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vendredi 1 septembre 2017

L'art de la chute

A partir des oeuvres de Baselitz évoquées dans le précédent article, mes rencontres artistiques se sont poursuivies au cours de l'été. Rencontres en particulier avec les positions du corps travaillées par certains créateurs et avec l'art de la chute.


Les corps de Baselitz présentés par lui comme "descentes", évoquent aussi l'envers, la chute et bien d'autres choses encore. Un homme qui tombe de haut, ou qui plonge, se retrouve à l'envers, en effet. Et cela peut devenir un art, comme il apparaît dans le roman de Don Delillo auquel je faisais allusion, "L'homme qui tombe". Cela peut devenir encore une acrobatie jubilatoire, sauter, plonger, pour les jeunes gens vivant sur les rives de la Méditerranée et se retrouvant régulièrement autour de cette activité (il en était bien question dans le film de Dominique Cabrera "Corniche Kennedy" sorti cette année en France et tourné à Marseille.


Une exposition parisienne nous donne en ce moment l'occasion de voir et revoir d'autres personnages en position de marcher, tomber, tenter de tenir debout... En particulier avec les oeuvres de Giacometti présentées au Musée d'art moderne de la ville de Paris pour l'exposition "Derain Balthus Giacometti", jusqu'au 29 Octobre.


Parmi elles, il y a bien sûr un de ces hommes qui marchent, chers à Giacometti et marqués du souvenir de celui de Rodin. Et une magnifique femme qui marche, elle aussi, que je n'ai malheureusement pas pu prendre en photo. Et puis il y a cette merveille de sculpture "L'homme qui chavire" que j'avais déjà évoquée dans l'article du 12/12/2013 intitulée "De Gilgamesh à Sindbad le marin". (reproductions ci-dessus et ci-contre).


C'est comme une danse, riche de tout l'imprévisible d'un chavirement, qu'il s'agisse d'un ravissement ou d'une dégringolade annoncée. S'abandonner ou se rattraper? Se préparer à la jouissance ou à la catastrophe? D'abord laisser venir l'effet de la sculpture sur soi, visiteur de l'exposition... Et risquer de perdre l'équilibre avec elle...


L'émotion éprouvée devant cette oeuvre est peut-être à la mesure aussi de ce que vivent tous ceux que la maladie ou la vieillesse ou d'autres troubles encore obligent à des pertes d'équilibre récurrentes et à des éprouvés de peur de tomber les immobilisant peu à peu.


Ici Rodin s'impose encore à ma mémoire. Son homme qui tombe, costaud, lui, visible au Musée Rodin à Paris, est une étude pour la "Porte des Enfers". Et comme sa "Femme de Loth", évoquée dans mon livre Rue Freud, il nous emmène vers un indécidable entre la jouissance et la souffrance (illustration ci-contre).


De même que pour celui de Giacometti, sa chute se fait dans un mouvement en spirale emportant la tête et tout le corps en arrière. Rien à voir avec ce que serait un déséquilibre vers l'avant, un trébuchement qui vous ferait vous aplatir sur le sol!


Dans Rue Freud j'avais été conduite à ces associations à partir d'un rêve travaillé en cours d'analyse et très couramment partagé, celui d'une immense vague s'élevant derrière le rêveur et menaçant de s'abattre sur lui. Le rêveur se réveille généralement juste avant la catastrophe. La vague dressée est appelée à s'abattre plutôt qu'à tomber, elle. Mais c'est bien le rêveur qui risque de tomber dans sa fuite, ainsi que nous le font saisir les cinéastes donnant à vivre l'horreur, la terreur, comme Hitchkock. Variations sur le thème de la chute qui sans doute nous travaille tous depuis que notre corps d'enfant a dû apprendre à marcher, à tomber. et à fuir, parfois en regardant derrière lui...


Là encore certain artistes nous amènent à la voir autrement, cette vague de nos cauchemars, à la recevoir dans une nouvelle disposition. Je pense à celle que nous propose le CRAC de Sète dans son exposition de l'été réalisée par le plasticien Jean-Michel Othoniel.


