mercredi 4 juin 2014

La femme de Loth et l'exigence du respect


Jean-Max Gaudillière lors d’un récent séminaire à l’EHESS nous a fait découvrir un  autre livre de Kurt Vonnegut qui donne un nouvel aperçu de son regard rétrospectif sur son expérience: Un homme sans patrie, pour la traduction française parue chez Denoël en 2006. Devenu célèbre aux USA, Kurt Vonnegut publie ce pamphlet avec le même humour grinçant que dans son roman Abattoir 5, notamment par rapport à cette Amérique de l’après 2001 qui, selon lui, court au désastre.


Il revient en particulier sur son écriture et sur ce qu’elle a exigé d’un certain rapport au temps quand il s‘est agi d'écrire sur la guerre et sa guerre. Les bombardements de Dresde sont qualifiés ici de « destruction dépourvue de sens, absolument inutile », ce qui apparaissait bien déjà dans la fiction d' Abattoir 5. Pourtant ici, il s'exprime depuis un autre temps encore que ceux de l’écriture du trauma. Son discours est troué de remarques cinglantes mais semble avoir trouvé une certaine fluidité. Plus besoin de faire vivre au lecteur la fragmentation du temps dans l'écriture elle-même. Il lui parle simplement. 


Kurt Vonnegut  rappelle en particulier les remarques de Mary O’Hare, femme de son compagnon de guerre et de captivité, à qui il avait rendu visite après la guerre en espérant trouver avec lui l’inspiration pour écrire son livre sur Dresde. Avec le temps, ces remarques ont fait leur chemin en lui: en effet Mary O'Hare déclarait alors, dans sa colère, qu’ils étaient tous des gamins pendant la guerre, son mari, lui, Kurt Vonnegut, et tous les combattants. D’où le sous-titre donné plus tard au livre pour la publication d’Abattoir 5: La croisade des enfants, en référence aux croisades du Moyen-âge. Rien à voir avec la propagande et tous les films faisant d’eux des héros hollywoodiens...



Il s’interroge sur les 23 ans qu’il lui a fallu pour écrire ce qu’il a vécu à Dresde et sur ce qu‘il faut aux témoins des autres guerres pour écrire à leur tour. «Une des manières les plus impressionnantes de raconter votre histoire de guerre, c’est de refuser de la raconter. Les civils pourront alors imaginer toutes sortes d‘actes de bravoure. Mais je crois que la guerre du Vietnam nous a libérés, moi et d’autres écrivains, parce qu’elle a ruiné notre position éminente et fait apparaitre la stupidité essentielle de nos mobiles.» Les qualificatifs pour la guerre se succèdent ainsi: « dépourvue de sens », « stupide », « atroce », « innommable », « une espèce de show télévisé » .


Vonnegut se dit « sidéré d’être devenu écrivain : « Je ne pense pas que je puisse contrôler ma vie ou mon écriture… Je deviens, tout simplement. » Et sa phrase radicale « Il n’y a jamais que le temps » vient résumer en quelque sorte ce qu‘a été cette expérience de guerre et d‘écriture pour lui. D’où la place donnée à la femme de Loth au début d’ Abattoir 5.


Les exigences du regard en arrière sont si dures qu’il faut s’y reprendre à plusieurs fois, braver les vents contraires et les silences, les siens et ceux des autres. L’audace de cette transgression, de cette exigence, celle-là même dont nous parlent, avec la femme de Loth, Anna Akhmatova et les autres, poètes, romanciers et artistes, impose le respect. Oui, ce respect qui se lit dans l’étymologie latine du mot: « respectus », respect, regard en arrière... (ainsi que me l’a indiqué une participante du séminaire).


