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vendredi 30 septembre 2016

Echoué, l'homme de sable?


Ce matin-là il est encore tôt sur cette plage méditerranéenne. Mais déjà quelques pêcheurs se sont postés avec leurs lignes plantées face à la mer. Et quelques coureurs, « joggers », longent la ligne des flots en jonglant avec les vagues qui s'échouent sur le bord. A la recherche de la meilleure densité du sable pour courir, je suis quelques traces de pas déjà inscrites avant les miennes, plus ou moins effacées, et m'en écarte parfois, selon la montée des vagues.

Celles-ci ne menacent en rien habituellement le rythme des flâneries au bord de la mer comme celles des océans peuvent le faire, mais elles surprennent parfois en venant lécher les affaires déposées trop près du bord. A cette heure-ci, pas d'affaires, juste les lignes de pêche porteuses de fils invisibles et des traces, inscrites peut-être depuis la veille, ou fraîchement  laissées le matin même.

Je poursuis donc ma course avec elles et à mon retour j'ai le plaisir de regarder la mer depuis un autre axe. En sens inverse ? Oui mais surtout en accédant intérieurement à des sens multiples. En revenant sur mes pas, je découvre quel a été mon regard dans l'autre sens; et tout ce qu'il a manqué, croyant avoir été pourtant très aiguisé, malgré la course.

Quelque chose me trouble soudain, comme une ombre, une présence inaperçue derrière moi. Je me retourne mais m'aveugle devant ce qui m'apparaît en un éclair. Un homme échoué ? Quelqu'un qui s'est enterré dans le sable comme aiment à le faire les enfants ? Hier, j'en ai vu deux, ensablés jusqu'au cou côte à côte et qui devisaient plaisamment... Mais ici, pas de plaisir, des images effroyables qui se superposent aussitôt à cette silhouette ensablée. Comme si quelqu'un, un cadavre, s'y trouvait enfoui... enfin non, pas enfoui...plutôt en relief mais comme une excroissance, une boursouflure, une enflure du sable qui cacherait quelque chose... quelqu'un...


Prise dans ce double retournement, je m'arrête et je regarde; je regarde cette étrange sculpture éphémère mais je scrute aussi ce qui surgit en moi. Lampedusa, et sa longue histoire d'accueil de migrants racontée dans une exposition du Mucem vue en 2015, le héros de conte, Sindbad le marin, et ses échouages successifs, toujours recommencés et toujours racontés, les moulages des corps de Pompei, et puis différents textes d'écrivains, entendus à la radio, et qui racontent les dérives des migrants d'aujourd'hui, leurs espoirs et leurs révoltes, et à travers des personnages de fiction aussi, ce qui leur vient parfois d'idées destructrices, de rage, de désirs de vengeance...

Cette silhouette de sable est en posture allongée, à plat ventre, comme peut l'être une personne endormie, mais surtout comme l'était l'enfant échoué sur le bord de la Méditerranée et dont la photo tant de fois publiée dans les medias ces derniers mois, exposée, a tant fait parler et sans doute tant fait éprouver!

J'aurais bien aimé rencontrer celui qui avait conçu cette forme allongée de sable! A quoi pensait-il ? Qu'avait-il en tête en la laissant ainsi abandonnée sur la plage ? Avait-il plutôt choisi de l'exposer ? Qu'elle fasse événement pour quelqu'un ? Qu'elle le fasse rêver ? L'avait-il simplement livrée à la mer, comme l'ont été tant de migrants avant elle ? Etait-ce un discours politique?

Je suis passée une première fois devant elle sans la voir, en courant. Ce n'est qu'à mon retour, en marchant, que j'ai senti que quelque chose m'échappait derrière moi. Double retournement, encore... Comme ceux que je travaille avec la psychanalyse. Oui, cette silhouette me fait rêver, au sens bionien du terme.

Au fil de ma rêverie, je vois les vagues lécher ce qui reste des jambes de l'homme de sable. La mer en a déjà emporté une partie... Elle continue... Personne ne pourra s'approprier cette œuvre. Seulement la mer. Ou alors un destructeur sans capacité à rêver... ou bien encore un enfant qui détruit le soir ce qu'il a construit dans la journée sur le sable mouvant...

Quant à moi, cette magnifique matinée m'a projetée dans l'écriture en m'offrant cette œuvre, presque invisible, et qui du coup laissait advenir encore toute une myriade de silhouettes associées par moi-même, depuis celles des contes d'Hoffmann ( « L'homme au sable » en particulier) ou celles des contes de Perrault ("la Belle au Bois Dormant"), celles de la Bible (avec la statue de sel) jusqu'à celles de l'actualité des guerres et de leurs effets éternellement destructeurs.




dimanche 8 mai 2016

Le bois dont les rêves sont faits







Un bois ? Pourtant dans ce film celui-ci apparait sans limite, offrant des fonds où se perdre et se cacher. Il pourrait bien avoir accueilli la Belle au Bois Dormant pendant des siècles !  Et l’on pourrait y voir surgir toutes sortes d’animaux étranges et fascinants, on pourrait y entendre des cris et des chants, échos d’un autre monde. Il est vrai cependant que pour la Belle il s’agissait aussi d’un bois…là où les frayeurs et les mystères qu’il cachait semblait plus à la mesure d’une forêt, et même amazonienne…


Ici les êtres étranges et émouvants sont des humains qui racontent leur façon de faire avec ce bois, d’y vivre et d’y rêver parfois. Ils s’y réfugient solitairement ou s’y retrouvent. Ils s’y tiennent « à distance respectable » les uns des autres, comme on dit…Parfois, ils s’y cherchent, aussi.
 

