lundi 7 décembre 2015

Profondeurs de temps, avec Jeff Koons, Pierre Soulages et Gerhardt Richter


Transparences, superpositions, accumulations: une succession de termes pour une série de formes données au temps et à l'espace par les artistes. Dans l'exposition "Picassomania", le parti est pris de faire apparaitre l'héritage des successeurs de Picasso. Une place importante y est donnée, entre autres, aux Demoiselles d'Avignon et le collage de Jeff Koons, reproduit ci-joint, s'y réfère, comme d'autres oeuvres présentées dans l'exposition.


Le cartel qui l'accompagne parle de "décomposition de ce que Picasso avait assemblé". Pourtant cette oeuvre compose, recompose même un ensemble, en accumulant de nombreuses références artistiques, liées à l'Antiquité romaine, à l'art de la Nouvelle Guinée, au Titien  et à Picasso lui-même. Difficile de les retrouver si l'on n'est pas connaisseur et surtout si l'on n'a pas le désir ou la patience de déchiffrer ce qui se dit dans ce tableau. C'est surtout la pensée qui est sollicitée chez le regardeur, la mémoire aussi, si la curiosité est là. Et puis l'oeuvre fait éventuellement son chemin avec le temps du regardeur, avec les rebonds de ses associations et les surprises de ce que le temps de la réceptivité peut façonner en lui.


Dans mon cas, ce collage m'est revenu à l'esprit au Musée Soulages à Rodez, devant les superpositions des fonds de certaines des oeuvres de l'artiste. Superpositions dans l'espace alors que tout est pourtant montré sur un seul plan. Profondeur de champ, comme on dit en matière cinématographique, qui attire le regardeur dans un labyrinthe où le fonds se dérobe alors que la toile offre une structure très solidement élaborée. Le mouvement du regard vers les fonds est fermement accompagné par cette structure, comme l'exploration audacieuse de la vie par un enfant est rendue possible grâce à la présence certaine du parent à ses côtés.  Ici l'espace-temps se transforme en lumière, en réflexion lumineuse.


Mais il faut accepter le temps de l'exploration, de l'incertitude, du désagrément, voire de la peur. Il faut accepter la non-évidence des choses, telle que notre perception nous les livre. J'ai revu alors dans ma mémoire les glissements étirés des tableaux de Gerhardt Richter, faisant miroiter des transparences sidérantes à travers ses lignes de couleurs. Dans ces oeuvres, aucune référence explicite  à du connu, du reconnaissable, de l'historique, pas plus qu'avec celles de Soulages.


Superposer, chercher des transparences, ne procèdent pas du tout de la même démarche que celle qui consiste à accumuler des motifs et des références identifiables, organisées sur le même plan. Pourtant toutes ces dynamiques créatives créent un rapport au temps à vivre dans l'espace; espace créé sur la toile ou le support du tableau; espace de l'oeuvre elle-même, parfois étiré à la mesure d'un mur, comme chez Richter; espace de l'architecture du musée, dans le cas de Soulages. Les tableaux y sont pris dans le travail avec les murs et les séparations, tableaux-murs eux-mêmes qui jouent avec l'espace des salles.



On peut y appréhender la profondeur de l'Histoire,  me semble-t-il, même abstraitement. L'explicite des références du collage de Jeff Koons joue avec le connu de l'Histoire. Mais quand Anselm Kiefer, quant à lui, se réfère à l'Histoire, il invite à un autre type de superpositions, de profondeur des fonds, notamment avec les titres de ses tableaux associés de façon étrange à ce qui est représenté. Il faut accepter les chocs des références, comme ceux que j'avais évoqués dans ses oeuvres en relation avec la femme de Loth (cf les articles d'avril 2014 de ce blog: "L'oubli en un clin d'oeil" et "Sur le quai de l'infantile, encore". Tout ce travail résonne avec le temps psychique, un travail pour intégrer la dimension mortelle de l'être humain pris dans la succession des générations et devant se placer dans un monde aux fondements indiscernables et aux futurs possibles déjà opérants. Des expositions Anselm Kiefer sont en cours à Paris. J'y reviendrai.

