mercredi 17 juin 2015

L'enfant au bras levant

...ou celui qui voulait revenir en arrière.

Ce texte sera cette fois-ci sans images photographiques: peut-être d’autres images surgiront-elles chez le lecteur…

Des cris dans l'avenue. Des cris répétés, hurlés de plus belle, comme savent faire les enfants. Et cela dure. Je finis par ouvrir la fenêtre.

Sur le trottoir d'en face, un garçon de deux ans environ refuse de se laisser prendre la main par un homme qui lui parle vivement. Celui-ci semble chercher à le convaincre, sans succès, de le suivre. L'enfant reprend sa main violemment et hurle de nouveau en tendant l'autre bras du côté opposé.

Je ne distingue aucun mot mais à chaque essai de l'homme, l'enfant se refuse obstinément à le suivre, reprend sa main et tend à nouveau son bras tenace vers l'arrière. Sa position est latérale par rapport au trottoir. Je le vois face à moi, alors que sa tête et son bras donnent des directions opposées, l'une du côté de l'homme, l'autre du côté où l'enfant appelle avec son bras. Sa posture ne marche ni ne recule; arrêtée mais dans un mouvement intense qui déchire son corps, celui du refus du côté de l'homme, celui de l'appel par le bras de l'autre côté, celui des hurlements qui explosent, face à la rue, face à personne...

L'homme semble menacer de laisser le garçon. On le dirait même prêt à partir. Irait-il jusqu’à l'abandonner? Il s'adresse alors à un autre homme dans les parages, que je n'avais pas vu, derrière les platanes, comme s'il lui expliquait qu'il démissionnait et qu'il lui passait le relais. Il s'éloigne. Je ne le vois plus. Le deuxième homme, apparemment gêné, hésitant, parle au garçon, mais à distance. Il cherche à son tour avec ses gestes maladroits à le convaincre de le suivre ou plutôt de suivre l‘autre homme.

Etrange manège! Qui sont donc ces hommes par rapport à  l'enfant qui, quant à lui, relève répétitivement son  bras vers l'arrière, vers quelqu'un que sans doute il ne veut pas quitter, qui peut-être l'abandonne? Quel conflit cause donc ce déchirement?

Le premier homme a disparu mais le garçon n'a pas pour autant lâché son regard dans sa direction, tournant la tête d'un côté puis de l'autre, en hurlant. Je vais devoir descendre, peut-être... Les passants ne semblent pas s'inquiéter. A moins qu’ils ne voient quelque chose que je ne vois pas du haut de mes étages?

Le  deuxième homme semble à son tour lâcher prise. Font-ils vraiment semblant de l'abandonner, ces hommes? On ne laisse pas un enfant seul ainsi dans la rue! Même les truands ne font pas cela! Quels liens y a-t-il donc entre ces deux-là et l'hypothétique personne que l'enfant appelle de son bras et de ses pleurs, celle que je suppose être une mère pour lui? Ces hommes ne me semblent pas être en position de père, ni l’un ni l’autre, à cause de cet étrange retrait... Peut-être s’agit-il de maîtres chanteurs harcelant une femme, une mère… Qui lui retirent son enfant sans lui laisser le choix?

Les pleurs de l'enfant sont-ils seulement de la douleur de l'arrachement? Ou bien a-t-il reçu de plein fouet un conflit entre adultes qui l'a laissé sans défense, témoin d’une violence trop forte pour lui? Un rappel traumatique est sans doute en train de saisir sous mes yeux tout le corps de l‘enfant, corps dont les torsions dessinent un corps crucifié.

Une  jeune femme passe par là.  Elle voit ce garçon tout seul et qui hurle.  Elle s'arrête, regarde autour, se demande sûrement ce qui lui arrive. Elle se met à lui parler en se penchant vers lui qui hoquette en reprenant son souffle. Les hommes se manifestent alors de loin sans que je les voie bien. Ils n'étaient donc pas partis! Ils disent quelque chose. La jeune femme les voie et semble en tenir compte; elle caresse alors tendrement les cheveux du garçon et s'en va, apparemment rassurée. Quel effet cette présence passagère aura-t-elle eu sur lui? Aura-t-elle tamisé le pire d’un peu de douceur, d‘un peu d‘humanité?