Nous devons y revenir comme y reviennent tous ceux qui ne peuvent pas ne pas inscrire leur expérience traumatique dans une œuvre. Chaque créateur invoquant la femme de Loth nous invite à la regarder, à nous retourner sur elle, à lui manifester notre respect. Elle ne peut plus se retourner, elle, mais nous sommes conviés, convoqués peut-être, à le faire à sa place, sur elle et finalement sur nous-mêmes. Un mouvement d'immobilisation entre interdit, transgression et respect, voilà ce que la femme de Loth maintient immuablement à travers le temps.  (Cf aussi les articles du blog, entre autres: "La femme de Loth en guerre" et "Loth et sa femme de sel").

jeudi 29 mai 2014

La Sagrada familia regardée par la femme de Loth

"Gaudi. Le mystère de la Sagrada Familia". Un film aux multiples facettes qui interroge vivement notre rapport au temps. Le voir en parallèle avec l'exposition Bill Viola au Grand palais (j'y reviens dans un prochain article) est très instructif et stimulant. Une transformation perpétuelle de cette cathédrale infinie et infinissable... Le plus important est que la construction se poursuive, nous dit-on, plutôt que de la finir...


Les conceptions diverses du travail de Gaudi et du sens de cette construction sont formulées par différents intervenants, tous travaillant ou ayant travaillé sur le site, parfois de génération en génération. Ils font contrepoint les uns par rapport aux autres grâce à un montage astucieux qui donne de quoi rebondir avec la pensée, la leur et celle du spectateur. Les conceptions même du sens religieux de cette cathédrale varient, évoluent, intègrent des dimensions nouvelles et toute cette hétérogénéité est ce qui donne la dynamique extraordinaire du travail de l'ensemble, celui de la cathédrale mais aussi celui du film...
 


Gaudi, Le Mystère de la Sagrada FamiliaAu fil d'une image infiniment soignée et de mouvements de caméra à la mesure de la complexité de l'architecture du lieu et de ses rythmes en courbes et en arêtes, en pleins et en vides, en cavités et en ouvertures, résonnent les paroles des artisans, des sculpteurs, des architectes, des contremaîtres et de tous ceux qui font vivre cette construction en cours:  "l'éternité c'est un instant pendant lequel il n'y a plus de temps" ou encore "c'est la pierre qui me dit si je peux la frapper" et quantité d'autres merveilles de réflexions selon les engagements de chacun...Mais une photo de l'oeuvre ne peut rien en dire. En revanche, sur le site de France TV Info, on peut voir des videos saisissantes sur la suite de la construction en cours et son achèvement ultérieur projeté.



Et puis il y a ces moments de pure humanité, l'attention entre un fils et son vieux père dont il a appris le métier et qui lui montre où en est la cathédrale. Rythme lent dans les échafaudages pour éviter de trébucher, regard aimant du fils prenant soin de son père,  médusé par les travaux... à la mesure des figures religieuses appelées par cette construction. Tous ces mouvements successifs sont musicaux. Non pas tant à cause de la Messe en si de Bach accompagnant le film,  dirigée par J.Savall, que par sa construction en fugue: nous sommes amenés successivement à des points de ruptures, des reprises, des temps d'arrêts, des rebondissements, des impasses historiques,  puis tout recommence par une autre voie, un autre fil, un autre angle d'approche, un autre temps... 



Le temps ne se mesure plus ici. Mais il génère des conflits. Accueillir ce temps-là, quasi mythique, ne va pas de soi pour les générations et les sociétés successives... Ni pour les mentalités ni pour les finances... Autant dans des questions artistiques que religieuses de représentation. C'est ainsi, par exemple, que le sexe du Christ, sans voile, sur la façade de la passion, a choqué malgré le caractère très stylisé des formes, malgré l'immense respect qui en émane. Mais les conflits se déployent tout autant avec la vie moderne et ses impératifs: la grande vitesse du TGV supposé passer sous la basilique n'a pas effrayé la municipalité dont on aurait pu penser pourtant qu'elle serait elle aussi garante de la survie de cette folie architecturale à travers le temps.