mardi 24 novembre 2015

Vivre, parler et mourir

A la radio, sur France culture ce lundi matin 23 Novembre, lors d'un émouvant entretien avec le romancier Boualem Sansal, auteur du roman 2084, récemment primé, il a été question des paroles du poète algérien Tahar Djaout, dites lors des années noires de l'histoire algérienne, "Si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs, alors parles et meurs".  Et ce poète a bien été assassiné.


Et puis ces jours-ci la lettre d'information électronique du théâtre des quartiers d'Ivry nous proposait en exergue, en cette nouvelle période d'attentats répétés, en Europe, cette fois-ci, un radical constat de Martin Luther King: "Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères ou périr ensemble comme des idiots."


Les Vigiles par DjaoutUn grand merci à ceux qui raniment la pensée et à ceux qui la transmettent! Ils nous redonnent confiance en la vie et en l'humanité. Mais à quel prix! Et que nous réserve maintenant ce qui cause la peur de Boualem Sansal, lui qui continue de parler et d'écrire?


Ceux qui sont morts le vendredi 13 Novembre  n'ont pas payé pour leur parole mais il nous incombe sans doute, à nous autres encore en vie, de recevoir les évènements et de tenter de les transformer en paroles, en paroles qui puissent s' inscrire dans le temps.






mardi 10 novembre 2015

Possibles futurs, Guillevic


Il est des rencontres précieuses, imprévues, inédites. Sur la table du libraire, un titre m'arrête, qu'on dirait tout droit issu des écrits du psychanalyste Bion... et qu'aimait peut-être Jean-Max Gaudillière: "Possibles futurs".


C'est le dernier recueil de poèmes de Guillevic publié de son vivant (il est mort en 1997). Ce recueil vient d'être réédité avec une nouvelle préface de Michael Brophy dans la collection Poésie Gallimard. Et en le feuilletant j'ai décidé de me plonger dans l'oeuvre de ce poète qui restait dans ma mémoire en attente d'être reconnue.


Ces "Possibles futurs" ouvrent des voies poétiques liées à la vieillesse du poète mais surtout à ce qui se parle en lui de l'espace-temps depuis toujours. On peut trouver sur internet plusieurs videos dont une où il est interrogé par Pierre Jakez Hélias, le célèbre conteur breton. Certains de ses poèmes y sont lus. Et des merveilles nous sont dites, comme ce vers-là à propos de son village: " Entre le bourg et la plage, il y avait sur la droite une fontaine qui n'en finissait pas de remonter le temps." Guillevic y parle de l'eau qui ne bouge pas et pour lui "la fontaine est aussi comme une ouverture sur l'origine."

Il y évoque son rapport à l'histoire: "J'ai toujours dit que j'ai vécu plus dans la préhistoire que dans l'histoire, ce qui ne m'empêche pas d'avoir des positions politiques." Et l'interview se déroule dans le site des menhirs de Carnac où il est né:  "J'essaye de vivre la vie des rocs."


L'art poétique de Guillevic est un travail avec l'espace-temps: "Le poème est comme un port où la durée s'arrête... Le poème est un moment vertical par rapport à la durée. "


En écoutant et en regardant cette video, je suis frappée de ce que ce poète parle d'une façon aussi forte qu'il écrit. Ce qu'il essaye de formuler à son interlocuteur, lui-même nourri des contes et grand attentif à la langue, est de la même veine qu'un poème. Il pense et donne forme à ce qu'il dit presque dans le même temps.


