mardi 29 avril 2014

Sur le quai de l'infantile, encore

 
 
En ce week-end de Pâques 2014, quai d'Alger et quai du Maroc, à Sète, les grands paquebots ont laissé la place aux voiliers en «Escale à Sète». Eux aussi se mesurent à la hauteur de la tour. Cependant c'est plus loin sur les quais qu'une nouvelle découverte m'a rappelée à l'écriture de Rue Freud et au "quai de l'infantile". Il s'agit des expositions actuelles du Centre régional d'art contemporain.


Dans cette superbe architecture intérieure, elles invitent d'abord aux retrouvailles des constructions de l'enfance, avec les oeuvres de Jacques Julien. Celles-ci semblent jouer avec les matières et les objets pour articuler l'hétérogène dans de nouvelles formes.
 
 
Mais au premier étage, stupeur pour la visiteuse que je suis! L'architecture elle-même de cet espace s'impose différemment, sans que je saisisse d'abord pourquoi. Je suis happée par le mur de gauche: il étire sa surface le long d'une longue bande noire aux reflets un peu gris, laissant affleurer des transparences en blanc. D'abord immobile, je sens l'appel de cette surface: elle m'attire au bout de sa ligne de fuite, à l'infini. Je repense alors aux lignes de fuite d'Anselm Kiefer dans ses oeuvres sur la femme de Loth, sur Siegfried et Bruhnhilde et d'autres (cf l'article précédent de ce blog).


 
 
 

Il y a quelque chose de vertigineux dans cet appel. Je me risque à bouger, à marcher lentement, le long du mur, le long de cette route vers l'infini. Je ne voudrais pas que cela passe trop vite...Je contrôle mon allure mais vient alors un autre appel, celui du retournement. Non plus appel de l'infini mais plaisir du jeu avec les origines: j'étais là-bas, je viens de là-bas, je pourrais revenir mais je continue de partir... J'avance en regardant derrière moi, sans me retourner tout à fait, un peu comme ces personnages de l'Enfer de Dante... mais pour rire, aux confins de l'angoisse...Cependant je sais que je reviendrai. Tout est possible ici avec l'art. La réversibilité de l'impossible... Quelque chose que Bill Viola aussi nous donne à éprouver. (J'y reviendrai ici dans un prochain article).
 
 
Pour l'instant je continue de longer cette bande lumineuse. Oui, elle était noire, «moirée», me souffle mon lapsus. Mais elle s'est insensiblement muée en blanc. Je ne sais comment c'est arrivé. Elle irradie maintenant de lumière. Alors seulement, je me retourne tout à fait sur son commencement. Me voici projetée à nouveau dans l'infini, celui du point d'horizon de la ligne de fuite. Le commencement est devenu un point d'aboutissement. De ma place mouvante, avec mon regard mobile, j'inverse à volonté le début et la fin des choses. Ils se muent l'un dans l'autre. Réversibilité jubilatoire...

 
 
 
Il y a pourtant un point d'arrêt: la source supposée de cette lumière, c'est à dire des phares de moto. Elle est bien représentée, elle aussi, mais comme en creux, un creux de lumière en forme de moto. Le procédé technique du photogramme explique cela. Je n'avais pas voulu en entendre parler avant d'avoir découvert  l'oeuvre. Je ne l'apprendrai qu'après-coup, en échangeant avec l'une des personnes accueillant les visiteurs et avec un film projeté sur les artistes exposés.
 

 
 

A ce point d'arrivée, je choisis plutôt de revenir en arrière, je n'en ai d'ailleurs pas le choix, l'espace se clôt là. Mais il ne m'arrête pas. Ce n'est pas lui qui gouverne mes pas. C'est l'oeuvre. Mue par elle, je choisis de refaire le parcours à l'envers, de réinverser le début et la fin, de jouer à la toute-puissance sur la vie et la mort, à laquelle m'a invitée, nous invite, l'artiste, Guillaume Leingre.

