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lundi 22 mai 2017

Golems

Que de monstres racontés et transformés au fil des ans dans les civilisations et les cultures des quatre coins du monde! Au début était la glaise... L'imaginaire humain s'avère particulièrement inspiré par cette matière-terre. Dans de nombreux récits de création, la glaise est  un élément premier.

La Bible, par exemple, raconte que Dieu crée Adam avec la glaise du sol. Et plus tard, après la création d'Eve puis le paradis et l'arrivée du serpent, c'est "la chute". Dieu rappelle alors à Adam qu'il retournera au sol: "Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise" (traduction de "La Genèse" dans la Bible de Jerusalem).

Les mésopotamiens, dans l'épopée de Gilgamesh avaient, eux aussi, inventé une création de glaise transformée en espèce d'humain, Enkidou. Celui-ci était très puissant mais inaccompli comme homme et destiné à porter atteinte à l'arrogance de Gilgamesh qui se prenait, lui, pour un dieu....(Un chapitre de mon livre Rue Freud lui est consacré).

Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme nous propose actuellement jusqu'en Août une nouvelle exposition passionnante où la glaise est en jeu: "Golems! Avatars d'une légende d'argile". Elle y décline de multiples transformations du mythe du Golem depuis l'apparition du terme "golem" dans la Bible où Adam s'adresse à Dieu en parlant de lui-même comme d'une "masse informe".

Cette exposition nous fait passer ensuite par la place du Golem dans les légendes juives puis bien au-delà de cette tradition jusqu'aux descendants du Golem aujourd'hui, par exemple en forme de robots et d' "humains augmentés".

Ci-contre, la photo d'une oeuvre d'Anselm Kiefer, intitulée "Rabi Löw: der Golem, 1988-2012": elle témoigne de la fascination de l'artiste pour la kabbale et l'alchimie. Anselm Kiefer propose ici un Golem en plusieurs parties où se présentent une sorte de tête informe, un foetus supposé dans boîte et une évocation de tombe qui relèvent de la thématique des "non-nés" développée dans son oeuvre (cf les articles de ce blog évoquant l'oeuvre de Kiefer).


Les dangers des pouvoirs de la création humaine sont déployés dans les variations de cette créature parfois devenue un super-héros, tout en traduisant une fascination pour les pouvoirs qui lui sont prêtés, fascination aux confins de la terreur.

L'idée du monstre incontrôlable habite nos cauchemars et nos fantasmes, non seulement depuis les origines de l'humanité mais bien sûr depuis la naissance de notre vie psychique propre à chacun. Toujours là et toujours en transformation, ces monstres-là...

Le projet de Nicki de Saint-Phalle, présenté dans l'exposition (photo ci-contre) pour le parc Rabinovitch de Jérusalem et réalisé avec Jean Tinguely, en donne toute la mesure!

Et tous ces avatars racontés, en mots, en oeuvres picturales et plastiques, en albums de bandes dessinées et en films, leur donnent des formes partageables, comme le montre très bien cette exposition . 

vendredi 30 septembre 2016

Echoué, l'homme de sable?


Ce matin-là il est encore tôt sur cette plage méditerranéenne. Mais déjà quelques pêcheurs se sont postés avec leurs lignes plantées face à la mer. Et quelques coureurs, « joggers », longent la ligne des flots en jonglant avec les vagues qui s'échouent sur le bord. A la recherche de la meilleure densité du sable pour courir, je suis quelques traces de pas déjà inscrites avant les miennes, plus ou moins effacées, et m'en écarte parfois, selon la montée des vagues.

Celles-ci ne menacent en rien habituellement le rythme des flâneries au bord de la mer comme celles des océans peuvent le faire, mais elles surprennent parfois en venant lécher les affaires déposées trop près du bord. A cette heure-ci, pas d'affaires, juste les lignes de pêche porteuses de fils invisibles et des traces, inscrites peut-être depuis la veille, ou fraîchement  laissées le matin même.

Je poursuis donc ma course avec elles et à mon retour j'ai le plaisir de regarder la mer depuis un autre axe. En sens inverse ? Oui mais surtout en accédant intérieurement à des sens multiples. En revenant sur mes pas, je découvre quel a été mon regard dans l'autre sens; et tout ce qu'il a manqué, croyant avoir été pourtant très aiguisé, malgré la course.

Quelque chose me trouble soudain, comme une ombre, une présence inaperçue derrière moi. Je me retourne mais m'aveugle devant ce qui m'apparaît en un éclair. Un homme échoué ? Quelqu'un qui s'est enterré dans le sable comme aiment à le faire les enfants ? Hier, j'en ai vu deux, ensablés jusqu'au cou côte à côte et qui devisaient plaisamment... Mais ici, pas de plaisir, des images effroyables qui se superposent aussitôt à cette silhouette ensablée. Comme si quelqu'un, un cadavre, s'y trouvait enfoui... enfin non, pas enfoui...plutôt en relief mais comme une excroissance, une boursouflure, une enflure du sable qui cacherait quelque chose... quelqu'un...


Prise dans ce double retournement, je m'arrête et je regarde; je regarde cette étrange sculpture éphémère mais je scrute aussi ce qui surgit en moi. Lampedusa, et sa longue histoire d'accueil de migrants racontée dans une exposition du Mucem vue en 2015, le héros de conte, Sindbad le marin, et ses échouages successifs, toujours recommencés et toujours racontés, les moulages des corps de Pompei, et puis différents textes d'écrivains, entendus à la radio, et qui racontent les dérives des migrants d'aujourd'hui, leurs espoirs et leurs révoltes, et à travers des personnages de fiction aussi, ce qui leur vient parfois d'idées destructrices, de rage, de désirs de vengeance...

Cette silhouette de sable est en posture allongée, à plat ventre, comme peut l'être une personne endormie, mais surtout comme l'était l'enfant échoué sur le bord de la Méditerranée et dont la photo tant de fois publiée dans les medias ces derniers mois, exposée, a tant fait parler et sans doute tant fait éprouver!

J'aurais bien aimé rencontrer celui qui avait conçu cette forme allongée de sable! A quoi pensait-il ? Qu'avait-il en tête en la laissant ainsi abandonnée sur la plage ? Avait-il plutôt choisi de l'exposer ? Qu'elle fasse événement pour quelqu'un ? Qu'elle le fasse rêver ? L'avait-il simplement livrée à la mer, comme l'ont été tant de migrants avant elle ? Etait-ce un discours politique?

Je suis passée une première fois devant elle sans la voir, en courant. Ce n'est qu'à mon retour, en marchant, que j'ai senti que quelque chose m'échappait derrière moi. Double retournement, encore... Comme ceux que je travaille avec la psychanalyse. Oui, cette silhouette me fait rêver, au sens bionien du terme.

Au fil de ma rêverie, je vois les vagues lécher ce qui reste des jambes de l'homme de sable. La mer en a déjà emporté une partie... Elle continue... Personne ne pourra s'approprier cette œuvre. Seulement la mer. Ou alors un destructeur sans capacité à rêver... ou bien encore un enfant qui détruit le soir ce qu'il a construit dans la journée sur le sable mouvant...

Quant à moi, cette magnifique matinée m'a projetée dans l'écriture en m'offrant cette œuvre, presque invisible, et qui du coup laissait advenir encore toute une myriade de silhouettes associées par moi-même, depuis celles des contes d'Hoffmann ( « L'homme au sable » en particulier) ou celles des contes de Perrault ("la Belle au Bois Dormant"), celles de la Bible (avec la statue de sel) jusqu'à celles de l'actualité des guerres et de leurs effets éternellement destructeurs.