Ce film le restitue magnifiquement car à cette époque on aimait, dans certains medias, voir et entendre naître une pensée. Et sur ce plan, les tentatives faites par le psychanalyste W.R.Bion pour formaliser la naissance des pensées, et leur parcours dans le travail d'un analyste, m'apparaissent entrer particulièrement en résonance avec cet art poétique.



jeudi 22 octobre 2015

Wifredo Lam, à travers les guerres et les cultures

Après Georges Rouault dont je faisais remarquer la place des guerres dans les dates de sa vie (cf article du 9 Octobre de ce blog), l'exposition Wifredo Lam du centre Pompidou donne l'occasion de remarquer à nouveau ce que certains parcours d'artistes doivent aux guerres. 


Outre la multiculturalité dont il est originaire, Wifredo Lam a beaucoup voyagé mais pas toujours pour le plaisir. Né à Cuba en 1902 puis établi en Espagne à 21 ans il se retrouve pris dans une succession d'évènements graves de différentes natures: la perte de sa femme et de son fils, emportés par la tuberculose en 1931; puis la guerre civile espagnole. Il s'engage dans la milice antifranquiste et devient affichiste pour cette cause. "La révolution a changé ma manière de peindre" dira-t-il (d'après  les notices du Centre Pompidou).


Cette gouache sur papier de 1937 (ci-dessus) en donne l'écho, en résonance avec la célèbre oeuvre de Goya "Tres de mayo" de la série des "Désastres de la guerre", si souvent présente à l'esprit des artistes qui tentent de représenter la guerre. Ici c'est surtout l'alignement des fusils en haut de l'image (mal rendus par ma mauvaise photographie) qui signe cette référence. Le dessin s'inscrit ainsi dans une suite d'oeuvres de multiples artistes inspirées par la gravure de Goya.


L'exposition du Louvre-Lens avait rendu compte de cette inspiration, en particulier avec le tableau (ci-dessus) du peintre Yan Pei-Ming, intitulé "Exécution après Goya"et datant de 2008. (Cf article "Se retourner sur la guerre", du 4/08/2014 sur ce blog), ainsi qu'avec la fusillade de Hans Hartung (ci-dessous) peinte en 1921.



L'oeuvre de Wifredo Lam sur la guerre d'Espagne s'inspire aussi de la série des "Grandes misères de la guerre" de Jacques Callot éditées en 1633 à propos de la guerre de trente ans (guerre entre la France et l'Espagne mais surtout à l'échelle européenne où se sont affrontés catholiques et protestants de 1635 à 1659). Toutes ces surimpressions des représentations les unes sur les autres rythment implacablement la permanence et les répétitions de la guerre malgré les univers multiples dans lesquels elle se déploie et malgré les engagements militants des artistes qui cherchent à en exprimer quelque chose!


Lam sera donc contraint à l'exil au moment de la victoire de Franco. Parvenu en France où se sont réfugiés de nombreux artistes espagnols, il se lie notamment avec Picasso. Mais en 1940 il lui faut fuir à nouveau, l'invasion allemande, cette fois-ci, et il part pour Marseille où il retrouve de nombreux surréalistes dont André Breton. Puis c'est le départ pour les Etats-Unis et de nombreux voyages jusqu'à Cuba, son pays d'origine.


L' autoportrait ci-contre date de 1938. Son épure en masque lui donne une immense tristesse, peut-être portant les deuils successifs du peintre, celui de sa famille puis de l'Espagne ravagée par la guerre civile. Et pourtant la guerre va le rattraper à nouveau! Non pas la guerre civile, cette fois-ci, mais une guerre qui coupe la France en deux.


Est-ce elle, chargée des précédentes guerres vécues par l'humanité toujours et partout, qui fait tout ce "bruit" dont essaye de se protéger cette femme peinte par Lam en 1943, alors qu'il est de retour à Cuba, son pays natal, et qu'il a déjà réalisé sa célèbre "Jungle"? En tout cas, un écho m'est revenu après-coup en repensant à cette oeuvre, l'écho de cette phrase du psychanalyste W.R.Bion dans son livre Mémoire du temps à venir : "Même le bruit est ensanglanté dans cet enfer".