Cette vague est intitulée "The big wave" et elle est faite de métal et de briques en verre indien noir conçues par l'artiste.  Elle a d'énormes proportions qui mangent l'espace (plus de cinq mètres de hauteur et de profondeur) et a été conçue en fonction des proportions de cette salle du CRAC. Selon les angles de vue, elle apparaît tantôt comme une créature étrangement accueillante, tantôt comme un monstre tout-puissant prêt à s'abattre sur vous avec de multiples modulations possibles de l'une à l'autre.


Sa façon de prendre la lumière colore aussi l'impression reçue, du plus chaud au plus glaçant. Etrangement inquiétant... La vague se penche, du haut de son corps, mais elle n'annonce pas un écroulement où tout se disloquerait. Pourtant, comment ces briques tiennent-elles ensemble? Ne sont-elles pas appelées à se défaire les unes des autres? La dislocation attendue, redoutée, est bien celle du rêveur ou ici du regardeur...


A moins d'avoir appris à dominer la vague en glissant sur elle, source d'immense jouissance pour ceux qui pratiquent ce sport, mais qui les conduit parfois à la mort. Déplacements et transfigurations de la chute sur la puissance du monstre créé ou sur l'habileté du surfeur, de l'acrobate ou sur l'art du danseur...


Voilà qu'insiste ici toute une série de représentations en résonances les unes avec les autres, depuis les registres de l'humain, de l'animal jusqu'à la création; de la souffrance, à la peur et à la jouissance. Comme un feuilletage des images, que l'historien d'art Aby Warburg aurait peut-être dites "survivantes", reprises à l'infini par les créateurs au fil des âges, consciemment et inconsciemment. C'est aussi ce que m'avait fait saisir le thème de la femme de Loth, s'exprimant au fil du temps à travers des expressions du mouvement pris dans l'immobilité et la suspension du temps, expressions visuelles, plastiques et poétiques.  

vendredi 25 mars 2016

La femme de Loth en danse avec Kiefer et Fromanger

Voici que la femme de Loth, qui a déjà occupé bien des pages de mon livre "Rue Freud" ainsi que de mon blog, revient me saisir à nouveau avec deux expositions parisiennes actuelles des oeuvres d'Anselm Kiefer et de Gérard Fromanger, toutes deux à Beaubourg (celle d'Anselm Kiefer à la BNF  étant terminée).

J'apprends par ces expositions qu'Anselm Kiefer aimait beaucoup les aquarelles érotiques de Rodin. Et c'est particulièrement le thème des femmes pétrifiées qui le fascinait. Ses derniers livres, érotiques, sont même dédiés au sculpteur: "Pour A.Rodin. Falaises de marbre. A Rodin Marmorklippen 2014. Aquarelle et mine de plomb sur carton enduit de plâtre." La commissaire de l'exposition de la BNF nous rapporte ces propos de l'artiste au sujet de ces livres: "Doux comme la peau mais froids comme du marbre."


L'aquarelle de Rodin intitulée "La femme de Loth" m'avait arrêtée quant à elle, car elle me semblait plus animée d'un élan de jouissance que d'un mouvement de pétrification. Et précisément c'est ce paradoxe qui emportait ma vision devant l'avidité du peintre à arrêter le temps dans la jouissance, en dessinant l'esquisse d'un mouvement d'extase prête à se dissiper. Les droits réservés m'interdisent de la reproduire ici comme dans mon livre. Mais l'aquarelle de Kiefer, très proche de celle de Rodin,  donne à son tour une représentation saisissante de cette impossible captation du mouvement dans l'immobilité.


L'expérience de la psychanalyse nous amène parfois sur les bords de cet effet mortifère de la jouissance; comme une pétrification psychique. Chez Anselm Kiefer, le thème de la pétrification se décline de multiples façons, depuis l'usage des techniques de pétrification et de minéralisation des matières  jusqu'au choix de titres d'oeuvres comme "La femme de Loth" où rien n'est figuré directement de ce personnage biblique.