 
Et puis, ne pas oublier Bruhnhilde, comme Siegfried... Il n'y avait pas que cette superbe piste moirée pour se jouer du temps et de l'espace... Il y avait aussi ces petites lumières rouges, si rouges et si petites devant cet infini, et pourtant si présentes, si souriantes... Clin d'oeil, peut-être, du Petit Chaperon rouge...
 
 
   


vendredi 18 avril 2014

L'oubli en un clin d'oeil

Regarder derrière soi  va parfois de pair avec l'oubli.  Daniel Mendelsohn l'a magnifiquement évoqué à la fin de son livre Les Disparus (Cf Rue Freud chapitre "L'oubli en un clin d'œil"). Mais Anna Akhmatova en fait entendre une autre tonalité avec sa femme de Loth. (Cf l'article du blog précédent) Après avoir interrogé "Qui oserait pleurer sur cette femme..." Elle conclut  "Seul mon cœur n'oubliera jamais". C'est ainsi avec son cœur qu'elle interroge le temps arrêté sur la femme de Loth et sur elle-même. Son coeur sait qu'elle n'oubliera pas.


Anselm Kiefer, lui aussi, a proposé des variations sur la femme de Loth qui, par associations, celles de l'artiste appelant celles du regardeur,  renvoient à l'oubli (voir aussi l'article du blog "Celle sur laquelle se retourner"). Sa "femme de Loth" s'inscrit dans une série d'oeuvres reprenant le motif du chemin, des rails, ou celui d'une perspective qui fuit à l'infini sur le modèle, peut-être, des photos des rails d'Auschwitz. C'est ce qu'évoque Daniel Arasse en interrogeant les interprétations données de cette série (cf son livre Anselm Kiefer).



Anselm Kiefer intitule l'une des œuvres de cette série "Siegfried oublie Brunhilde", (1975). Mais qui est donc Brunhilde sur ce tableau sans personnages? Et où est Siegfried? Mêmes questions que celles qui surgissent en regardant sa "femme de Loth". C'est bien le regardeur-Siegfried qui voit cette perspective se dessiner derrière lui alors qu'il s'éloigne, et non plus le regardeur-femme de Loth. Et là-bas? qui disparait au loin? Brunhilde-Auschwitz?

Si l'on se remémore l'histoire de Siegfried et Brunhilde, apparait alors le sommeil dans lequel la walkyrie fut plongée au milieu des flammes.  Sa faute (puisqu'à Sodome, faute il y a, redoublée par celle de la femme de Loth): avoir défié Odin en le trompant et en mettant à mort le roi qu'il lui avait destiné. Odin la maudit alors d'un sommeil magique et l'enferme dans un mur de flammes que seul, un homme qui ne connaîtra pas la peur, pourra traverser. Pour la Belle au bois dormant, on se souvient, c'était au milieu des arbres, d'une forêt infranchissable, version apparemment plus douce...

Le motif du sommeil vient s'accrocher ainsi à celui de la pétrification: sommeil forcé, sort jeté sur elle, malgré elle. Et Siegfried la conquerra comme prévu. Ils se jureront fidélité. Belle histoire jusque-là mais les catastrophes vont se poursuivre, dans le mythe comme dans le conte. Siegfried à son tour est victime d'un sort: il boit à son insu le filtre de l'oubli et trahit Brunhilde.

Le tableau de Kiefer se situe donc à ce point du récit. Il la quitte, et au bout de la perspective, au point d'horizon, se superposent les associations multiples de celui qui regarde. Mais Siegfried s'est-il retourné? Non, puisqu'il oublie. Il ne se retourne pas comme l'a fait au contraire Orphée en remontant des Enfers avec Eurydice. Il oublie, comme Daniel Mendelsohn. Mais celui qui regarde le tableau peut endosser le rôle de celui/celle qui se retourne, rôle princeps de la femme de Loth. Peuvent prendre place  alors toutes les associations avec Sodome, le feu, Auschwitz et les autres.