Le réalisateur, Stefan Haupt, a fait de ce chantier un merveilleux témoignage de la création humaine collective à partir du génie d'un seul, tout autant que de sa capacité destructrice et de sa bêtise. Il nous donne  une possibilité d'interroger à nouveau ce qu'apporte le regard en arrière et ce qu'il stérilise parfois, les montagnes à soulever pour oser sortir du déjà là sans pour autant le nier! Ce que c'est qu'hériter, pour nous tous qui sommes héritiers de la femme de Loth... Il faut voir ce film sans tarder car il risque d'être à son tour victime des gens pressés...

dimanche 18 mai 2014

25 Avril 1973


Il se trouve que le 25 Avril était la date anniversaire de l’inauguration du boulevard périphérique parisien, le 25 Avril 1973. A cette occasion, j’ai le plaisir de découvrir sur internet un blog consacré à ce périphérique, à son histoire et à ses transformations, aux perspectives que lui ouvre l’avenir du « grand Paris ». (http://estran-carnetsdetonnement.blogspot.com)

Je m’interrogeais dans Rue Freud sur les possibilités de la rue Sigmund Freud de résister aux futurs aménagements du boulevard, sachant que le nom d’Ali Chekkal y avait, quant à lui, déjà disparu. L’avenir dira peut-être les effets collatéraux de la réalisation de ce Grand Paris sur les noms des rues adjacentes au périphérique. Les disparitions des noms, ceux de familles, de lieux-dits, de rues, et d’autres, sont lourdes d’histoires où les destins individuels et familiaux s’empoignent avec la grande Histoire. Alors, tout ce qui fait exister encore ce qu’on craint de voir effacé un jour par le temps et les folies humaines fait du bien.


Précisément, un collègue me fait part d’une trouvaille à propos de ce périphérique et mieux encore sur la rue Sigmund Freud. Il s’agit d’un paragraphe dans un livre des sociologues Monique et Michel Pinçon, intitulé : “Paris - Quinze promenades sociologiques”, ( Petite bibliothèque Payot, 2009). C’est au chapitre 13, “Les portes de Paris”, p. 309 : “Sigmund Freud refoulé” :

”Au niveau du Pré-Saint-Gervais, le périphérique a refoulé, contre les limites de cette commune, une rue étrange, comme sortie d’un rêve, sinon d’un cauchemar. Elle a été nommée (sans malice?) Sigmund Freud . Coincée entre le talus du périphérique et l’arrière de jardins et de propriétés lui tournant le dos, cette rue déserte a pour seuls habitants quelques SDF qui ont élu un domicile précaire sur un terrain en déshérence. La rue du fondateur de la psychanalyse s’arrête dès que l’espace entre l’autoroute urbaine et la banlieue s’élargit. Elle devient alors rue de la Marseillaise, etc...” 


Et mon collègue d’ajouter: « Comme quoi le périphérique n’est pas loin d’accéder au statut de “voie royale vers l’inconscient”, ainsi que Henri Bauchau l’avait déjà bien pressenti... » Une voie bien menacée de nos jours mais douée des capacités d’un Phénix!



jeudi 8 mai 2014

Retournements caverneux

Après avoir retrouvé le célèbre mythe de la caverne de Platon sur le chemin d'écriture de Rue Freud, j'ai eu l'heureuse surprise de rencontrer l'"Actualité de la caverne" à l'occasion d'un colloque organisé à la faculté de Cergy-Pontoise en Novembre dernier. Cela m'a inspiré un article pour ce blog dont j'ai choisi de différer la publication pour le placer en ponctuation des articles en lien avec la femme de Loth, d'évènements artistiques ou de la vie quotidienne.  Les deux organisateurs en étaient Rémi Astruc, "théoricien de la littérature", et Alexandre Georgandas, "philosophe praticien et formateur". Les intervenants participants venaient d'horizons divers, photographe, metteur en scène, réalisateur, psychanalyste, architecte, historien, musicologue...


Quelle belle idée de les avoir réunis! J'ai été saisie de curiosité devant  cette perspective,  nouvelle pour moi, de l'actualité de la caverne de Platon. Ainsi la modification de mon regard subjectif sur cette allégorie, ou ce mythe, dit-on aussi, introduite par mon travail d'écriture, m'avait bien ouvert à nouveau la voie vers sa portée universelle et vers la pensée de mes contemporains à son sujet.