Le premier homme revient près du garçon et essaye à nouveau de le convaincre de le suivre et de lui donner la main, cela devant le regard de l'autre. Le garçon recommence, il hurle à nouveau et il refait son geste désespéré du bras appelant de l'autre côté, l'appelant en arrière. Mais il faiblit. La rage semble laisser place peu à peu au désespoir. Il est en train de se défaire. Sa respiration s'essouffle. La tête ne se tourne plus, elle bascule vers l’avant, comme ne pouvant plus être soutenue, comme pour faire revenir la douleur vers lui, vers l'intérieur, à défaut d‘être audible à l‘extérieur. Le bras devient beaucoup plus lourd, il hésite à se lever encore aussi haut qu‘auparavant.

C'est alors que l'homme réussit à prendre enfin le garçon dans ses bras de force mais sans trop de violence apparente... Le garçon se retient encore, son corps est en morceaux: il vit sans doute plusieurs temps en lui, celui du refus, celui de l’hésitation, celui de la rage épuisée, celui du désespoir. Il ne veut pas s'abandonner, même s'il est déjà soulevé de terre. Le bras -mais la tête aussi- refusent de partir et de tourner le dos à cet arrière qu'il ne voulait pas quitter. Les jambes flottent sans se livrer encore. S'il accepte enfin de se laisser emmener, tout son corps reste pourtant rétif. Et la tête ne veut pas encore se laisser tomber sur l'épaule de celui qui l’emporte.

Je constate en reprenant mon travail que cette scène continue de se dérouler en moi. Elle se revit avec des scénarios hypothétiques sur son commencement et sur son dénouement. Elle fait résonner encore l’intensité et la courbe sonore descendante des cris et des pleurs. Quel désarroi dans ces larmes, dans ces hoquets étouffant l'enfant, dans ce corps cisaillé, gagné peu à peu par la détresse!

Me revient alors en mémoire un passage de l'Enfer de Dante que j’ai évoqué dans Rue Freud où certains condamnés, anciens devins, se retrouvent dans une déambulation difforme à devoir marcher à reculons, la tête vers l'arrière et le corps en avant, pour avoir trop vu...

Ici en bas de ma fenêtre, la douleur de l'arrachement a créé une autre scène où l'enfant se trouvait sans doute l'otage des incapacités ou des conflits des adultes. Il n'aura pas pu revenir en arrière mais quelles traces auront laissées en lui ce moment d'impossible séparation, ce foudroyant court-circuit des temps  produit dans un si petit corps et pourtant si sonore!


« Wer reitet so spät durch nacht und Wind? Es ist der Vater mit seinem Kind… » C’est la mélodie de Schubert sur le poème de Goethe Der Erlkönig qui m’invite maintenant à clore cet article.

mercredi 20 mai 2015

Freud platz


La rue Sigmund Freud m'avait surprise à Paris, voici quelques années, au point de m'avoir fait vive une sorte de rendez-vous avec cette figure de la psychanalyse mais aussi de la culture et de la pensée européenne qu'était Freud. Je ne savais pas qu'un autre rendez-vous me serait réservé cette fois-ci place Freud, ou plus exactement Freudplatz. 

Devant passer quelques jours à Vienne, j'appris par internet que le jour de mon arrivée correspondrait à celui de l'inauguration d'une "Université Sigmund Freud" au jardin du Prater, cher à Freud! Comme un clin d'oeil... Je m'y rendis dès mon arrivée.