On a dit Wifredo Lam très influencé par Picasso mais son parcours est largement inventif et notamment marqué par la "transculturation": "La seule chose qui me restait à ce moment était mon désir ancien d'intégrer dans la peinture toute la transculturation qui avait eu lieu à Cuba entre Aborigènes, Espagnols, Africains, Chinois, immigrants français, pirates et tous les éléments qui formèrent la Caraïbe." Engagement politique, donc, au-delà des seules situations de guerre et impliquant une approche subjective de sa place dans le monde.


Pour des familiers de l'exploration de la vie psychique, l'oeuvre de Lam propose aussi beaucoup de formes à nos mondes intérieurs en transformation perpétuelle, qui se mêlent, s'inversent, se combattent, se confondent, pour notre plus grand désarroi et nos plus grands bouleversements. Wifredo Lam, comme d'autres grands artistes, nous donne parfois une émotion intense en parvenant à nous les rendre palpables, sans danger et accessibles à tous, partageables par tous. 


Il se trouve qu'en sortant du centre Beaubourg, j'ai été happée sur le parvis par deux personnages inquiétants, tels des divinités d'aujourd'hui, aux mouvements ondulants mais captateurs... avant d'être farceurs. Leur facture inventive faite de matériaux de rebut, de boites de coca cola et d'autres boissons en cannettes, m'a permis de rejoindre le quotidien de la vie dans le prolongement même des approches de Wifredo Lam qui emmêlent volontiers le végétal, l'animal et l'humain avec le machinique. Et en disant cette impression, il ne s'agit pas pour moi ici de comparer ces réalisations mais plutôt d'accueillir la joie que peuvent donner des rencontres imprévues de créativité, d'inventivité et de présence au monde.


Avec cette photo statique, il faut imaginer que le personnage danse et anime le son de ces boites métalliques en jouant aussi sur le rythme des arrêts brutaux et des reprises du mouvement, provoquant des surprises mêlées d'effroi, vite transformées en éclats de rires... Au fond, ce qui serait encore plus réjouissant, c'est que ces "saltimbanques", soient invités à découvrir l'oeuvre de Wifredo Lam en entrant dans le centre Beaubourg...




vendredi 9 octobre 2015

"Miserere" de Georges Rouault

Mémoires de Guerre  Juin 1917-Janvier 1919"Sommes-nous tous devenus fous?" écrivait W.R.Bion dans ses Mémoires de guerre (p. 81 de la traduction française, éditions du Hublot). Sans doute de nombreux autres témoins ont-ils utilisé ce terme à propos de ce qui a dépassé les bornes humaines au cours de cette guerre.

Pour Bion, en particulier, la trève du Noël de 1917 a marqué un moment extrême, les soldats se livrant sans mesure à une orgie de boisson et de nourriture: "Quinton et moi avions l'impression d'être dans un autre monde. Les hommes hurlaient, et s'affalaient, ivres, un peu partout. Personne n'y prêtait attention." Et c'est ainsi qu'il conclut ses notes sur cette journée: "On rentra au camp à 22 heures après avoir pataugé dans la neige et dans la gadoue et ainsi prit fin notre premier Noël en France. Etions-nous tous devenus fous?" 

 
Le peintre et graveur Georges  Rouault, quant à lui, gravait au même moment l'une de ses eauxfortes avec cette légende "Nous sommes fous" (Cf reproduction ci-dessous). Né en 1870 il n'était pas sur le front en 14-18, mais son inspiration largement religieuse s'est imprégnée alors des désastres de la guerre pour sa série "Miserere", commencée dès 1912. Celle-ci a été exposée, à l'occasion des commémorations du centenaire de la guerre de 14, au prieuré d'Airennes, dans la Somme, mais je n'en ai appris l'existence qu'à Péronne, alors que l'exposition se terminait le jour-même. Je ne peux donc pas la recommander aux lecteurs. 