Cette femme de Loth d'Anselm Kiefer dont j'ai parlé sur ce blog (18/04/2014 et 31/01/2015, 12/02/2016) est une variante d'un de ces nombreux chemins en lignes de fuite et de ces voies ferrées dont l'artiste parle si bien dans ses cours au Collège de France (cf "L'art survivra à ses ruines", Editions du Regard 2011). Il y a chez lui la nécessité de dépétrifier la culture allemande et au-delà d'elle toute la culture à travers ses multiples références, notamment historiques, politiques, artistiques, mythologiques, religieuses. D'où aussi ce retournement derrière soi auquel invite la femme de Loth.


Le terme de "pétrification" implique la mort de multiples façons et déjà avec ce qui concerne la pierre elle-même. Les techniques de pétrification sont utilisées par de nombreux sculpteurs mais Anselm Kiefer, quant à lui, traite constamment de la pétrification, matériellement et symboliquement. Il intègre notamment dans ses oeuvres des matières végétales ou organiques qu'il capte dans la pierre  ou qu'il immobilise dans des ensembles aux matières hétérogènes. Il en expose ainsi la stratification et en fait des "objets-temps" selon son expression (cf les propos confiés à Philippe Dagen et intégrés dans le catalogue de l'exposition "Monumenta 2007" du Grand Palais à Paris.


Mais il existe aussi historiquement des techniques de pétrification directement associées aux cadavres comme celle qui sévit en Italie au 19ème siècle. L'anatomiste Gian Battista Rini (1795-1856) était un maître dans l'art de la pétrification selon un protocole complexe consistant à transformer la matière organique en matière minérale. Ses ouvres ont fait l'objet d'analyses scientifiques pour saisir le secret de l'incroyable conservation des cadavres.


Les associations sur le chemin de la femme de Loth, entre retournement, regard en arrière et pétrification, sont infinies mais souvent déroutantes; au sens propre comme à celui de Bion quand il parle de changement de vertex. C'est sans doute l'un des effets majeurs du travail des artistes que de nous obliger à regarder et à voir autrement dans l'espace-temps. Les voies de chemin de fer et les chemins vers l'infini d'Anselm Kiefer en sont des exemples fascinants. 


Le travail de Kiefer est de ceux dont l'impact se transforme dans la longue durée, au fil de l'exposition de ses nouvelles oeuvres mais aussi de leur parcours de métamorphose en nous, regardeurs. Sa question "Comment puis-je en tant que peintre, admettre la matérialité, la finitude d'un tableau, tout en décelant en lui l'infini de l'être?" est comme une réponse ouverte à l'énigme de son immense création (cf "L'art survivra à ses ruines").


Chez Gérard Fromanger, c'est une série de tableaux qui s'intitule "Pétrifiés". Les univers de ces deux artistes contemporains sont totalement différents mais certaines de leurs thématiques se croisent, notamment sur la guerre, l'histoire, le temps. Le fameux "Prince de Hombourg" incarné par Gérard Philippe et datant de 1965 fait partie de cette série de six.


Gérard Fromanger : Le rouge et le noir dans le prince de Hombourg ( Gérard Philippe), 1965. Série "Pétrifiés". Huile sur toile, 200 cm x 250. Collection Grand Duché du Luxembourg. MNHA / fom Lucas.Son titre "Pétrifiés" interroge le sens de la pétrification ici. La photographie de Gérard Philippe recréée par Fromanger sous diverses couleurs le montre dans un élan de marche, comme saisi en vol, et même dansant avec une allégresse démultipliée vers le regardeur. Pas de jouissance suspendue ici, mais bien plutôt un souffle, une envie de danse tout à fait en accord avec les propos du peintre s'adressant à Serge July (dans son livre sur "Fromanger"): "J'ai toujours considéré l'existence comme une danse. L'idée de la danse m'habite en permanence." Et cette série de "Pétrifiés" renvoie tout aussi bien l'écho d'une musique jubilatoire à la manière de celles de Vivaldi ou de Bach.

jeudi 10 septembre 2015

"Histoire d'Irène" d'Erri De Luca

Dans Histoire d'Irène, Erri De Luca distille de petites merveilles d'écriture avec une incroyable fluidité qui donne de la joie. Pas de clivage entre le corps, la nature, l'histoire, la politique, la langue, les textes, la culture. Une liberté de mouvement qu'incarne aussi son personnage d'Irène. Une écoute de la respiration du corps, de l'autre, du monde.


