vendredi 12 février 2016

Avec Gérard Garouste et Anselm Kiefer.


Les livres brûlés, Gérard Garouste
Deux artistes qui s'appuient sur un travail érudit à partir de textes, de la mythologie, de la Bible, de la littérature, de la philosophie; mais surtout des textes de la tradition juive, alors qu'ils ne sont juifs ni l'un ni l'autre. L'un est héritier d'un père nazi, l'autre, d'un père "collabo", selon ses termes.


Leur art est pris dans cet héritage, un héritage d'antisémitisme qui leur a fait prendre le contrepied absolu: apprendre l'hébreu, travailler la Kabbale, le Talmud, la Bible ou, comme disait Gérard Garouste lors d'une conférence récente donnée à l'Institut Monsouris de Paris: après avoir d'abord aperçu la complexité du travail sur la Kabbale, s'être ensuite penché sur le Talmud, il s'est finalement dit: "Pourquoi ne pas simplement lire et étudier la Bible?"


Anselm Kiefer dont les oeuvres sont exposées encore au centre Beaubourg, intègre dans son travail les données de la culture et de l'histoire allemande. Il mobilise la culture allemande dans toutes ses dimensions, historiques, mythologiques, philosophiques et politiques à la fois, en y intégrant la Shoah mais sans s'y fixer. Celle-ci se trouve comme infiltrée, dans ses oeuvres, par de multiples références autres, elle est impossible à oublier, à ne pas voir, mais elle est située parmi d'autres.  Les regardeurs connaissent ou reconnaissent éventuellement cette multiplicité de références mais pour ma part, c'est l'émotion qui a gagné la partie alors que mes connaissances ne me donnaient pas un accès évident à tout ce bagage érudit.


Waterloo, Waterloo et la terre tremble encore, Anselm Kiefer 1982
Cette oeuvre génère une quantité de discours, sans doute sollicités par ceux de l'artiste lui-même sur ses créations. Du coup s'y joignent un amoncellement de mots, d'explications, de tentatives de maîtriser l'oeuvre intellectuellement alors qu'il ne s'agit pourtant pas de traités didactiques, malgré l'érudition de l'artiste, mais d'oeuvres d'art, précisément.


Fortement ébranlée par cet art, je me suis vite sentie presque saturée par ces discours, malgré tout le plaisir que j'avais eu précédemment à lire les commentaires de Daniel Arasse; et j'ai éprouvé violemment le risque qu'ils viennent tendre un cache sur ce que cette oeuvre pourrait, peut, adresser à chacun d'entre nous, d'où qu'il vienne et quelle que soit sa culture.


A l'exposition de la BNF, où je me suis rendue peu avant la fermeture, les conférenciers se succédaient, expliquant, et faisant même deviner, ce qu'il "fallait" voir ou comprendre... (écho, pour moi, de mes cours de philosophie sur le "Mythe de la caverne" de Platon, que j'ai évoqués dans Rue Freud ). Il "fallait" voir, par exemple, dans le dispositif de l'exposition, la forme d'une cathédrale invitant à être réceptif au caractère sacré du travail d'Anselm Kiefer sur le livre. Discours sans aucune conséquence  sur la disposition dans laquelle semblaient être les auditeurs, plus ou moins excités par ces jeux de devinettes. Discours sans doute trop extérieur, trop pris dans un savoir supposé clos ou dans une affaire d'initiés.



Peu après, alors que je profitais d'un moment où le tableau "Le livre" était visible en son entier, libre de tout spectateur, une femme se mit à déambuler devant, sans aucune attention à l'oeuvre ni aux regardeurs, seulement retenue par un appel sur son téléphone portable... Il faut dire que le tableau en question a la dimension d'un immense mur... (Cf ci-contre "Le livre", 2007).


Le caractère sacré s'y trouvait une fois de plus dérisoirement bafoué  par cet usage permanent de la connection; usage qui gangrène tout rapport à la présence, et ici en particulier au présent de l'espace-temps proposé par l'artiste.  Et j'ai dû insister en haussant le ton plus que je n'aurais voulu pour que cette "indéconnectable" m'entende enfin lui demander d'aller téléphoner ailleurs...

 
Les dispositifs d'exposition apparaissent parfois provoquer bien des effets incroyablement décalés par rapport à la charge des oeuvres! Celui de la BNF pourtant était remarquable et choisi par Anselm Kiefer: invitant chaque visiteur, comme le fait l'oeuvre elle-même, à entrer en résonance avec la dimension de l'Histoire tout autant qu'avec sa plus secrète intimité.


Lors de la conférence donnée par Gérard Garouste à l'Institut Monsouris et dans le débat qui a suivi, l'artiste, racontant son parcours avec la tradition juive et les symboles insérés dans ses tableaux, insistait pourtant sur le fait qu'il ne savait pas comment interpréter ses choix subjectifs. Il ne rentrait pas dans ce procédé qui consiste à tenter d'expliquer l'oeuvre par des références  ou des interprétations, comme on l'y invitait. En somme, il nous indiquait que nous, regardeurs, nous pouvions donner libre cours à nos associations sur les tableaux. C'était notre affaire, pas la sienne. Et pourtant, ses tableaux procèdent aussi d'une très grande culture, d'un vrai travail d'érudition. Mais au lieu de nous expliquer son oeuvre, il nous a raconté un parcours.