L'histoire de la création du "Miserere" est pleine de détails qui entrent en résonance avec tout le travail actuel des psychanalystes, sur les effets des guerres dans la vie psychique et notamment celle des créateurs, même quand ceux-ci n'ont pas combattu eux-mêmes. J'aurai l'occasion d'en aborder un autre exemple avec les expositions d'oeuvres d'artistes contemporains sur le thème de la guerre de 14, proposées au Musée de "La piscine" de Roubaix.


"Nous sommes fous"
De même, c'est un aspect du travail des historiens qui s'est beaucoup transformé depuis les travaux sur cette première guerre mondiale. Leur approche s'est élargie désormais à bien d'autres éléments que ceux concernant les seuls combattants et leurs batailles. (Cf le numéro de la revue des "Lettres de la SPF" n° 28, 2012, intitulé "La guerre sans trève", auquel j'ai déjà fait référence sur ce blog). Toute la vie des hommes de l'arrière, des femmes, des familles, des "civils", est entrée désormais à part entière dans les données historiques des guerres.


La série des 58 planches du "Miserere" était prête dès 1927 mais il a fallu attendre 20 ans pour que le livre soit édité! Etonnant destin de ces oeuvres qui traversent les époques et drainent avec elles toute l'épaisseur de l'Histoire avec celle des éprouvés les plus intimes de leurs créateurs!


Dans sa préface, Rouault constate: "La mort d'Ambroise Vollard... la guerre... l'occupation et ses suites et enfin mon procès furent sources de retards indéfinis. Malgré un certain optimisme de fond, j'ai pu avoir des heures noires et j'ai douté de voir jamais la publication de cet ouvrage terminé depuis si longtemps et auquel j'ai toujours attaché une importance essentielle." (Il fait allusion au procès avec les enfants du marchand Antoine Vollard qui avait, déjà en 1917, acheté l'ensemble de l'atelier du peintre avec ses 770 oeuvres. )


Cet ensemble de gravures est donc marqué par les deux guerres mondiales, la première l'ayant en partie inspiré, la seconde en ayant facilité l'accueil par une société sortant tout juste des désastres de la seconde guerre mondiale. On peut ajouter à cette place des guerres dans l'oeuvre de Rouault sa date de naissance qui n'a peut-être pas été sans effet sur sa construction d'enfant (1870). Et c'est bien un rapport au temps différé qui marque particulièrement le "Miserere", pour des raisons de circonstances, croisées avec la difficulté générale que l'artiste reconnaissait lui-même à mettre un terme à la retouche de ses oeuvres.


Ce rapport au temps différé est bien caractéristique des oeuvres liées aux traumatismes de guerre. J'en ai évoqué certaines en lien avec les travaux de Jean-Max Gaudillière et j'ai abordé sur ce blog la situation du peintre Jean Fautrier reliant sa création pendant la guerre de 40  à son expérience de la guerre de 14 (voir les trois articles du blog "L'Enfer de Fautrier, 1, 2 ,3", fin décembre 2013 et début janvier 2014 ) .

  
 L' eauforte reproduite ci-contre est intitulée "Face à face": un autre face à face que celui suggéré par l'exposition de Péronne (cf article précédent du blog) mais non moins saisissant...


La mauvaise qualité de ma photographie apporte cependant un détail imprévu: une "sainte face" émerge du fond  de la photo entre les deux personnages, motif bien souvent abordé par Rouault et dont une reproduction sur tissu a été réalisée pour l'exposition.


Cette crucifixion, émergeant à peine par son reflet depuis un autre espace, comme traversant les murs, et même intemporelle, vient donner une étrange profondeur à cet inquiétant "Face à face".


Les gravures du "Miserere"  ont une portée qui dépasse les thèmes explicitement abordés. Le religieux, le christique, le tragique de la guerre, y côtoient le grotesque, la figure du clown ou d'autres motifs travaillés tout au long de la vie de l'artiste.