Une plaque bleue fait bien état du "médecin" et du "fondateur de la psychanalyse" mais lui est adjoint le nom de sa fille, "psychanalyste". La présence d'Anna aux côtés de son père est une réalité de leur parcours psychanalytique mais en France nous les associons moins volontiers que dans les pays germaniques ou anglo-saxons comme grands noms de la psychanalyse. C'est un choix concernant la place, "place Freud" et non "place Sigmund Freud" mais l'université, quant à elle, s'en est bien tenue au prénom de Sigmund jusque dans le sigle "SFU", Sigmund Freud Privat Universität.  

Celle-ci avait organisé une journée portes ouvertes au cours desquelles s'étaient données un ensemble de conférences, déjà terminées à mon arrivée: les lieux étaient devenus quasiment déserts.

Le grand évènement que j'avais un peu rêvé se réduisit à quelque chose de plus modeste mais symboliquement cette présence du nom de Freud au Prater reste émouvante et ce choix marque peut-être une étape nouvelle pour l'Autriche vis à vis de Freud. A mon retour à Paris, on me demanda s'il y avait une rue Freud à Vienne. Je m'aperçus que je ne m'étais même pas posé la question, toute accaparée que j'avais été par cette inauguration.

J'appris donc qui sont les tenants de cette université, sur place puis sur Internet: "Le CENTRE UNIVERSITAIRE PRIVE SIGMUND FREUD (SFU-Paris), branche française de la SIGMUND FREUD UNIVERSITY de Vienne en Autriche (SFU-Vienne), est un établissement privé d’enseignement supérieur, habilité depuis 2009 par la Commission d’Accréditation du Ministère des Sciences autrichien à dispenser une formation universitaire en Sciences Psychothérapeutiques."

J'appris aussi de la part des personnes accueillant les visiteurs sur place que le dernier étage est consacré à un département "SFU-solidaire" qui permet aux personnes dépourvues de moyens financiers de bénéficier cependant d'un "accompagnement thérapeutique".


Poursuivant mes pérégrinations viennoises sur internet, j'appris l'existence d'une arrière petite-fille de Freud, Michèle Freud, exerçant comme sophrologue et psychothérapeute. Elle semble prodiguer des conseils divers pour le bien-être, le sommeil, le corps, démarche bien éloignée de celle de son arrière grand-père, semble-t-il, lui qui disait apporter plutôt la peste de l'autre côté de l'Atlantique...  Ci-contre, cette sculpture de la peste évoque, à travers le corps et l'expression de cette femme décharnée, l'épidémie qui ravagea Vienne en 1679.

Mais Michèle Freud raconte dans un article de la revue "Psychologies" intitulé "Dans l'intimité de Freud à Vienne", disponible sur un site de l'école de sophrologie du sud-est de la France, sa recherche des traces de sa famille viennoise et notamment son constat de l'absence d'une rue Freud à Vienne.

Une part de cette absence est donc peut-être un peu en cours de réparation, même si l'absence de Freud à Vienne, réelle, symbolique et historique, restera à jamais ineffaçable... Elle est d'ailleurs très prégnante dans le Musée Freud lui-même d'où se dégage l'impression d'un grand vide.

Cependant marcher dans la ville de Vienne donne heureusement bien des occasions à ceux qu'habitent la vie et l'oeuvre de Freud de se remémorer ses références, ses audaces, ses phrases célèbres... comme le fait cette belle sphinge des jardins du Belvédère.

lundi 4 mai 2015

Otto Dix et le défi de la représentation de la violence extrême

Avec les commémorations de la guerre de 14-18 les expositions organisées un peu partout en France et en Europe nous ont donné l’occasion de réinterroger les positions de nombreux peintres envoyés sur le front, volontairement ou non. L’historien d’art Philippe Dagen, auquel j'ai fait référence sur ce blog, s’est depuis longtemps interrogé sur ce qu’il considère comme « le silence des peintres » par rapport à la représentation de l’extrême violence de la guerre de 14, alors qu'elle s'étalait dans les magasines et dans les écrits de l'époque.


Il se trouve que les problèmes soulevés par cette représentation ont taraudé beaucoup d’artistes, s’ajoutant au traumatisme issu de leur exposition à ces violences extrêmes sur le front. Beaucoup n’en sont pas sortis indemnes, psychiquement, et ils en ont parfois perdu aussi leur capacité à peindre.