Le hasard m'ayant donné accès à nouveau à ces deux créateurs coup sur coup, j'ai eu plaisir à les trouver reliés dans certains commentaires, et surtout à continuer mon chemin avec leur oeuvre:

chemin commencé, pour Anselm Kiefer, avec ses variations sur la femme de Loth qui m'invitèrent à prolonger mon parcours associatif sur les chemins qu'ouvrent ce motif de pétrification du regard en arrière (cf articles du blog "L'oubli en un clin d'oeil", 18/04/2014, "Celle sur laquelle se retourner avec Anselm Kiefer", 31/01/ 2014 ...); motif associé désormais pour moi à la suspension du temps dont Jean-Max Gaudillière nous parlait à propos du trauma (cf articles du blog sur le séminaire qu'il tenait avec Françoise Davoine à l'EHESS). Et pour Gérard Garouste, chemin poursuivi avec Cervantès, lors de sa dernière exposition chez Templon (cf article du blog du 12/02/2014 intitulé "Garouste aux mille et un visages"). Ci-contre: buste de Don Quichotte aux trois visages qui me fit revenir en arrière...


Il m'est apparu que ce travail patiemment poursuivi par les créateurs et invitant en permanence les regardeurs à l'étonnement, n'était pas sans lien avec mon rapport rêvé à la lecture de textes psychanalytiques. Oui, il faudrait pouvoir les lire comme des oeuvres d'art, en s'autorisant à lâcher la maîtrise intellectuelle, le plus souvent d'abord sollicitée et nécessaire, pour laisser le champ ainsi balisé par elle à la mouvance des associations et à cette "pénombre associative" dont parlait le psychanalyste anglais Bion; toute tentative de pétrification du savoir paraissant dérisoire dans le champ psychanalytique comme dans le champ artistique.

mercredi 27 janvier 2016

Un envol de valises par Daniel Dezeuze

Des valises rassemblées... pour partir? pour nous emmener? ou pour retenir notre regard, notre curiosité de visiteur? Des valises à regarder sans les remplir, sans doute: elles sont transparentes et colorées. Surfaces d'inscriptions, surfaces de projections. A moins de les remplir d'idées, de pensées...


D'ailleurs celui qui les a transformées en objets d'art n'en manque pas à leur sujet. On peut l'entendre sur internet, notamment à partir du site de la galerie Templon à Paris qui expose son oeuvre jusqu'au 20 Février 2016.


Elles ne m'ont d'abord rien dit, ces valises... Quelle idée, quand-même, d'aller les "peindre"? Enfin, peindre... ce n'est pas vraiment cela! Ou plutôt, si, justement! L'artiste a peint par-dessus.


Celui qui les a créées est un des fondateurs du groupe "Support-surface", Daniel Dezeuze. Il continue ici son exploration des matières et des supports en transformant les rapports entre fond et forme, en inversant nos représentations du plein et du vide, du dehors et du dedans, du contenant et du contenu. Ces renversements-retournements sont toujours dérangeants psychiquement mais porteurs d'ouvertures imprévisibles... J'en ai fait et partagé l'expérience dans mon livre Rue Freud notamment.



Alors, que faire de ces petites voyageuses, quand on les regarde, et de leur légèreté d'oiseaux migrateurs, associée à celle des papillons exposés avec elles dans la galerie? Les animer d'associations d'idées, peut-être...


Oui, le voyage, le déplacement, la découverte, l'envol... Mais aussi les déportations, les exils, les migrants qui de nos jours, arrivent souvent sans rien, ou en tout cas, plutôt avec des sacs que des valises, de ces sacs inusables qui rappellent les magasins Tati du quartier de Barbès-Rochechouart à Paris....


Elles ont vécu, ces valises, fatiguées, sans doute, mais enrichies par l'assaut des couleurs, aussi. Comme ces anciennes toiles de peintres ou leurs chevalets, porteurs de traces de multiples créations antérieures. Objets chargés d'histoire. Mais ces marcheuses de Daniel Dezeuze, organisées en vaillante petite troupe, ont un air clopinant, tout de même; elles ne sont pas seulement posées, elles semblent peiner à avancer alors qu'elles ne contiennent aucun chargement! Mais oui, elles boîtent!


D'ailleurs, il semble que l'artiste les déplace parfois et transforme ainsi leur impact dans l'espace. En effet le carton proposé aux visiteurs de la galerie les montre disposées différemment (ci-contre), comme arrêtées dans leur course par le mur... Comme interdites, maintenant rangées, au garde à vous, ou mises au coin. Tout à coup m'apparaissent les bouteilles de Giorgio Morandi, rassemblées comme une armée face au regardeur...