Les histoires racontées dans ce film sont le fruit de rencontres faites par la cinéaste, Claire Simon. On pourrait même dire qu’elles racontent indirectement ces rencontres tout autant que des vies. Une approche du bois et de ses habitants, une pénétration patiemment revue au montage, et reconstruite. 


Une cocréation aussi, si l’on en croit ce que Claire Simon dit à Michel Ciment dans l’émission « Projection privée » du samedi après-midi sur France culture. En étant filmées, ces personnes interrogées font œuvre également, dit-elle. J’ajouterais bien: d’abord en recréant ce bois par les usages qu’elles en font. Usages multiples et insolites, parfois cocasses ou pathétiques…


Les lieux institutionnels du bois de Vincennes ne sont pas retenus ici. Ni la Cartoucherie, ni le centre équestre, ni le terrain de courses, ni le parc floral. En revanche, l’ancienne faculté de Vincennes y prend une place symbolique par l’absence de traces qu’elle y a laissées depuis trente ou quarante ans. Cette absence fait parler et s'étonner la fille d’un des philosophes qui attisaient  à l'époque le désir de penser dans ce lieu, Gilles Deleuze. Mais paradoxalement, les arbres ont eux-mêmes contribué à cet effacement, pour la satisfaction de bien des hommes politiques, ceux d'alors et ceux d’aujourd’hui... 


En cette période anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, d’autres arbres effaceurs de traces s’associent à ceux du film. Mais au bois de Claire Simon, se faufilent volontiers les bois de nos enfances, ceux qui nous ont perdus et protégés autrefois, ceux qui nous ont offert des trouvailles et des terrains de jeux, ceux qui ont suscité en nous tellement d'émotions, ceux qui nous ont donné le sentiment de l’existence d’autres mondes. Leurs traces sont toujours là, à jamais. 


Elles sont à la mesure des forêts primitives, celles dont parlent les spécialistes, botanistes et explorateurs, tels Francis Hallé avec son film "Il était une forêt" et qui invitent les humains à élargir leur vision du monde à une échelle démesurée dans l’espace et dans le temps. 


Belles invitations à penser et à rêver que nous proposent ces contes, ces recherches et ce film, au titre si prometteur : « Le Bois dont les rêves sont faits »  

jeudi 19 décembre 2013

De la femme de Loth à la Belle au bois dormant

          "Mythes et contes sous transfert" est le titre que j'avais donné à un article publié par la revue Le coq Héron (n°200, 2010). J'y travaillais sur la place de ces références partagées que sont les contes ou les mythes, dans le déroulement de certaines analyses et dans le transfert. Avec cet article, l'exemple portait sur la référence au conte de "La Belle au bois dormant" de Charles Perrault. Et cela un peu sur le même principe que l'histoire de la femme de Loth pour l'exemple développé dans Rue Freud.  
  
          Après-coup m'apparaissent des différences importantes dans la façon dont ces références ont pris place dans le transfert. Avec le conte de la Belle au Bois Dormant amené par une analysante, j'étais confrontée à un récit que j'avais déjà abondamment travaillé, notamment dans le cadre universitaire. Rien de tel avec la femme de Loth: elle était d'abord restée dans ma mémoire aussi figée que ce que sa métamorphose en statue de sel avait fait d'elle! 


          C'est ainsi que la Belle au Bois Dormant s'était une nouvelle fois éveillée en moi grâce à la place que lui avait donnée cette analysante, alors qu'elle avait déjà subi quelques métamorphoses dans ma vie universitaire et longuement cheminé avec ma pensée et mes fantasmes.



           Constatant après-coup ce parcours, j'ai même pensé que cela pourrait faire un jour matière à un livre. Non pas seulement parce que ce conte semblait devoir me donner encore et toujours de quoi travailler, désormais en tant qu'analyste, mais surtout parce qu'il s'avérait inspirer encore bien d'autres que moi et cela malgré son caractère apparemment désuet, bien éloigné de nos univers psychiques d'aujourd'hui... Un conte particulièrement apte à traverser les temps et qui pour cette raison pourrait me donner encore à écrire...
  
          
         L'une endormie, l'autre pétrifiée, voilà deux héroïnes assez proches l'une de l'autre. Toutes deux inscrivant des temporalités problématiques et pas seulement "merveilleuses"... Pourtant la femme de Loth, grâce à une situation transférentielle, s'est introduite dans ma vie psychique alors qu'elle n'y avait jusque-là pris aucune place, enfin... aucune place consciente, devrais-je dire. C'est un peu comme si j'avais dû accueillir un nouvel hôte dans ma vie psychique.


          Au contraire, avec la Belle au Bois Dormant j'avais dû accepter de modifier mon accueil d'un hôte familier, accepter qu'il me devienne presque étranger au fur et à mesure de ce que le transfert lui faisait vivre... Finalement je n'ai pas écrit tout un livre sur la femme de Loth, seulement une partie importante de Rue Freud, mais elle m'a cependant permis de trouver le fil rouge de mon travail sur le retournement derrière soi. Et il semble bien que je n'en aie pas fini avec elle...
 

          Cette reproduction librement inspirée du conte de la Belle au Bois Dormant est extraite de mon livre Sept familles à abattre Essai sur le jeu des sept familles et provient d'un jeu de cartes du Musée français de la carte à jouer d'Issy les Moulineaux, intitulé "Les fabliaux". Ce jeu présente une adaptation des contes de Perrault en jeu des sept familles.