Cet effet me semble très caractéristique de ce que permet une démarche psychanalytique, dont la portée est  trop souvent  ramenée exclusivement  à  une dimension individuelle, voire très autocentrée, alors qu'elle peut aussi rendre un sujet à une collectivité, voire à la communauté humaine. (Photographie de l'affiche ci-contre due à Stéphane Lagoute que je remercie de m'avoir autorisée à la reproduire ici).



En constatant la diversité des intervenants de ce colloque "pluridisciplinaire" , j'ai retrouvé, en les écoutant, le plaisir de s'autoriser à penser sans être nécessairement un spécialiste patenté. J'ai apprécié que la réflexion de chacun soit cependant appuyée sur un affrontement au texte, même quand c'était avec une pensée  non directement philosophique.


Cette liberté-là redonne bien accès au plaisir d'entendre et de lire des penseurs philosophes, et de penser avec eux, sur un texte supposé connu de nous tous mais sans doute largement méconnu. Et j'ai appris que la diversité des appellations attribuées à ce texte en  français (allégorie, mythe) ne respecte pas l'unique mot  grec auquel elles correspondent, "eidos", image, forme, qui de tous temps donne bien des difficultés aux traducteurs du grec...


Quelqu'un a formulé le "potentiel de fascination exercé par cette allégorie". Ce qui donne lieu à des lectures stimulantes comme celle qui fait des prisonniers de la caverne une  métaphore de nos conditions prisonnières d'aujourd'hui,  politiques et  universelles.  Apparait ainsi la nécessité, pour pouvoir penser sa condition de prisonnier de la caverne, d'introduire un écart par rapport à son point de vue habituel, et même que quelqu'un de plus éclairé, "libéré", nous y invite.


En effet dans la pensée de Platon, il s'agit de former les gardiens de la cité et qu'ils puissent ensuite éduquer les autres pour assurer une harmonie sociale et cela dans la justice. Ménager cet écart peut être difficile, voire violent. Cette dimension entre bien en résonance, me semble-t-il, dans l'expérience psychique individuelle,  avec ce que le psychanalyste Wilfred R. Bion  appelle le "changement de vertex" ou ce que Jacques Lacan  nomme "changement de position subjective".


Avec cette naissance de la pensée, tente de s'opérer "un passage du sensible à l'intelligible", nous dit-on dans ce colloque. Ce qui nous amène à une lecture de la condition du spectateur, celui qui regarde vers la lumière depuis sa place de prisonnier, mais également le spectateur-lecteur de l'allégorie: "La suspension du visible déposera l'invisible".


Ces phrases  que je rapporte sont à entendre presque comme propositions de rêverie. De même, un certain nombre de questions qui peuvent être posées à partir de  ce mouvement dehors/dedans raconté par Platon, mouvement de sortie et de retour dans la caverne, proposé à la fois aux prisonniers et aux lecteurs du texte. Et dans un entretien avec le philosophe Alain Badiou, filmé pour ce colloque, la question d'abord posée était bien "que signifie sortir de la caverne aujourd'hui?"


Finalement il ne s'agirait peut-être pas tant de savoir comment sortir de la caverne que d'explorer comment y rentrer correctement, c'est à dire en n'étant plus dupes de nos aveuglements... Oui, c'est vrai, comment y étaient-ils donc entrés, ces prisonniers? Cette histoire est tellement invraisemblable! "Dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux" nous propose-t-on, phrase qui n'est pas sans liens avec mes pérégrinations autour du renversement écrites dans Rue Freud.


Mais d'autres approches de ce colloque (auquel je n'ai pu assister qu'en partie) ouvrent encore l'horizon, notamment celles qui font du dispositif de la caverne un scénario et un cadrage cinématographiques. Il est vrai que se représenter la situation proposée par Platon dans son mythe n'est pas une chose simple, et elle a valu aux nombreux commentateurs de tous temps des essais et propositions de schémas plus ou moins aidants pour en clarifier la lecture. Que des cinéastes puissent s'en emparer aujourd'hui pour nous faire partager leur capacité de penser en images constitue, me semble-t-il, un apport considérable.


