un blog consacré à ce périphérique, à son histoire et à ses transformations, aux perspectives que lui ouvre l’avenir du « grand Paris ». (http://estran-carnetsdetonnement.blogspot.com)

Je m’interrogeais dans Rue Freud sur les possibilités de la rue Sigmund Freud de résister aux futurs aménagements du boulevard, sachant que le nom d’Ali Chekkal y avait, quant à lui, déjà disparu. L’avenir dira peut-être les effets collatéraux de la réalisation de ce Grand Paris sur les noms des rues adjacentes au périphérique. Les disparitions des noms, ceux de familles, de lieux-dits, de rues, et d’autres, sont lourdes d’histoires où les destins individuels et familiaux s’empoignent avec la grande Histoire. Alors, tout ce qui fait exister encore ce qu’on craint de voir effacé un jour par le temps et les folies humaines fait du bien.


Précisément, un collègue me fait part d’une trouvaille à propos de ce périphérique et mieux encore sur la rue Sigmund Freud. Il s’agit d’un paragraphe dans un livre des sociologues Monique et Michel Pinçon, intitulé : “Paris - Quinze promenades sociologiques”, ( Petite bibliothèque Payot, 2009). C’est au chapitre 13, “Les portes de Paris”, p. 309 : “Sigmund Freud refoulé” :

”Au niveau du Pré-Saint-Gervais, le périphérique a refoulé, contre les limites de cette commune, une rue étrange, comme sortie d’un rêve, sinon d’un cauchemar. Elle a été nommée (sans malice?) Sigmund Freud . Coincée entre le talus du périphérique et l’arrière de jardins et de propriétés lui tournant le dos, cette rue déserte a pour seuls habitants quelques SDF qui ont élu un domicile précaire sur un terrain en déshérence. La rue du fondateur de la psychanalyse s’arrête dès que l’espace entre l’autoroute urbaine et la banlieue s’élargit. Elle devient alors rue de la Marseillaise, etc...” 


Et mon collègue d’ajouter: « Comme quoi le périphérique n’est pas loin d’accéder au statut de “voie royale vers l’inconscient”, ainsi que Henri Bauchau l’avait déjà bien pressenti... » Une voie bien menacée de nos jours mais douée des capacités d’un Phénix!



jeudi 8 mai 2014

Retournements caverneux

Après avoir retrouvé le célèbre mythe de la caverne de Platon sur le chemin d'écriture de Rue Freud, j'ai eu l'heureuse surprise de rencontrer l'"Actualité de la caverne" à l'occasion d'un colloque organisé à la faculté de Cergy-Pontoise en Novembre dernier. Cela m'a inspiré un article pour ce blog dont j'ai choisi de différer la publication pour le placer en ponctuation des articles en lien avec la femme de Loth, d'évènements artistiques ou de la vie quotidienne.  Les deux organisateurs en étaient Rémi Astruc, "théoricien de la littérature", et Alexandre Georgandas, "philosophe praticien et formateur". Les intervenants participants venaient d'horizons divers, photographe, metteur en scène, réalisateur, psychanalyste, architecte, historien, musicologue...


Quelle belle idée de les avoir réunis! J'ai été saisie de curiosité devant  cette perspective,  nouvelle pour moi, de l'actualité de la caverne de Platon. Ainsi la modification de mon regard subjectif sur cette allégorie, ou ce mythe, dit-on aussi, introduite par mon travail d'écriture, m'avait bien ouvert à nouveau la voie vers sa portée universelle et vers la pensée de mes contemporains à son sujet.


Cet effet me semble très caractéristique de ce que permet une démarche psychanalytique, dont la portée est  trop souvent  ramenée exclusivement  à  une dimension individuelle, voire très autocentrée, alors qu'elle peut aussi rendre un sujet à une collectivité, voire à la communauté humaine. (Photographie de l'affiche ci-contre due à Stéphane Lagoute que je remercie de m'avoir autorisée à la reproduire ici).



En constatant la diversité des intervenants de ce colloque "pluridisciplinaire" , j'ai retrouvé, en les écoutant, le plaisir de s'autoriser à penser sans être nécessairement un spécialiste patenté. J'ai apprécié que la réflexion de chacun soit cependant appuyée sur un affrontement au texte, même quand c'était avec une pensée  non directement philosophique.