D’autres se sont battus pour relever ce « défi de la représentation » , expression utilisée dans l’exposition du Louvre-Lens. Défi aussi parce que vouloir transmettre quelque chose de cette expérience humaine extrême, c’est risquer, ainsi  que l’ont vécu ensuite beaucoup de rescapés des camps de la seconde guerre mondiale, de s’exposer à une nouvelle violence: celle de ne pas être entendu, voire d’être rejeté pour vouloir en porter témoignage et du coup s'en trouver identifiés à cette violence.


Dans ce registre, la violence en retour des réactions contre le travail du peintre allemand Otto Dix, en particulier, a quelque chose de sidérant, après-coup. Réactions sur tous les fronts! Réactions des administratifs, des politiques, tout autant que des artistes, critiques et mondains. Puis rejet des nazis et exclusion de sa charge d'enseignement à Dresde. Otto Dix, traqué, a mené son chemin, vaille que vaille. Il a vécu des périodes de retraite, d'exil intérieur et s'est aussi réfugié à l'étranger. Il a cherché, exploré, tenté de trouver une forme, des formes, à donner à son expérience de la destruction de toute forme… (Cf ci-dessus son autoportrait en uniforme, datant de ses débuts au front en 1914, conservé à Stuttgart).


Après l’expérience du front sur lequel il s’est engagé volontairement, il s’est confronté à l’épreuve du temps. Il avait d’abord dessiné et peint sur des cartes postales au front. Il avait commencé par des études sur le vif, parfois minutieuses, et des autoportraits de styles divers, martial, naïf, ou suscitant la dérision. Il avait exploré différents styles, notamment en passant du réalisme à un style cubo-futuriste, qui peut évoquer les humains robotisés des dessins de Fernand Léger. 


Danse macâbre Anno 17
Dans certains écrits, il parle  des trous d’obus dans les villages: «Ils expriment une rage élémentaire. Ce sont les orbites de la terre; autour d’eux tournoient des lignes follement douloureuses, fantastiques. Ce ne sont plus des maisons, nul ne peut le prétendre. Ce sont des créatures vivantes d’un genre particulier, avec leurs propres lois et modes de vie. Ce sont des trous, sans rien d’autre que des pierres ou des squelettes. Il y a là une beauté singulière et rare qui nous parle. »   


Cette "beauté singulière" en a troublé plus d’un! Otto Dix essaye d'abord de transcrire tous ces effets mêlés. Puis à partir des années 20, de retour à Dresde, il revient après-coup sur ses premiers dessins, il change encore de style. Il ose des œuvres directement antimilitaristes. Et il peint des tableaux comme « La tranchée » qui causera une vive polémique. En 1924 il publie la fameuse série de planches intitulée « La guerre ». 


C'est donc en plusieurs temps qu'il élabore ses représentations de la guerre. Sur une longue durée, comme tous ceux qui ont eu besoin de traverser psychiquement des temps successifs par rapport à leur expérience du trauma. Il fait une recherche de réalisme qui s'avèrera insupportable à bien des spectateurs, travail appuyé après-coup sur de la documentation, des études de cadavres à la morgue et sur ce que son expérience personnelle de la guerre métabolise peu à peu en lui, psychiquement. Sa peinture est alors jugée même "criminelle". C’est ainsi que la qualifie, par exemple, le critique Ernst Kallaï, cité par Philippe Dagen: « C’est une création réactionnaire car vouée à l’horreur, la destruction, où l’artiste se laisse hypnotiser par le caractère monstrueux de l’ignominie. » 



Les mouvements d'Otto Dix par rapport à son travail d’artiste après la guerre, témoignent, me semble-t-il, de la force avec laquelle il ne s'en est pas tenu à un "arrêt du temps", comme aurait dit Jean-Max Gaudillière, à une sidération première due au trauma, puisqu'il est revenu constamment sur cette expérience en la transformant dans ses styles successifs.