Autre point très en résonance pour moi avec ce dont la femme de Loth peut être porteuse : le contexte de l'écriture de La République par Platon qui a beaucoup à nous apprendre. Il est marqué en effet par la guerre, celle qu'a causée "la tyrannie des Trente" ayant provoqué l'humiliation d'Athènes sous la démocratie.  Ce contexte imprime au mythe de la caverne la marque d'une réflexion sur la violence entre les humains, quelles qu'en soient les finalités. Violence, guerre, massacres, destructions... La guerre, encore, qui appelle toujours, à un moment ou un autre, à se retourner et à tenter de changer de point de vue...


En attendant la publication des actes de ce colloque, il nous reste à lire et relire le texte de Platon. L'édition disponible chez Garnier-Flammarion avec la traduction et la présentation de Georges Leroux, à laquelle je me réfère dans Rue Freud, est d'un accès très agréable (reproduction de la couverture ci-dessus). Mais nous disposons désormais aussi de cette nouvelle traduction et interprétation d'Alain Badiou dont la couverture est également reproduite ici.

mardi 29 avril 2014

Sur le quai de l'infantile, encore

 
 
En ce week-end de Pâques 2014, quai d'Alger et quai du Maroc, à Sète, les grands paquebots ont laissé la place aux voiliers en «Escale à Sète». Eux aussi se mesurent à la hauteur de la tour. Cependant c'est plus loin sur les quais qu'une nouvelle découverte m'a rappelée à l'écriture de Rue Freud et au "quai de l'infantile". Il s'agit des expositions actuelles du Centre régional d'art contemporain.


Dans cette superbe architecture intérieure, elles invitent d'abord aux retrouvailles des constructions de l'enfance, avec les oeuvres de Jacques Julien. Celles-ci semblent jouer avec les matières et les objets pour articuler l'hétérogène dans de nouvelles formes.
 
 
Mais au premier étage, stupeur pour la visiteuse que je suis! L'architecture elle-même de cet espace s'impose différemment, sans que je saisisse d'abord pourquoi. Je suis happée par le mur de gauche: il étire sa surface le long d'une longue bande noire aux reflets un peu gris, laissant affleurer des transparences en blanc. D'abord immobile, je sens l'appel de cette surface: elle m'attire au bout de sa ligne de fuite, à l'infini. Je repense alors aux lignes de fuite d'Anselm Kiefer dans ses oeuvres sur la femme de Loth, sur Siegfried et Bruhnhilde et d'autres (cf l'article précédent de ce blog).


 
 
 

Il y a quelque chose de vertigineux dans cet appel. Je me risque à bouger, à marcher lentement, le long du mur, le long de cette route vers l'infini. Je ne voudrais pas que cela passe trop vite...Je contrôle mon allure mais vient alors un autre appel, celui du retournement. Non plus appel de l'infini mais plaisir du jeu avec les origines: j'étais là-bas, je viens de là-bas, je pourrais revenir mais je continue de partir... J'avance en regardant derrière moi, sans me retourner tout à fait, un peu comme ces personnages de l'Enfer de Dante... mais pour rire, aux confins de l'angoisse...Cependant je sais que je reviendrai. Tout est possible ici avec l'art. La réversibilité de l'impossible... Quelque chose que Bill Viola aussi nous donne à éprouver. (J'y reviendrai ici dans un prochain article).
 
 
Pour l'instant je continue de longer cette bande lumineuse. Oui, elle était noire, «moirée», me souffle mon lapsus. Mais elle s'est insensiblement muée en blanc. Je ne sais comment c'est arrivé. Elle irradie maintenant de lumière. Alors seulement, je me retourne tout à fait sur son commencement. Me voici projetée à nouveau dans l'infini, celui du point d'horizon de la ligne de fuite. Le commencement est devenu un point d'aboutissement. De ma place mouvante, avec mon regard mobile, j'inverse à volonté le début et la fin des choses. Ils se muent l'un dans l'autre. Réversibilité jubilatoire...

 
 
 
Il y a pourtant un point d'arrêt: la source supposée de cette lumière, c'est à dire des phares de moto. Elle est bien représentée, elle aussi, mais comme en creux, un creux de lumière en forme de moto. Le procédé technique du photogramme explique cela. Je n'avais pas voulu en entendre parler avant d'avoir découvert  l'oeuvre. Je ne l'apprendrai qu'après-coup, en échangeant avec l'une des personnes accueillant les visiteurs et avec un film projeté sur les artistes exposés.
 