Pourtant, un autre tableau, reprenant ce motif du chemin en ligne de fuite sous forme de rails, s'intitule "Le difficile chemin de Siegfried vers Brunhilde (1991). Ces rails sont devenus ici un tableau encadré. Siegfried y serait donc retourné, s'il ne s'est pas retourné? Il serait revenu en arrière, lui aussi? Ou s'agit-il du chemin initial qui l'a conduit vers Brunhilde à travers les flammes? Voilà que tout se brouille, s'inverse. La construction de l'héritage culturel des catastrophes par Kiefer fait dérailler la chronologie. Temps du souvenir non vécu,  temps des souvenirs racontés, temps de la transmission, temps des associations libres et de leurs entrechocs temporels.

Kiefer plonge le regardeur dans le regard interdit et sa transgression; il nous ensommeille, nous fait oublier, jette la confusion tout en nous invitant à associer et à nous remémorer autrement. Mais il nous fait vivre simultanément le prix de la faute. Depuis la femme de Loth jusqu'à Auschwitz et bien au-delà, des siècles de création et de transmission s'enchaînent jusqu'à celui qui se retourne dans ce temps étiré...



mardi 8 avril 2014

Inscrire dans la pierre ce qui ne s'oubliera pas.

Le poids de l'arrière avec ses relents infernaux a maille à partir avec l'inconscient. Braver l'interdit, qu'il soit biblique ou parental, voire métaphoriquement politique, ne va pas sans un certain prix à payer, parfois très lourd pour les survivants et les héritiers des catastrophes multiples auxquelles s'exposent les humains.
 
L'audace d'Anna Akhmatova répond à celle de la femme de Loth, celle-là même que Kurt Vonnegut, de son côté, aime pour s'être retournée (Cf article du blog intitulé "La femme de Loth en guerre").
Son poème "La femme de Loth" date de 1922-24. Des années plus tard, Anna Akhmatova ayant connu, comme tous, la censure, le totalitarisme, la nécessité de tromper les tueurs avec ses poèmes, la perte progressive des siens, artistes, poètes, amants, perd finalement son fils:
 
 
Verdict


Le mot est tombé comme une pierre
Sur mon cœur qui vit encore.
Rien à dire. J'étais prête,
Il faut bien vivre avec ça.

J'ai beaucoup à faire aujourd'hui;
Il faut tuer toute la mémoire.
Il faut que l'âme devienne pierre,
Il faut apprendre à vivre encore.

Mais non...Il fait chaud, l'été murmure,
C'est comme une fête, là, dehors.
Il y a longtemps que j'y pensais,
A ce jour clair, à cette maison vide.


Eté 1939
Recueil "Requiem" Traduction Jean-Louis Backès (Poésie/Gallimard)

 
 
 
Sa femme de Loth apparait après-coup comme un éclaireur de cette période de vie pour Akhmatova et pour la Russie, exposant aux séparations, à la tyrannie, au silence, aux guerres, aux morts multiples. Ses poèmes se chargent peu à peu de la métaphore de la pierre...comme en écho à la pétrification saline de la femme de Loth.

Le poème qui suit "Le verdict" s'intitule "Je parle à la mort". Dans les poèmes de 39-40, faisant partie du recueil Requiem, la souffrance se fait pierre, en effet. Et avec Crucifixion c'est le bien-aimé lui-même qui est devenu pierre.

Batailler avec l'oubli et la perte de mémoire...  Continuer de créer et de confier ses poèmes en les disant seulement, en les cachant. "Tuer la mémoire"... mais "Il fait chaud, l'été murmure".

lundi 24 mars 2014

Pour un simple coup d'oeil

Regarder en arrière, si on ne se l'interdit pas, se fait parfois en un clin d'œil ou dans un dernier coup d'œil. Quelque chose qu'on voudrait furtif: où l'on ne s'attarde pas, ne s'arrête pas. Et pourtant... On voudrait tellement voir quand-même! Ce clin d'œil surpris au vif de son mouvement s'immobilise parfois en catastrophe.
Une belle illustration m'en a été offerte, suggérée au séminaire de Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière à l'EHESS. Je vous la restitue ici. C'est un poème de Anna Akhmatova.