Le risque de la fascination, la sensation même d’une certaine beauté, quant à eux, ne sont pas étrangers aux témoignages multiples de combattants confrontés au pire, témoins de tortures, par exemple, et s’interrogeant après-coup, comme certains appelés de la guerre d’Algérie, sur leur impossibilité d'alors de bouger, de crier, de se sauver devant ce spectacle!  Cf ci-contre: "Cadavre dans les barbelés", 1924, eau-forte sur papier exposée au Louvre-Lens.


Pour s’en sortir, il faut une sacrée audace, une force dont certaines victimes ont témoigné même après-coup, permettant à tous les autres, n’ayant pas cette expérience directe, de laisser éventuellement résonner en eux ce qu’elle peut provoquer. C’est parfois si insupportable que certains se retournent alors contre ceux qui osent aborder ces tréfonds de la vie humaine... Retournement sur l'autre, contre l'autre, de la violence faite à nous-mêmes par ce qu'il nous révèle de nous-mêmes en s'exposant lui-même... Autre variante de l'interdit de se retourner, travaillé dans "Rue Freud"...


Le résultat du travail d’Otto Dix est saisissant! N’y a-t-il pas là une vraie œuvre de transmission? Tout autre chose qu’un enfermement dans un trauma inélaborable, impartageable, ou dans une fascination enfermante? Une oeuvre qui permet à celui qui la découvre, comme j'avais pu le faire à l'Historial de Péronne voilà des années, de se sentir différent après l'avoir reçue. Ne lui sommes-nous pas redevables de savoir nous conduire en ces bords insupportables de l'humain?


(Voir aussi le livre de Philippe Dagen "Le silence des peintres", le livre de l'Historial de la grande guerre "Otto Dix. La guerre", 2003, (reproduisant les 50 planches de la série) ainsi que les articles de ce blog, notamment  "La passion de Reims", "Le silence des peintres?", "La galerie du temps").

jeudi 16 avril 2015

Retours à W. R.Bion… mais pas en arrière...



Bion et Lacan furent contemporains. Ils se rencontrèrent même, mais le premier n’eut pas en France l’aura du second. Il était alors peu connu mais resta longtemps mal traduit (de l’anglais au français). Cependant aujourd’hui sa célébrité gagne du terrain parmi les psychanalystes en France, grâce aux travaux de pionniers qui depuis longtemps explorent les travaux de Bion, s’en nourrissent et les transmettent; grâce aussi à de nombreuses traductions françaises disponibles désormais, notamment aux éditions du Hublot et aux éditions d’Ithaque et à des numéros de revues comme celui que "Le Coq héron" a consacré à Bion en 2014.


Parmi les transmetteurs de la pensée de Bion en France, le regretté Jean-Max Gaudillière, toujours prêt, lors de son séminaire à l’EHESS animé avec Françoise Davoine, à rappeler les travaux du psychanalyste anglais notamment sur la temporalité, sur sa capacité à se mouvoir avec les feuilletages du temps manifestés dans la vie psychique de certains patients ou encore sa volonté d’essayer d’écrire sous différentes formes quelque chose de ce qu’il tentait de faire dans sa fonction d’analyste.


Les titres des ouvrages de Bion sont sur ce point bien évocateurs et peu conventionnels, comme celui-ci  A Memoir of the Futur  traduit par Jacqueline Poulain-Colombier en  Un mémoire du temps à venir  (Editions du Hublot ), titre français encore insatisfaisant cependant pour Jean-Max Gaudillière. 


Ce transmetteur de la pensée de Bion nous citait volontiers des phrases de ses Mémoires de guerre, puisque Bion avait été engagé volontaire sur le front de la guerre de 14 à l‘âge de 18 ans; expérience fondatrice qui l’avait  déjà obligé à expérimenter de nouveaux rapports au temps, notamment en raison du traumatisme vécu.