 
 

A ce point d'arrivée, je choisis plutôt de revenir en arrière, je n'en ai d'ailleurs pas le choix, l'espace se clôt là. Mais il ne m'arrête pas. Ce n'est pas lui qui gouverne mes pas. C'est l'oeuvre. Mue par elle, je choisis de refaire le parcours à l'envers, de réinverser le début et la fin, de jouer à la toute-puissance sur la vie et la mort, à laquelle m'a invitée, nous invite, l'artiste, Guillaume Leingre.

 
Et puis, ne pas oublier Bruhnhilde, comme Siegfried... Il n'y avait pas que cette superbe piste moirée pour se jouer du temps et de l'espace... Il y avait aussi ces petites lumières rouges, si rouges et si petites devant cet infini, et pourtant si présentes, si souriantes... Clin d'oeil, peut-être, du Petit Chaperon rouge...
 
 
   


vendredi 18 avril 2014

L'oubli en un clin d'oeil

Regarder derrière soi  va parfois de pair avec l'oubli.  Daniel Mendelsohn l'a magnifiquement évoqué à la fin de son livre Les Disparus (Cf Rue Freud chapitre "L'oubli en un clin d'œil"). Mais Anna Akhmatova en fait entendre une autre tonalité avec sa femme de Loth. (Cf l'article du blog précédent) Après avoir interrogé "Qui oserait pleurer sur cette femme..." Elle conclut  "Seul mon cœur n'oubliera jamais". C'est ainsi avec son cœur qu'elle interroge le temps arrêté sur la femme de Loth et sur elle-même. Son coeur sait qu'elle n'oubliera pas.


Anselm Kiefer, lui aussi, a proposé des variations sur la femme de Loth qui, par associations, celles de l'artiste appelant celles du regardeur,  renvoient à l'oubli (voir aussi l'article du blog "Celle sur laquelle se retourner"). Sa "femme de Loth" s'inscrit dans une série d'oeuvres reprenant le motif du chemin, des rails, ou celui d'une perspective qui fuit à l'infini sur le modèle, peut-être, des photos des rails d'Auschwitz. C'est ce qu'évoque Daniel Arasse en interrogeant les interprétations données de cette série (cf son livre Anselm Kiefer).



Anselm Kiefer intitule l'une des œuvres de cette série "Siegfried oublie Brunhilde", (1975). Mais qui est donc Brunhilde sur ce tableau sans personnages? Et où est Siegfried? Mêmes questions que celles qui surgissent en regardant sa "femme de Loth". C'est bien le regardeur-Siegfried qui voit cette perspective se dessiner derrière lui alors qu'il s'éloigne, et non plus le regardeur-femme de Loth. Et là-bas? qui disparait au loin? Brunhilde-Auschwitz?

Si l'on se remémore l'histoire de Siegfried et Brunhilde, apparait alors le sommeil dans lequel la walkyrie fut plongée au milieu des flammes.  Sa faute (puisqu'à Sodome, faute il y a, redoublée par celle de la femme de Loth): avoir défié Odin en le trompant et en mettant à mort le roi qu'il lui avait destiné. Odin la maudit alors d'un sommeil magique et l'enferme dans un mur de flammes que seul, un homme qui ne connaîtra pas la peur, pourra traverser. Pour la Belle au bois dormant, on se souvient, c'était au milieu des arbres, d'une forêt infranchissable, version apparemment plus douce...

Le motif du sommeil vient s'accrocher ainsi à celui de la pétrification: sommeil forcé, sort jeté sur elle, malgré elle. Et Siegfried la conquerra comme prévu. Ils se jureront fidélité. Belle histoire jusque-là mais les catastrophes vont se poursuivre, dans le mythe comme dans le conte. Siegfried à son tour est victime d'un sort: il boit à son insu le filtre de l'oubli et trahit Brunhilde.