 J'y ai trouvé, entre autres, de magnifiques variations sur la vie des sens, telle qu'elle peut habiter les humains mais aussi telle que nous apparait celle des animaux, si nous acceptons de nous y rendre réceptifs. 


J'y ai lu des mélodies sur les corps, les dos, la verticalité de nos gestes et leur horizontalité, ceux qui s'accrochent à la terre ou au corps maternel, et ceux qui se laissent emmener dans une fluidité liquide.


Et j'y ai éprouvé les fulgurances de nos renversements au-devant et en arrière qui ouvrent encore d'autres horizons sur la femme de Loth et les thématiques tissées autour d'elle. Décidément, elle ne cesse de changer de forme et de matière, de se "désempierrer", cette femme de Loth!


Ainsi, je n'avais jamais pensé que "le rameur" est une figure exemplaire des interrogations sur le mouvement de regarder devant ou derrière soi en avançant: en effet il tourne le dos à sa direction et reste orienté sur ce qu'il quitte.



Cela donne quelque chose comme un poème chez Erri De Luca: "Le rythme des rames et des poumons rappelait au sous-lieutenant le pas des marches en montée. Il se voûtait comme sous son sac à dos, mais la position du rameur sur un bateau qui avance en regardant en arrière est plus belle et plus étrange. Le dos tourné vers l'arrivée ne permettait pas d'évaluer l'approche. Il ponctuait bien en revanche la distance depuis la terre ferme prisonnière. Il souriait de la voir s'effacer dans le noir en même temps que les mille deux cents jours de guerre." (p 100, Histoire d'Irène, Gallimard 2013). 
 

La montagne, la mer, le corps, l'Histoire, la résistance... La transformation d'un héritage par le travail de la langue, la fabrique des histoires, la réceptivité à ce qui fait naître une écriture...


vendredi 20 février 2015

Un retournement raconté par François Cheng

Dans son fameux livre "Et le souffle devient signe. Portrait d'une âme à l'encre de Chine" (nouvelle édition "L'iconoclaste" 2014), François Cheng raconte son rapport à la calligraphie qui lui a "sauvé la vie", écrit-il. En effet exilé en France, il est d'abord resté presque vingt ans "sans parole". Cette pratique lui a été léguée par son père et se transmet depuis plusieurs générations. Et ce dernier livre, publié d'abord en 2001, reflète, explique-t-il, l'état auquel il est parvenu à ce moment-là de son parcours avec la calligraphie.

 
En m'y plongeant avec délices alors que je le découvrais par hasard sur l'étalage d'un de ces libraires de quartier qui font vivre les livres, je tombe sur une page intitulée "retournement-transformation", avec les caractères correspondants calligraphiés sur la page lui faisant face. Ce n'est pas une nouvelle femme de Loth qui se découvre à moi, cette fois-ci, mais un saisissant mouvement suspendu dans le trait calligraphié et sa formulation en mots. Je ne résiste pas au plaisir de les retranscrire ici, en invitation à lire le livre lui-même:


"Si l'idée du retour est chère aux taoïstes, elle ne l'est pas moins au bouddhisme du Grand Véhicule. Au coeur de la mer souffrance, il suffit de se retourner au moment décisif pour apercevoir la rive. Tourner la tête cependant ne suffit pas; il faut retourner tout son être. Tant que l'être humain progresse en ligne droite, il est découragé par l'accumulation et les embûches, avec la sensation d'une pure perte. Il doit donc sans cesse se convertir. Rien de ce qui est vivant n'est fixe et définitif. Ce qui est apparemment stable se fonde dans le mouvant; ce qui est apparemment fini se noie dans l'infini. L'Univers est en perpétuelle transformation. 