Jean-Max Gaudillière insistait souvent sur les conditions dans lesquelles ces notes de Bion, prises sur le front dans un souci d’exactitude à l’intention de ses parents puis perdues, furent réécrites « de mémoire » pour eux. Mais cette réécriture se fit en plusieurs temps et avec des ajouts écrits bien après la guerre qui forment les différentes parties de la publication finale. 


Celle-ci fut établie après la mort de Bion par Francesca, sa femme. Bion était revenu en effet sur le terrain avec elle, quarante ans après la guerre et c’est ce qu’il raconte dans la partie des Mémoires de guerre  intitulée « Prélude ». Ces écritures hétérogènes contiennent aussi une partie « Commentaires » dans laquelle Bion se dédouble en Bion et « moi-même », tentative d‘écriture de la temporalité de la vie psychique post-traumatique. 


 C’est ce même feuilletage des temps que l’on retrouve dans d’autres textes notés d’abord en périodes totalitaires comme la collecte des rêves de Charlotte Beradt faite sur le vif, « sous le troisième Reich ». Cette collecte fut rassemblée plus tard en un article alors que Charlotte Beradt vivait aux États-Unis puis elle fut à nouveau laissée de côté devant le peu d’écho reçu. 


Finalement la publication se fit en Allemagne, augmentée d’une élaboration après-coup (traduite en français sous le titre « Rêver sous le troisième Reich ». Cet ouvrage fut également travaillé par Jean-Max Gaudillière au cours de son séminaire ainsi que d'autres, tout aussi marqués par ces temporalités du trauma, comme les tentatives successives d’écriture de Kurt Vonnegut sur lesquelles le séminaire a porté au cours de l’année 2013-2014 et auquel j’ai fait plusieurs fois référence sur ce blog. 



Dans l'actualité de Bion en France, un livre vient de sortir aux éditions Campagne première, La psychanalyse avec Wilfred R.Bion, de François Lévy, auteur par ailleurs d‘une préface importante aux  Séminaires cliniques de Bion parus chez "Ithaque". Son ouvrage fait un effort pédagogique pour inciter le lecteur à aborder les textes de Bion avec quelques repères. 


En effet, ceux-ci sont parfois difficiles à lire mais surtout de genres très différents, au point qu’on peut se demander si c’est le même Bion qui peut écrire de façons si diverses. D’ailleurs dans A Memoir of the futur, il nous présente des personnages différenciés, comme sur une scène de théâtre, tels plusieurs Bion qui se parleraient entre eux! Il faut savoir que ce psychanalyste n’était pas sans humour…


Pour aborder la folie, la psychose, le trauma, une écriture trop linéaire ne pouvait satisfaire l‘explorateur infatigable qu’était Bion. Il s’est risqué à une autre écriture, à d’autres écritures, aboutissant  à une œuvre plutôt hétérogène. Sans doute était-ce le prix à payer pour faire saisir, à lui-même comme au lecteur psychanalyste, la nécessité de se risquer pour aller à la rencontre des patients aux prises avec leur part psychotique ou saisis de délires liés au trauma. 


Le risque de l’écriture apparaissant du coup au même titre que celui de l’exercice de la fonction de psychanalyste. Ces risques-là sont aussi le cœur de ce que nous avaient transmis ensemble à l’EHESS, Jean-Max Gaudillière et Françoise Davoine.

vendredi 3 avril 2015

"Citizen four", un jeu d'enfant?



Isolons d'abord deux scènes du film. Dans la première, les protagonistes sont deux ou trois dans une chambre d'hôtel. L'un d'eux est un jeune homme assis sur le lit avec un ordinateur. Il s'adresse à quelqu'un qu'on ne voit pas et lui demande sa "couverture magique". Le spectateur découvre alors un tissu rouge qu'il attrape au vol et dont il se couvre, pour se cacher, semble-t-il, à moins qu'il ne nous prépare un numéro spécial... Le spectateur est alors embarqué pendant quelques secondes dans le monde de l'enfance, dans ses jeux de loups et de fantômes, avec ses monstres inquiétants et excitants à la fois, retrouvés lors des goûters d'enfants d'autrefois. 