Le tableau de Kiefer se situe donc à ce point du récit. Il la quitte, et au bout de la perspective, au point d'horizon, se superposent les associations multiples de celui qui regarde. Mais Siegfried s'est-il retourné? Non, puisqu'il oublie. Il ne se retourne pas comme l'a fait au contraire Orphée en remontant des Enfers avec Eurydice. Il oublie, comme Daniel Mendelsohn. Mais celui qui regarde le tableau peut endosser le rôle de celui/celle qui se retourne, rôle princeps de la femme de Loth. Peuvent prendre place  alors toutes les associations avec Sodome, le feu, Auschwitz et les autres.

Pourtant, un autre tableau, reprenant ce motif du chemin en ligne de fuite sous forme de rails, s'intitule "Le difficile chemin de Siegfried vers Brunhilde (1991). Ces rails sont devenus ici un tableau encadré. Siegfried y serait donc retourné, s'il ne s'est pas retourné? Il serait revenu en arrière, lui aussi? Ou s'agit-il du chemin initial qui l'a conduit vers Brunhilde à travers les flammes? Voilà que tout se brouille, s'inverse. La construction de l'héritage culturel des catastrophes par Kiefer fait dérailler la chronologie. Temps du souvenir non vécu,  temps des souvenirs racontés, temps de la transmission, temps des associations libres et de leurs entrechocs temporels.

Kiefer plonge le regardeur dans le regard interdit et sa transgression; il nous ensommeille, nous fait oublier, jette la confusion tout en nous invitant à associer et à nous remémorer autrement. Mais il nous fait vivre simultanément le prix de la faute. Depuis la femme de Loth jusqu'à Auschwitz et bien au-delà, des siècles de création et de transmission s'enchaînent jusqu'à celui qui se retourne dans ce temps étiré...



mardi 8 avril 2014

Inscrire dans la pierre ce qui ne s'oubliera pas.

Le poids de l'arrière avec ses relents infernaux a maille à partir avec l'inconscient. Braver l'interdit, qu'il soit biblique ou parental, voire métaphoriquement politique, ne va pas sans un certain prix à payer, parfois très lourd pour les survivants et les héritiers des catastrophes multiples auxquelles s'exposent les humains.
 
L'audace d'Anna Akhmatova répond à celle de la femme de Loth, celle-là même que Kurt Vonnegut, de son côté, aime pour s'être retournée (Cf article du blog intitulé "La femme de Loth en guerre").
Son poème "La femme de Loth" date de 1922-24. Des années plus tard, Anna Akhmatova ayant connu, comme tous, la censure, le totalitarisme, la nécessité de tromper les tueurs avec ses poèmes, la perte progressive des siens, artistes, poètes, amants, perd finalement son fils:
 
 
Verdict


Le mot est tombé comme une pierre
Sur mon cœur qui vit encore.
Rien à dire. J'étais prête,
Il faut bien vivre avec ça.

J'ai beaucoup à faire aujourd'hui;
Il faut tuer toute la mémoire.
Il faut que l'âme devienne pierre,
Il faut apprendre à vivre encore.

Mais non...Il fait chaud, l'été murmure,
C'est comme une fête, là, dehors.
Il y a longtemps que j'y pensais,
A ce jour clair, à cette maison vide.


Eté 1939
Recueil "Requiem" Traduction Jean-Louis Backès (Poésie/Gallimard)

 
 
 
Sa femme de Loth apparait après-coup comme un éclaireur de cette période de vie pour Akhmatova et pour la Russie, exposant aux séparations, à la tyrannie, au silence, aux guerres, aux morts multiples. Ses poèmes se chargent peu à peu de la métaphore de la pierre...comme en écho à la pétrification saline de la femme de Loth.

Le poème qui suit "Le verdict" s'intitule "Je parle à la mort". Dans les poèmes de 39-40, faisant partie du recueil Requiem, la souffrance se fait pierre, en effet. Et avec Crucifixion c'est le bien-aimé lui-même qui est devenu pierre.

Batailler avec l'oubli et la perte de mémoire...  Continuer de créer et de confier ses poèmes en les disant seulement, en les cachant. "Tuer la mémoire"... mais "Il fait chaud, l'été murmure".