 La femme de Loth:

Très grand, lumineux, dans la noire montagne
Le juste marchait, suivant l'ange de Dieu.
L'angoisse pourtant tenaillait sa compagne:
Regarde -il en est encore temps, tu le peux-

Sodome aux tours rouges, ta ville natale,
La cour où jadis tu filais en chantant,
Les murs de la haute maison familiale
Où à ton époux tu donnas des enfants.

La femme regarde. Aussitôt obscurcissent
D'atroces douleurs sa paupière embuée;
Son corps est changé en un sel translucide,
Ses jambes rapides au sol sont clouées.

Qui donc pleurera cette fin si cruelle?
Sa mort, diront tous, est le moindre des deuils.
Mon cœur seulement n'oubliera jamais celle
Qui s'est immolée pour un simple coup d'œil.

Février 1924. Traduction: Cyrilla Falk. Editions Librairie du globe (bilingue)
 
"Pour un simple coup d'œil"? Quelle résonnance avec le dernier coup d'œil de Daniel Mendelsohn dans Les disparus! Et avec le refus de le donner, signifié par Stefan Zweig dans Le monde d'hier , au moment de quitter, cette fois-ci pour la dernière fois, son Autriche natale! (cf article ci-dessous "De Jérémie à Loth")

Mais la traduction de Jean-Louis Backès dans le recueil de la collection Poésie / Gallimard dont la couverture est reproduite ici résonne encore autrement:

La femme de Loth

Et le juste suivit l'envoyé du Seigneur,
Immense et rayonnant, sur la montagne noire.
Mais l'angoisse disait très fort à sa femme:
Il n'est pas trop tard encore pour regarder

Les tours rouges de Sodome ta patrie,
La place où tu as chanté, la cour où tu as filé,
Les fenêtres vides de la haute maison
Où pour ton époux tu as enfanté.

Elle a regardé. Figés par une douleur mortelle,
Ses yeux ne pouvaient plus rien voir;
Son corps est devenu sel transparent.
Ses pieds ont pris racine dans le sol.

Qui oserait pleurer sur cette femme?
Ce qu'elle a perdu l'a-t-elle diminuée?
Seul mon cœur n'oubliera jamais
Celle qui a donné sa vie pour un regard.

La dernière strophe de cette traduction oriente le lecteur très différemment. "Celle qui a donné sa vie pour un regard" ici,  "s'est immolée pour un simple coup d'œil", dans la première traduction. L'urgence, l'instant volé à l'interdit, sont devenus un don... A chacun sa femme de Loth! Mais ici le traducteur choisit ou restitue une audace, l'audace du pleur sur cette femme biblique: "Qui oserait pleurer"... Comme une seconde transgression, celle de la poétesse s'adressant au lecteur ("Qui"?), venant soutenir la première, ou mieux la réitérer comme en un rituel, celle de la femme de Loth.

J'y reviens dans le prochain article... mais n'hésitez pas à y revenir aussi...



vendredi 14 mars 2014

Soapéra, une installation


Regarder derrière soi... Se retourner vers le passé, vers l'origine? Ne pas y retourner ou ne pas en revenir...comme on ne revient pas des Enfers? Ceux qui s'affranchissent de ces interdits le payent parfois. Ou se retrouvent marqués d'exception: mi-hommes, mi-dieux comme Gilgamesh ou Orphée; ou dotés d'une forme de vie hors de la vie humaine mais pas hors-humanité. La femme de Loth, par exemple, a beau être statufiée en colonne de sel, témoigner d'un arrêt du temps, elle ne cesse pourtant d'entrer dans de multiples mouvements associatifs, dansants,  créatifs, chez les artistes, romanciers, essayistes... Une sorte de vie posthume...