J'ai vécu moi-même plusieurs retournements personnels et spirituels: l'exil, la recherche, la maladie, et puis l'écriture, la poésie, la calligraphie enfin. Pour ces deux caractères, j'ai réalisé une douzaine de versions sans en être satisfait, avant de connaître un jour l'état de grâce qui m'a accompagné de trait en trait pour cette composition. 


Dès que j'ai tracé les deux premiers signes, j'ai su que j'étais dans le rythme. La distance était juste, l'élan était là. Tout le reste en découlait dans une tension de plus en plus confiante. En fin de compte, au travers du pinceau, c'était bien le Vide à l'oeuvre, accomplissant, par-delà soi, le retournement et sa transformation." (pp. 96-97) 


Un retournement "de tout son être", est-il écrit, comme une danse en spirale. Le retournement-transformation de la calligraphie de François Cheng peut inciter, à sa façon, à continuer de méditer et de danser à la rencontre de la figure biblique de la femme de Loth. La pétrification de celle-ci ne s'écrit pourtant qu'en quelques mots et n'appelle aucun commentaire dans la Bible. Les variations à son sujet et ses recréations ont souvent voulu saisir précisément le moment-même du retournement en cours, évinçant son immobilisation et sa mise au silence (cf les nombreux articles de ce blog concernant la femme de Loth et ses traductions artistiques et poétiques). Ces recréations esquissent peut-être quelque chose de ce "retournement de tout l'être", selon François Cheng.

mardi 29 avril 2014

Sur le quai de l'infantile, encore

 
 
En ce week-end de Pâques 2014, quai d'Alger et quai du Maroc, à Sète, les grands paquebots ont laissé la place aux voiliers en «Escale à Sète». Eux aussi se mesurent à la hauteur de la tour. Cependant c'est plus loin sur les quais qu'une nouvelle découverte m'a rappelée à l'écriture de Rue Freud et au "quai de l'infantile". Il s'agit des expositions actuelles du Centre régional d'art contemporain.


Dans cette superbe architecture intérieure, elles invitent d'abord aux retrouvailles des constructions de l'enfance, avec les oeuvres de Jacques Julien. Celles-ci semblent jouer avec les matières et les objets pour articuler l'hétérogène dans de nouvelles formes.
 
 
Mais au premier étage, stupeur pour la visiteuse que je suis! L'architecture elle-même de cet espace s'impose différemment, sans que je saisisse d'abord pourquoi. Je suis happée par le mur de gauche: il étire sa surface le long d'une longue bande noire aux reflets un peu gris, laissant affleurer des transparences en blanc. D'abord immobile, je sens l'appel de cette surface: elle m'attire au bout de sa ligne de fuite, à l'infini. Je repense alors aux lignes de fuite d'Anselm Kiefer dans ses oeuvres sur la femme de Loth, sur Siegfried et Bruhnhilde et d'autres (cf l'article précédent de ce blog).


 
 
 

Il y a quelque chose de vertigineux dans cet appel. Je me risque à bouger, à marcher lentement, le long du mur, le long de cette route vers l'infini. Je ne voudrais pas que cela passe trop vite...Je contrôle mon allure mais vient alors un autre appel, celui du retournement. Non plus appel de l'infini mais plaisir du jeu avec les origines: j'étais là-bas, je viens de là-bas, je pourrais revenir mais je continue de partir... J'avance en regardant derrière moi, sans me retourner tout à fait, un peu comme ces personnages de l'Enfer de Dante... mais pour rire, aux confins de l'angoisse...Cependant je sais que je reviendrai. Tout est possible ici avec l'art. La réversibilité de l'impossible... Quelque chose que Bill Viola aussi nous donne à éprouver. (J'y reviendrai ici dans un prochain article).
 