http://fr.web.img1.acsta.net/r_160_240/b_1_d6d6d6/pictures/15/02/24/15/57/304608.jpg Mais les échanges professionnels se poursuivent avec celui qui a disparu sous son voile rouge, ce qui maintient le spectateur dans un monde intermédiaire entre rire et inquiétude, jeu et fantasme, humour et gravité. La phrase de Freud sur le jeu de l'enfant qui ne s'oppose pas au sérieux mais à la réalité résonne étrangement ici avec cette séquence. Le spectateur en effet connait déjà l'extrême de la situation. Il sait que se cacher, même sous cette couverture magique, est une nécessité vitale pour le jeune homme... pour éviter que ses codes sur ordinateur soient filmés par des caméras invisibles... La réalité est celle-ci mais notre héros sourit, presque gravement, comme s'il était gagné soudain par la nostalgie d'un monde que son entreprise citoyenne allait lui faire perdre définitivement. 


De même, dans la seconde scène que j'isole ici, vers la fin du documentaire, on voit les deux partenaires dans une autre chambre d'hôtel. L'un et l'autre se parlent mais ils se mettent aussi à écrire sur des bouts de papier. Ils semblent s'amuser à passer du parlé au dessiné ou à l'écrit. Ils en sourient encore mais quand on a suivi le film, on sait la charge dramatique de ce sourire. On sait qu'ils s'échangent des informations essentielles pour la stratégie à employer en vue de la protection d'Edward Snowden après ses révélations, faites d'abord avec la complicité du journaliste Glenn Greenwald, puis avec d'autres. Il s'agit bien ici d'un monde intermédiaire entre le réel, avec sa mesure de vie et de mort, le fantasme qu'il éveille chez les partenaires et les spectateurs, coloré aux lumières de l'enfance, et la capacité ludique des protagonistes, toujours présente et prête à surgir dans les situations les pires, témoignant d'une grande mobilité psychique, comme le font d'autres otages et revenants de toutes sortes de camps.


Extraordinaire impression et grand enseignement que ceux donnés par cette aventure de Snowden, filmée par l'audacieuse documentariste Laura Poitras! Celle-ci est d'ailleurs placée sur la liste de surveillance du département de la sécurité intérieure des Etats-Unis depuis ses films précédents mais vient d'être primée aux Oscars 2015 pour le meilleur documentaire... Une aventure où les risques pris pour dénoncer les abus du système de surveillance orchestré par la National Security Agency sont assumés par chacun, parlés tout au long du film et réévalués au fil des épisodes. En progressant dans les évènements, le documentaire révèle cependant l'effet saisissant de la réalité de ce risque pour Snowden quand les évènements se précipitent: il se clôt sur son accueil en Russie où le lanceur d'alerte se réfugie encore aujourd'hui avec sa compagne.



Outre les jeux de l'enfance et leur sérieux, ce documentaire peut rappeler les échos du qualificatif "déserteur" dans les situations de guerre: celui qui fuit, se dérobe, le poltron, le traitre, traître à sa patrie, ce dont est qualifié ici Edward Snowden par les autorités américaines... Pour ceux d'entre nous qui étions enfants pendant la guerre d'Algérie, par exemple, le qualificatif a essaimé largement avec toutes ces connotations avant que nous puissions en mesurer, plus âgés, la portée politique considérable, de la part de ceux qui ont pris le risque de dire "non" et de le faire savoir. Les révélations de Snowden, sa désobéissance civile, sont un vrai combat pour la vérité et contre les manipulations d'Etat. Il met aussi cet Etat en danger, d'une certaine façon mais sa visée politique est indiscutable! Il en est de même, d'ailleurs, pour la réalisatrice et les journalistes complices.