Recréer quelque chose de l'origine du monde, de l'humain, mettre en scène la naissance, les commencements, donc y retourner, recommencer, c'est ce que semblent avoir tenté la chorégraphe Mathilde Monnier et l'artiste Dominique Figarella dans leur installation-performance proposée seulement pendant deux jours à Beaubourg les 14 et 15 février derniers.

Arrivée en retard, ayant filé après ma consultation, j'entre dans la grande salle de Beaubourg au sous-sol et n'y reconnais rien. Je n'y vois rien non plus, sauf un point lumineux au centre. La salle est complètement silencieuse. Le public s'est réparti en cercle autour de l'espace central recouvert d'une sorte de matière mousseuse blanche, mi neige, mi ouate, mi oeufs en neige, immobile. Comment tout cela a-t-il pu commencer? Je n'ai pas vu les commencements! Je n'y étais pas! Cette entrée dans le vif de la surprise de l'inconnu crée une émotion forte, un émerveillement mêlé d'effroi.


Le silence du public m'étonne en réponse au silence de la chorégraphie. Une véritable attention se manifeste, devenue rare de nos jours. Mais venant de Mathilde Monnier cela n'est pas vraiment étonnant. Ses expériences chorégraphiques, ses ateliers, se déroulent souvent en silence. Je commence à me sentir hors du temps, je me demande si cette matière blanche indéfinissable n'est pas en train de bouger. Je pense à mes paquebots sétois (Cf Rue Freud chapitre "Sur le quai de l'infantile") ... Une sorte d'immensité mythique me prend. Mais j'entrevois un mouvement de spectateurs (ou de danseurs?) qui se déplacent autour du centre. Au fait, où sont-ils, les danseurs?

Une forme semble se dessiner  sur cette mousse, une enflure, une boursoufflure éphémère... Trop sombre pour photographier! Et puis je n'ai pas envie de banaliser cet instant hors du temps en sortant mon iPhone. Et pourtant, c'est si beau! Je pense au blog...

Peu à peu d'autres formes se dessinent et des éléments de corps semblent apparaitre, une main, une silhouette, un visage. Je regarde d'un côté mais cela semble bouger ailleurs. Je n'arrive pas à saisir où cela se passe. Je laisse alors la chose opérer en moi sans chercher à maîtriser ni comprendre mais je veux aussi prendre quelques photos... Acrobaties...en douceur, en silence, dans la lenteur-même des danseurs, sans flash...

Et ils finissent par apparaitre vraiment, ces hommes du dessous. Ils apparaissent et disparaissent encore, sortent et entrent à nouveau dans leur intérieur. Mais la matrice s'ouvre presque et nous invite au-dedans. Moment jubilatoire! Être dedans et dehors à la fois! Pas encore sorti  mais plus tout à fait dedans!


 
Ces hommes se lèvent peu à peu, encore pris en elle. Elle les recouvre, les réchauffe encore, les protège mais ils sortent d'elle et se dressent enfin! Les voilà qui marchent même et prennent le dessus. Sous leurs pas, dans leur mouvement, la matière semble se réduire, les hommes l'absorbent peu à peu en se l'appropriant. Elle s'abîme, se déchire sous  leurs pas, mais ils marchent lentement et disparaissent peu à peu dans les les fonds, dans le noir! 
 








 
Naissance de l'humanité. Emergence hors de la matière. Confusion des formes indifférenciées avant leur distinction et leur séparation. En une heure de performance, trois quart d'heure pour moi, le temps suspendu  a entrainé les spectateurs, et pas seulement moi-même, me semble-t-il, dans une sorte de mouvement  archaïque et dans un temps mythique.



 
Et en sortant de la salle, je regarde ces immenses jambes en "train fantôme" déployées dans l'espace du sous-sol sur une proposition de Charles de Meaux. Bien affines avec la performance de Monnier et Figarella, mais sur un mode humoristique. Immensité des proportions... Emerveillement inquiet de nos découvertes de l'enfance... Et ce qui pourrait n'être que des tuyaux fait bien vibrer un mouvement féminin qui appelle lui aussi à entrer à l'intérieur.