 
Pour l'instant je continue de longer cette bande lumineuse. Oui, elle était noire, «moirée», me souffle mon lapsus. Mais elle s'est insensiblement muée en blanc. Je ne sais comment c'est arrivé. Elle irradie maintenant de lumière. Alors seulement, je me retourne tout à fait sur son commencement. Me voici projetée à nouveau dans l'infini, celui du point d'horizon de la ligne de fuite. Le commencement est devenu un point d'aboutissement. De ma place mouvante, avec mon regard mobile, j'inverse à volonté le début et la fin des choses. Ils se muent l'un dans l'autre. Réversibilité jubilatoire...

 
 
 
Il y a pourtant un point d'arrêt: la source supposée de cette lumière, c'est à dire des phares de moto. Elle est bien représentée, elle aussi, mais comme en creux, un creux de lumière en forme de moto. Le procédé technique du photogramme explique cela. Je n'avais pas voulu en entendre parler avant d'avoir découvert  l'oeuvre. Je ne l'apprendrai qu'après-coup, en échangeant avec l'une des personnes accueillant les visiteurs et avec un film projeté sur les artistes exposés.
 

 
 

A ce point d'arrivée, je choisis plutôt de revenir en arrière, je n'en ai d'ailleurs pas le choix, l'espace se clôt là. Mais il ne m'arrête pas. Ce n'est pas lui qui gouverne mes pas. C'est l'oeuvre. Mue par elle, je choisis de refaire le parcours à l'envers, de réinverser le début et la fin, de jouer à la toute-puissance sur la vie et la mort, à laquelle m'a invitée, nous invite, l'artiste, Guillaume Leingre.

 
Et puis, ne pas oublier Bruhnhilde, comme Siegfried... Il n'y avait pas que cette superbe piste moirée pour se jouer du temps et de l'espace... Il y avait aussi ces petites lumières rouges, si rouges et si petites devant cet infini, et pourtant si présentes, si souriantes... Clin d'oeil, peut-être, du Petit Chaperon rouge...
 
 
   


mercredi 20 novembre 2013

Boulevards périphériques

         

          Lorsque j'écrivais Rue Freud lors d'un de mes séjours à Sète, sur le quai d'Alger cette fois-là, je lisais en même temps le roman d'Henri Bauchau Le boulevard périphérique. J'y ai juste fait allusion dans mon livre, et pourtant! Je pourrais en faire un fil rouge des voyages de l'inconscient avec les lieux géographiques et psychiques de mon écriture. Je n'avais alors pas encore décidé de faire de la rue Sigmund Freud l'ouverture et le titre de mon livre, même si je l'avais déjà découverte et si j'avais déjà écrit à partir d'elle pour en faire un jour "quelque chose". Je crois que cela a pris corps avec le texte d'Henri Bauchau et la place qu'il y a donnée à ce fameux boulevard périphérique parisien sous lequel se niche la rue Sigmund Freud . 

          Sur le quai d'Alger, j'étais habitée par le boulevard périphérique parisien tout en devant écrire sur la femme de Loth (je travaillais en fait à la rédaction d'un article pour la revue du Coq Héron). Et je me suis trouvée happée par les mouvements du (de la) Comarit, paquebot paradant devant mes fenêtres en entrant et en sortant du port de Sète... Impossible de me rendre aveugle à ces évènements-là! Impossible de ne pas laisser mon écriture s'en imprégner! Je me suis peu à peu laissée prendre par leur dimension mythique. L'écriture d'Henri Bauchau, sa parenté et son affrontement avec la mythologie, a dû me servir inconsciemment de guide. Les grues du port me sont ainsi apparues peu à peu comme des gardiens géants, à la mesure des colosses paquebots... 


 
J'étais encore loin, à l'époque, de savoir qu'un jour j'aurais la possibilité de rencontrer Henri Bauchau lui-même à Louveciennes où il vivait, pour un entretien organisé avec deux de mes collègues de la revue des Lettres de la SPF. Ce saut de l'imaginaire, du fantasme, de la mythologie, de l'écriture, dans le réel de sa présence, a été un évènement fondateur: ce n'est qu'avec lui que j'ai pris conscience de cet héritage.  

Pour poursuivre: Revue Le Coq héron n°196, 2009
Les Lettres de la SPF n°26, article intitulé "A la rencontre d'Henri Bauchau", 2011.