Une édition du "Miserere" a été publiée aux éditions du Seuil. Georges Rouault lui-même a écrit "Sur l'art et sur la vie", paru en collection folio; et un beau site de la Fondation Georges Rouault lui est consacré. Quant au superbe Prieuré d'Airennes, il est géré par l'association "Présence de l'art" et propose régulièrement des expositions artistiques.


 





jeudi 24 septembre 2015

"Face à face" à l'Historial de Péronne

Ce matin, c'est la fête dans la jolie ville de Péronne. Il semble presque incongru de se faufiler sans détours, à travers les stands et les estrades de circonstance, dans la direction de l'Historial de la Grande guerre. J'y étais venue voilà une bonne dizaine d'années voir une exposition sur les enfants dans la guerre alors que je travaillais sur les faire-part de naissance et notamment sur les cartes postales envoyées au front pour annoncer aux jeunes pères la naissance de leur enfant (cf Faire part d'enfances).


Aujourd'hui, c'est une autre exposition qui me convie à Péronne, intitulée " Face à face ". Dès l'entrée, une mise en garde accueille le visiteur,  l'invitant à ne pas laisser des enfants y entrer seuls. Oui, il s'agit bien ici des "gueules cassées".  Seule en ce matin de septembre, je  découvre lentement les espaces resserrés de l'exposition. L'atmosphère est sombre et silencieuse. Un jeune couple entre à son tour, un peu par hasard, semble-t-il. Trois petits tours, quelques échanges et puis s'en vont...


Je ne suis pas mécontente d'être seule ici. Du moins, il ne me semble pas que d'autres personnes soient entrées avant moi. Le temps maintenant semble s'être arrêté. Je pense aux travaux de Jean-Max Gaudillière et de Françoise Davoine sur les traumatismes de guerre. C'est surtout cet étrangeté du temps arrêté du trauma qui me saisit. Comme si je pouvais ici en éprouver quelque chose. 


Je me laisse prendre par l'intensité de ce que ces éléments rassemblés sur la guerre provoquent en moi. Visages défigurés, regards meurtris, figures flottantes accrochées en hauteur... L'espace clos de l'exposition craque de tous ses bois, de toutes ses matières : le parquet, les vitrines, peut-être aussi les spots.


Bientôt, il me semble même que quelqu'un est là. Si ce n'est qu'une fausse impression, elle apporte cependant avec elle  le trouble, l'effroi de l'absence-présence. C'est ainsi qu'elle m'invite à  accueillir la présence de ces morts. Non pas seulement des visages mais des histoires singulières qui sont ici évoquées, racontées par des écrits, des objets, des photos, des moulages. Et aussi bien celles des médecins et des chirurgiens de l'époque que celles des actuels "chirurgiens de la face"; aussi bien celles des soldats d'alors que celles des opérés d'aujourd'hui; des hommes qui avaient déjà une histoire avant d'aller combattre au front, ou avant d'explorer et d'apprendre la chirurgie faciale; des hommes et des femmes qui avaient déjà une histoire, souvent suicidaire, avant de bénéficier aujourd'hui de la chirurgie faciale.


Une étrange détresse me gagne en écho avec celle que ces combattants ont dû vivre. Un écho qui impose le silence, le respect, en tout cas, une certaine réserve. Mais d'autres visiteurs,  bruyants ceux-là, entrent et sortent! Ils ne font que passer, eux aussi. Leur regard est à peine arrêté. Nous ne sommes sans doute pas dans le même temps, ceux de 14-18, les passants d'aujourd'hui, et moi-même! Voici encore une fois, me dis-je, toutes ces vies peut-être "exposées" inutilement, inaperçues, des vies qui, pour beaucoup de visiteurs, ne comptent pas vraiment!