Entrer, sortir, descendre, remonter, se déplacer, être transporté... Je pense à ces "fantaisies du cheval de Troie" dont parlait le psychanalyste Conrad Stein!

  

mercredi 5 mars 2014

De Jérémie à Loth



Cette année, au mois de Février, est revenue aussi la date anniversaire de la mort de Stefan Zweig, survenue le 23 Février 1942. Depuis 2013, son œuvre est tombée dans le domaine public et de nouvelles traductions paraissent, notamment une édition de ses œuvres romanesques en français chez La Pléiade.

Le regard en arrière est en quelque sorte le principe de son célèbre livre de mémoires "Le monde d'hier", publié en 1944 mais terminé juste avant son suicide.  Le corps du livre est ponctué de moments successifs de regards en arrière qui se répondent les uns aux autres. Il en est ainsi lorsque Zweig raconte combien sa période de paix en Italie fut heureuse ou quand il revient sur le jour anniversaire de ses cinquante ans: "On regarde en arrière avec inquiétude pour mesurer le chemin parcouru et l'on se demande en secret s'il continuera de monter."(p.434 de l'édition Belfond)

Mais Zweig est en même temps toujours projeté vers l'avenir: "C'est ainsi qu'en ce jour de mon cinquantième anniversaire je ne formai au plus profond de moi-même que ce seul voeu téméraire: que quelque chose se produisît qui m'arrachait de nouveau à ces sécurités et à ces commodités, qui m'obligeait non pas simplement à poursuivre mais à  recommencer. (p. 437)

L'avenir et les recommencements... Cette succession de regards en arrière pourrait apparaître lancinante, répétitive, au fil des voyages et des régions que quitte Stefan Zweig, jusqu'à sa ville de Vienne et à son pays, l'Autriche: "Il m'était trop douloureux de jeter encore un regard sur ce beau pays destiné à subir d'horribles dévastations par la faute de l'étranger." Mais le ressort vital est encore là, du moins dans l'écriture: "Il fallait commencer, me disais-je,  ne plus penser seulement en européen, mais au-delà de l'Europe, ne pas s'ensevelir dans un passé qui se meurt, mais prendre part à sa renaissance." (p.487)

Ces mémoires donnent ainsi un mouvement d'allers et retours des éprouvés, des pensées et des regards en arrière et en avant de l'auteur. Zweig avait été très tôt convaincu de la catastrophe à venir: "C'est pourquoi lorsque revenu en Autriche pour une très courte visite je repassais la frontière en m'en retournant, je respirais: "Ce n'était pas encore pour cette fois" et je tournais mes regards en arrière comme si c'était la dernière. Je voyais venir la catastrophe inévitable. (p.491)

 L'une des figures tutélaires de Stefan Zweig est celle du prophète Jérémie, visionnaire qui avait prédit la destruction de Jérusalem. Zweig a même intitulé une de ses pièces Jérémie où il est déjà question de la guerre. Elle a été rédigée en effet entre 1915 et 1917. Et dans Le Monde d'hier, il s'agit bien de l'Europe de la seconde guerre mondiale, racontée à partir des séquelles de la première.

Vers la fin du livre va être appelée  la référence à Sodome, quand Zweig quitte définitivement l'Autriche: "De la fenêtre du wagon, il est vrai, j'aurais pu voir ma maison sur la colline, avec tous les souvenirs des défuntes années. Mais je n'y jetai pas un coup d'œil. A quoi bon puisque  je ne l'habiterais plus jamais? Et à l'instant où le train passait la frontière, je savais comme Loth, le patriarche de la Bible, que derrière moi tout était cendre et poussière, un passé pétrifié en sel amère."(p.494)