Cette liberté-là redonne bien accès au plaisir d'entendre et de lire des penseurs philosophes, et de penser avec eux, sur un texte supposé connu de nous tous mais sans doute largement méconnu. Et j'ai appris que la diversité des appellations attribuées à ce texte en  français (allégorie, mythe) ne respecte pas l'unique mot  grec auquel elles correspondent, "eidos", image, forme, qui de tous temps donne bien des difficultés aux traducteurs du grec...


Quelqu'un a formulé le "potentiel de fascination exercé par cette allégorie". Ce qui donne lieu à des lectures stimulantes comme celle qui fait des prisonniers de la caverne une  métaphore de nos conditions prisonnières d'aujourd'hui,  politiques et  universelles.  Apparait ainsi la nécessité, pour pouvoir penser sa condition de prisonnier de la caverne, d'introduire un écart par rapport à son point de vue habituel, et même que quelqu'un de plus éclairé, "libéré", nous y invite.


En effet dans la pensée de Platon, il s'agit de former les gardiens de la cité et qu'ils puissent ensuite éduquer les autres pour assurer une harmonie sociale et cela dans la justice. Ménager cet écart peut être difficile, voire violent. Cette dimension entre bien en résonance, me semble-t-il, dans l'expérience psychique individuelle,  avec ce que le psychanalyste Wilfred R. Bion  appelle le "changement de vertex" ou ce que Jacques Lacan  nomme "changement de position subjective".


Avec cette naissance de la pensée, tente de s'opérer "un passage du sensible à l'intelligible", nous dit-on dans ce colloque. Ce qui nous amène à une lecture de la condition du spectateur, celui qui regarde vers la lumière depuis sa place de prisonnier, mais également le spectateur-lecteur de l'allégorie: "La suspension du visible déposera l'invisible".


Ces phrases  que je rapporte sont à entendre presque comme propositions de rêverie. De même, un certain nombre de questions qui peuvent être posées à partir de  ce mouvement dehors/dedans raconté par Platon, mouvement de sortie et de retour dans la caverne, proposé à la fois aux prisonniers et aux lecteurs du texte. Et dans un entretien avec le philosophe Alain Badiou, filmé pour ce colloque, la question d'abord posée était bien "que signifie sortir de la caverne aujourd'hui?"


Finalement il ne s'agirait peut-être pas tant de savoir comment sortir de la caverne que d'explorer comment y rentrer correctement, c'est à dire en n'étant plus dupes de nos aveuglements... Oui, c'est vrai, comment y étaient-ils donc entrés, ces prisonniers? Cette histoire est tellement invraisemblable! "Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux" nous propose-t-on, phrase qui n'est pas sans liens avec mes pérégrinations autour du renversement écrites dans Rue Freud.


Mais d'autres approches de ce colloque (auquel je n'ai pu assister qu'en partie) ouvrent encore l'horizon, notamment celles qui font du dispositif de la caverne un scénario et un cadrage cinématographiques. Il est vrai que se représenter la situation proposée par Platon dans son mythe n'est pas une chose simple, et elle a valu aux nombreux commentateurs de tous temps des essais et propositions de schémas plus ou moins aidants pour en clarifier la lecture. Que des cinéastes puissent s'en emparer aujourd'hui pour nous faire partager leur capacité de penser en images constitue, me semble-t-il, un apport considérable.


Autre point très en résonance pour moi avec ce dont la femme de Loth peut être porteuse : le contexte de l'écriture de La République par Platon qui a beaucoup à nous apprendre. Il est marqué en effet par la guerre, celle qu'a causée "la tyrannie des Trente" ayant provoqué l'humiliation d'Athènes sous la démocratie.  Ce contexte imprime au mythe de la caverne la marque d'une réflexion sur la violence entre les humains, quelles qu'en soient les finalités. Violence, guerre, massacres, destructions... La guerre, encore, qui appelle toujours, à un moment ou un autre, à se retourner et à tenter de changer de point de vue...


En attendant la publication des actes de ce colloque, il nous reste à lire et relire le texte de Platon. L'édition disponible chez Garnier-Flammarion avec la traduction et la présentation de Georges Leroux, à laquelle je me réfère dans Rue Freud, est d'un accès très agréable (reproduction de la couverture ci-dessus). Mais nous disposons désormais aussi de cette nouvelle traduction et interprétation d'Alain Badiou dont la couverture est également reproduite ici.