Qu'est-ce-qui, au contraire, aurait pu les retenir, ces passants pressés? Peut-être la connaissance de certaines données de l'histoire de leur famille ? Un savoir sur l'un de leurs ancêtres engagé dans cette guerre? Pour ma part, ce n'est pas la raison de mon travail sur ces questions. Ou ce serait plutôt mon étonnement initial qu'une telle guerre semble avoir laissé si peu de traces dans certaines familles, alors que toutes étaient touchées, à l'époque: pas une famille qui n'ait eu à compter ses morts, même si la guerre se déroulait parfois loin des régions d'origine de tous ces combattants. Peut-être la seconde guerre mondiale recouvre-t-elle encore trop la première. Sans doute, les commémorations actuelles du centenaire de cette « grande » guerre peuvent-elles aider à lever ces silences-là. 


Aujourd'hui, devant ces morceaux de vies singulières, j'ai plaisir à découvrir des parcours originaux. Celui d'un séminariste trop peu conforme, renvoyé du séminaire et devenu médecin et spécialiste de la chirurgie faciale; celui d'un chirurgien devenu aussi illustrateur médical en travaillant avec des "gueules cassées" à l'hôpital militaire, ou encore ceux de ces hommes et ces femmes opérés de nos jours pour une chirurgie faciale réparatrice. La continuité de la recherche médicale depuis cette guerre jusqu'à aujourd'hui donne une dynamique particulière à l'exposition. Elle crée un lien entre les humains à travers le temps, non pas seulement à partir du traumatisme mais aussi des capacités de reconstruction humaine, physiques, psychiques, symboliques et de l'accueil renouvelé de la vie. 


Depuis 2014, d'autres expositions ont déjà rendu compte du lien créé par les artistes, sur le front ou après-coup, et jusqu'à aujourd'hui. J'en ai évoqué certaines sur ce blog. Mais au cours de ce périple de septembre 2015, j'ai pu en découvrir d'autres sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article. Celle-ci se termine le 11 Novembre prochain.

jeudi 10 septembre 2015

"Histoire d'Irène" d'Erri De Luca

Dans Histoire d'Irène, Erri De Luca distille de petites merveilles d'écriture avec une incroyable fluidité qui donne de la joie. Pas de clivage entre le corps, la nature, l'histoire, la politique, la langue, les textes, la culture. Une liberté de mouvement qu'incarne aussi son personnage d'Irène. Une écoute de la respiration du corps, de l'autre, du monde.


 J'y ai trouvé, entre autres, de magnifiques variations sur la vie des sens, telle qu'elle peut habiter les humains mais aussi telle que nous apparait celle des animaux, si nous acceptons de nous y rendre réceptifs. 


J'y ai lu des mélodies sur les corps, les dos, la verticalité de nos gestes et leur horizontalité, ceux qui s'accrochent à la terre ou au corps maternel, et ceux qui se laissent emmener dans une fluidité liquide.


Et j'y ai éprouvé les fulgurances de nos renversements au-devant et en arrière qui ouvrent encore d'autres horizons sur la femme de Loth et les thématiques tissées autour d'elle. Décidément, elle ne cesse de changer de forme et de matière, de se "désempierrer", cette femme de Loth!


Ainsi, je n'avais jamais pensé que "le rameur" est une figure exemplaire des interrogations sur le mouvement de regarder devant ou derrière soi en avançant: en effet il tourne le dos à sa direction et reste orienté sur ce qu'il quitte.



Cela donne quelque chose comme un poème chez Erri De Luca: "Le rythme des rames et des poumons rappelait au sous-lieutenant le pas des marches en montée. Il se voûtait comme sous son sac à dos, mais la position du rameur sur un bateau qui avance en regardant en arrière est plus belle et plus étrange. Le dos tourné vers l'arrivée ne permettait pas d'évaluer l'approche. Il ponctuait bien en revanche la distance depuis la terre ferme prisonnière. Il souriait de la voir s'effacer dans le noir en même temps que les mille deux cents jours de guerre." (p 100, Histoire d'Irène, Gallimard 2013). 
 

La montagne, la mer, le corps, l'Histoire, la résistance... La transformation d'un héritage par le travail de la langue, la fabrique des histoires, la réceptivité à ce qui fait naître une écriture...