Affichage des articles dont le libellé est mythologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mythologie. Afficher tous les articles

vendredi 14 mars 2014

Soapéra, une installation


Regarder derrière soi... Se retourner vers le passé, vers l'origine? Ne pas y retourner ou ne pas en revenir...comme on ne revient pas des Enfers? Ceux qui s'affranchissent de ces interdits le payent parfois. Ou se retrouvent marqués d'exception: mi-hommes, mi-dieux comme Gilgamesh ou Orphée; ou dotés d'une forme de vie hors de la vie humaine mais pas hors-humanité. La femme de Loth, par exemple, a beau être statufiée en colonne de sel, témoigner d'un arrêt du temps, elle ne cesse pourtant d'entrer dans de multiples mouvements associatifs, dansants,  créatifs, chez les artistes, romanciers, essayistes... Une sorte de vie posthume...

Recréer quelque chose de l'origine du monde, de l'humain, mettre en scène la naissance, les commencements, donc y retourner, recommencer, c'est ce que semblent avoir tenté la chorégraphe Mathilde Monnier et l'artiste Dominique Figarella dans leur installation-performance proposée seulement pendant deux jours à Beaubourg les 14 et 15 février derniers.

Arrivée en retard, ayant filé après ma consultation, j'entre dans la grande salle de Beaubourg au sous-sol et n'y reconnais rien. Je n'y vois rien non plus, sauf un point lumineux au centre. La salle est complètement silencieuse. Le public s'est réparti en cercle autour de l'espace central recouvert d'une sorte de matière mousseuse blanche, mi neige, mi ouate, mi oeufs en neige, immobile. Comment tout cela a-t-il pu commencer? Je n'ai pas vu les commencements! Je n'y étais pas! Cette entrée dans le vif de la surprise de l'inconnu crée une émotion forte, un émerveillement mêlé d'effroi.


Le silence du public m'étonne en réponse au silence de la chorégraphie. Une véritable attention se manifeste, devenue rare de nos jours. Mais venant de Mathilde Monnier cela n'est pas vraiment étonnant. Ses expériences chorégraphiques, ses ateliers, se déroulent souvent en silence. Je commence à me sentir hors du temps, je me demande si cette matière blanche indéfinissable n'est pas en train de bouger. Je pense à mes paquebots sétois (Cf Rue Freud chapitre "Sur le quai de l'infantile") ... Une sorte d'immensité mythique me prend. Mais j'entrevois un mouvement de spectateurs (ou de danseurs?) qui se déplacent autour du centre. Au fait, où sont-ils, les danseurs?

Une forme semble se dessiner  sur cette mousse, une enflure, une boursoufflure éphémère... Trop sombre pour photographier! Et puis je n'ai pas envie de banaliser cet instant hors du temps en sortant mon iPhone. Et pourtant, c'est si beau! Je pense au blog...

Peu à peu d'autres formes se dessinent et des éléments de corps semblent apparaitre, une main, une silhouette, un visage. Je regarde d'un côté mais cela semble bouger ailleurs. Je n'arrive pas à saisir où cela se passe. Je laisse alors la chose opérer en moi sans chercher à maîtriser ni comprendre mais je veux aussi prendre quelques photos... Acrobaties...en douceur, en silence, dans la lenteur-même des danseurs, sans flash...

Et ils finissent par apparaitre vraiment, ces hommes du dessous. Ils apparaissent et disparaissent encore, sortent et entrent à nouveau dans leur intérieur. Mais la matrice s'ouvre presque et nous invite au-dedans. Moment jubilatoire! Être dedans et dehors à la fois! Pas encore sorti  mais plus tout à fait dedans!


 
Ces hommes se lèvent peu à peu, encore pris en elle. Elle les recouvre, les réchauffe encore, les protège mais ils sortent d'elle et se dressent enfin! Les voilà qui marchent même et prennent le dessus. Sous leurs pas, dans leur mouvement, la matière semble se réduire, les hommes l'absorbent peu à peu en se l'appropriant. Elle s'abîme, se déchire sous  leurs pas, mais ils marchent lentement et disparaissent peu à peu dans les les fonds, dans le noir! 
 








 
Naissance de l'humanité. Emergence hors de la matière. Confusion des formes indifférenciées avant leur distinction et leur séparation. En une heure de performance, trois quart d'heure pour moi, le temps suspendu  a entrainé les spectateurs, et pas seulement moi-même, me semble-t-il, dans une sorte de mouvement  archaïque et dans un temps mythique.



 
Et en sortant de la salle, je regarde ces immenses jambes en "train fantôme" déployées dans l'espace du sous-sol sur une proposition de Charles de Meaux. Bien affines avec la performance de Monnier et Figarella, mais sur un mode humoristique. Immensité des proportions... Emerveillement inquiet de nos découvertes de l'enfance... Et ce qui pourrait n'être que des tuyaux fait bien vibrer un mouvement féminin qui appelle lui aussi à entrer à l'intérieur.


Entrer, sortir, descendre, remonter, se déplacer, être transporté... Je pense à ces "fantaisies du cheval de Troie" dont parlait le psychanalyste Conrad Stein!

  

mercredi 20 novembre 2013

Boulevards périphériques

         

          Lorsque j'écrivais Rue Freud lors d'un de mes séjours à Sète, sur le quai d'Alger cette fois-là, je lisais en même temps le roman d'Henri Bauchau Le boulevard périphérique. J'y ai juste fait allusion dans mon livre, et pourtant! Je pourrais en faire un fil rouge des voyages de l'inconscient avec les lieux géographiques et psychiques de mon écriture. Je n'avais alors pas encore décidé de faire de la rue Sigmund Freud l'ouverture et le titre de mon livre, même si je l'avais déjà découverte et si j'avais déjà écrit à partir d'elle pour en faire un jour "quelque chose". Je crois que cela a pris corps avec le texte d'Henri Bauchau et la place qu'il y a donnée à ce fameux boulevard périphérique parisien sous lequel se niche la rue Sigmund Freud . 

          Sur le quai d'Alger, j'étais habitée par le boulevard périphérique parisien tout en devant écrire sur la femme de Loth (je travaillais en fait à la rédaction d'un article pour la revue du Coq Héron). Et je me suis trouvée happée par les mouvements du (de la) Comarit, paquebot paradant devant mes fenêtres en entrant et en sortant du port de Sète... Impossible de me rendre aveugle à ces évènements-là! Impossible de ne pas laisser mon écriture s'en imprégner! Je me suis peu à peu laissée prendre par leur dimension mythique. L'écriture d'Henri Bauchau, sa parenté et son affrontement avec la mythologie, a dû me servir inconsciemment de guide. Les grues du port me sont ainsi apparues peu à peu comme des gardiens géants, à la mesure des colosses paquebots... 


 
J'étais encore loin, à l'époque, de savoir qu'un jour j'aurais la possibilité de rencontrer Henri Bauchau lui-même à Louveciennes où il vivait, pour un entretien organisé avec deux de mes collègues de la revue des Lettres de la SPF. Ce saut de l'imaginaire, du fantasme, de la mythologie, de l'écriture, dans le réel de sa présence, a été un évènement fondateur: ce n'est qu'avec lui que j'ai pris conscience de cet héritage.  

Pour poursuivre: Revue Le Coq héron n°196, 2009
Les Lettres de la SPF n°26, article intitulé "A la rencontre d'Henri Bauchau", 2011.