http://reflets.info/wp-content/uploads/2015/03/Citizenfour-350x197.jpgLa médiatisation de la démarche de Snowden à coups de slogans simplistes, tout à l'opposé de la démarche rigoureuse et artistique de Laura Poitras, peut avoir donné parfois une fausse idée de ce qu'elle implique et représente pour eux et pour nous tous. Et selon Geoffroy de Lagasnerie, auteur du livre "L'art de la révolte". Snowden, Assange, Manning", ce sont les règles mêmes de la démocratie qui se trouvent bousculées par cette démarche: "Si pour poser certaines questions il faut rester caché, c'est bien que le système est perfectible et qu'il est nécessaire d'inventer de nouvelles manières de s'exprimer hors des cadres traditionnels de la politique" dit-il aux journalistes de Télérama (n°3402, 25/03/15). Voilà en tout cas un film très fort et subtile à la fois, et une action menée à plusieurs, qui force le respect, et donne beaucoup à penser, à s'émouvoir mais à se réjouir aussi! 

vendredi 20 mars 2015

Pour Jean-Max Gaudillière

Le psychanalyste Jean-Max Gaudillière n'animera plus avec Françoise Davoine à l'EHESS le séminaire "Folie et lien social", emporté lui aussi par le cancer le 19 Mars 2015. Son élaboration de ces dernières années s'était, semble-t-il, encore aiguisée avec l'expérience de la maladie, de l'hospitalisation, de la réanimation. Et il a poursuivi jusqu'au bout ce travail de transmission, partagé avec les participants du séminaire.


Les liens se faisaient constamment entre tous les secteurs de son expérience et de sa vie, caractéristique de la pensée qu'il partageait avec Françoise Davoine, sa femme, et qu'on retrouve plus particulièrement dans certains de leurs écrits.  

 
La question de la temporalité et de ses mouvements singuliers avec le trauma le tenait singulièrement. Au séminaire, il nous en a transmis les dynamiques, traduites si bien, selon lui, dans certaines oeuvres de rescapés de situations de guerre. En particulier lors de l'année 2013-2014, à partir des ouvrages du romancier Kurt Vonnegut. (J'en ai rendu compte sur ce blog, notamment dans les articles "La femme de Loth en guerre", "De la femme de Loth à sa femme de sel", "La femme de Loth et l'exigence du respect").


Parler de dynamique dans le trauma peut sembler paradoxal mais ce que le trauma fige, dans un premier temps, se trouve toujours présent et actif psychiquement, même souterrainement. Jean-Max Gaudillière avait l'art d'en traquer les traces, les effets, chez ses patients, ou plutôt de se rendre réceptif à ce que ces traces éventuelles éveillaient en lui à partir de ce qu'il percevait comme un arrêt du temps dans le trauma. D'où une lecture de certaines oeuvres littéraires, mais aussi de la clinique psychanalytique, toujours liée à la situation transférentielle engagée avec elles à partir du trauma ou de la psychose. 


Son oeuvre de transmission est inséparable de celle de Françoise Davoine. Ils élaboraient ensemble et  étaient un exemple de couple animé par une recherche commune, même si leurs styles étaient différents ainsi que leur rapport à l'écriture.



Ils savaient l'un et l'autre accueillir la recherche d'autrui et se nourrir des travaux menés hors de nos frontières françaises. Pour ma part, ayant eu la chance d'avoir reçu cet enseignement à deux têtes, je continuerai, comme bien d'autres, à m'en faire héritière, à ma façon. 


Je me réjouis d'avoir eu l'occasion de proposer la participation de ces deux psychanalystes à la revue de la Société de Psychanalyse Freudienne, "Les Lettres", pour le numéro 28, 2012, intitulé "La guerre sans trêve". Leur article s'intitule "Psychanalyse de guerre". Et ils avaient accepté de venir débattre ensuite avec d'autres auteurs à la "lettrée" consacrée à ce numéro.


Parmi les publications de Jean-Max Gaudillière, les livres écrits et signés avec Françoise Davoine:
Histoire et trauma La folie des guerres, Stock, 2006 (d'abord publié à New York en 2004); A bon entendeur, salut! Face à la perversion, le retour de Don Quichotte , Stock, 2013.