Loth, cette fois-ci: la référence est faite à celui qui poursuit sa route avec ses filles et non à sa femme restée pétrifiée sur place. Cela n'empêchera pourtant pas Stefan Zweig de se suicider... La femme de Loth n'aurait pas été déplacée ici... Peut-être même est-elle refoulée par l'auteur... "Un passé pétrifié en sel amère"... Peuvent se rencontrer ainsi, dans les associations du lecteur, bien des lieux de destruction à travers les références appelées par les créateurs, par exemple le peintre Anselm Kiefer (cf sur ce blog l'article  "Celle sur laquelle se retourner", Janvier 2014), le romancier Kurt Vonnegut (cf sur ce blog les articles "La femme de Loth en guerre" et "De la femme de Loth à sa femme de sel", fin 2013); ou encore Daniel Mendelsohn (cf Rue Freud , chapitre intitulé "L'oubli en un clin d'œil"). Et voilà que la liste noire se déroule encore... Sodome, Jérusalem, Dresde,  Auschwitz , toute l'Europe, Hiroshima...
Zweig fut un passionné admirateur de Freud. Il raconte leur nouvelle rencontre à Londres où Freud est enfin exilé alors que Zweig est parti quatre ans plus tôt en 1934: "Mais que dans les temps les plus sombres, la conversation d'un homme de grande intelligence et de très haute moralité peut être d'une consolation et du réconfort immense, c'est ce que m'ont prouvé de façon inoubliable les heures amicales qu'il m'a été donné de passer avec Sigmund Freud dans les derniers mois qui ont précédé la catastrophe. (p.511)

Alors je pense ici à cette superbe formule de Jean-Claude Ameisen  dans "Sur les épaules de Darwin" qui évoque "les géants sur lesquels nous sommes assis". Le géant Freud sur lequel Zweig s'est assis...

vendredi 21 février 2014

Carrefour de Charonne

En ce mois de Février 2014, il me faut encore revenir sur un quartier de Paris. Ce n'est pas la femme de Loth qui m'y invite cette fois-ci mais la station de métro Charonne, celle-là même qui avait provoqué chez moi divers troubles psychiques -cécité, oubli- en lien avec certains mouvements de mon analyse rapportés à la guerre d'Algérie (cf Rue Freud chapitres V-XI) .


C'est bien ce mois-ci la date anniversaire de la manifestation du 8 Février 1962 et les gerbes sont à nouveau déposées devant la plaque commémorative (voir ci-dessous l'article du blog "Cheminements psychiques avec la guerre d'Algérie", 4 Décembre 2013). Mais cette année où les fleurs sont particulièrement abondantes marque une nouveauté: une modification du nom lui-même de la station est inaugurée avec l'ajout de la précision de cette date anniversaire, "Place du 8 Février 1962". 



C'est l'occasion de rappeler à certains, mais de découvrir dans mon cas, que le 8 février 2007, Bertrand Delanoë, maire de Paris, avait inauguré déjà, à l'angle du boulevard Voltaire et de la rue de Charonne, la Place du 8 février 1962.
 
 
Ayant longtemps fréquenté le quartier bien avant cette année 2007 pour cause de psychanalyse, je me suis étonnée d'apprendre ces jours-ci qu'il existait une place au carrefour de la rue de Charonne et du Boulevard Voltaire. J'ai donc à nouveau pris le métro jusque-là et sorti mon iPhone pour photographier les panneaux de la station ainsi que la plaque bleue de la place.


Ainsi que je le pensais, pas de place à ce carrefour mais un nom de place quand-même... Quelles règles président donc à ces appellations de rues, entre voies et avenues, boulevards et cours, chemins et impasses, esplanades et places? Celle de la Rue Sigmund Freud m'a donné bien de quoi faire déjà...


En tout cas, cette pseudo place est assurément une croisée de chemins historiques, politiques et psychiques, comme d'autres sites foulés tant de fois par de multiples pas au fil du temps, solitaires ou en groupes, voire en foule, tantôt revendicatifs, conquérants ou  invoquants, tantôt fuyants, désorientés, dispersés ou errants; scansions de défilés, de processions, de manifestations, de commémorations, de pèlerinages, officiels et intimes à la fois...