La promesse de ces valises peut inviter au meilleur ou au pire... Le hasard a fait que travaillant sur la guerre d'Algérie mais happée aussi par l'actualité de l'art de la caricature, je suis tombée sur un article du "Nouvel Observateur" du 25-27 Octobre 2004 consacré à cette guerre, évoquant le futur caricaturiste Cabu appelé en Algérie. Il y exerce alors son art dans le journal de l'armée "Bled".



Et voilà que j'y retrouve des valises assemblées sans porteur, déposées, face à un vieux gradé bedonnant qui, par-dessus elles, tend la main au nouvel arrivant, chargé, lui aussi, d'une valise. Là encore, les vides parlent, et l'alignement militaire aussi... Que s'est-il déposé là? Qu'est-ce-que ces dépôts ont pu générer en nous, héritiers de ceux qui ont fait cette guerre, et à travers elle, toutes les les guerres?


Les valises se chargent de l'Histoire, désormais, au fil de mes associations. Peut-être le sont-elles, l'ont-elles été pour Daniel Dezeuze également? L'artiste a bien créé des arbalètes, des boucliers et d'autres objets de combat. Quoi qu'il en soit, si ces valises ne m'ont pas immédiatement parlé, elles m'ont surprise, puis ont fait leur voyage en moi, à mon insu, ce qui m'a invitée à venir les revoir. Un voyage d'abord intellectuel mais qui, dans un second temps, a libéré en moi un mouvement associatif, familier dans l'expérience psychanalytique, et qui permet l'intégration de nos capacités intellectuelles, sensibles, émotionnelles, mémorielles.
  





samedi 9 janvier 2016

Tim et ses engagements


En se rendant à l’exposition « Moïse Figures d’un prophète », on traverse la cour dans laquelle trône une sculpture représentant le capitaine Dreyfus. (Cf article précédent du blog ). Elle le montre saluant avec son sabre brisé devant lui. Intéressée par cette superposition des deux figures, celles de Moïse et du Capitaine, j'ai décidé d'en savoir plus au sujet de cette sculpture. Et j’ai découvert l’histoire dont elle est porteuse et les polémiques qui y sont associées.


Elle est l'oeuvre de Tim, sculpteur et célèbre caricaturiste ayant travaillé pour de nombreux journaux. Son nom d'origine est Louis Mitelberg. Né en Pologne en 1919, il s'est installé en 1938 en France. Il a été est mobilisé dans la seconde guerre mondiale puis fait prisonnier. Et il s'est ensuite évadé. Il est mort à Paris en 2002.


Louis MITELBERG dit TIM (1919-2002)Son oeuvre de caricaturiste  est prolifique et engagée. Et on en retrouve la verve dans ses sculptures, comme dans celle de "Daumier créant Ratapoil" installée à l’Assemblée Nationale dans le cadre d'un bel hommage rendu après sa mort. Tim considérait Daumier comme son maître. Tous deux incarnent particulièrement la force et l'engagement des caricaturistes. Force qui en l'année qui vient de s'écouler nous a frappés de plein fouet!


Mais plusieurs sculptures de Tim marquent un autre aspect de ses engagements,  liés ceux-là à ses origines juives. C'est ainsi que le sculpteur a réalisé en 1993 un saisissant groupe pour le cimetière du Père Lachaise à Paris: “Monument aux déportés d’Auschwitz III”.



Commandée par Jack Lang en 1985, la sculpture du Capitaine Dreyfus, quant à elle, aurait dû être installée dans la cour de l’Ecole militaire, comme le sculpteur l’avait demandé, c'est à dire là où le Capitaine avait été dégradé en 1895 puis réhabilité en 1906. (Petit rappel: Dreyfus fut accusé à tort de trahison pour avoir livré des documents français à l’empire allemand sur fond d’espionnage et d’antisémitisme).


Mais l’Armée s’opposa à cet emplacement ainsi que le ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu, et que François Mitterrand. Inaugurée et installée d’abord au jardin des Tuileries, la statue est installée depuis 1994 place Pierre Lafue à Paris, à la hauteur de la station de métro « Notre-Dame des champs ». Emplacement sans portée symbolique et qui ressemble plutôt à une mise à l'écart... Entre temps, les tentatives pour que la statue intègre l'Ecole militaire ont échoué.


Un article de Jean-Dominique Merchet publié dans le journal Libération du 12 Juillet 2006 en rend bien compte. Cela laisse à penser que les séquelles de cette "affaire Dreyfus", qui avait valu à Emile Zola d'écrire son célèbre "J'accuse", sont restées bien vives. Pour approfondir, on peut se reporter à un ouvrage collectif publié aux Presses universitaires de Rennes en 1995 et mis en ligne en 2015: "L'affaire Dreyfus et l'opinion publique" sous la direction de Michel Denis, Michel Lagrée et Jean-Yves Veillard.


La statue présente dans la cour du MAHJ est une copie de l'original en résine. Ici la portée symbolique de l'emplacement a toute sa force, à cause de l'histoire de l'antisémitisme, mais le silence de "La grande muette" reste assourdissant par ailleurs...



lundi 21 décembre 2015

D'un Moïse à l'autre



Moïse était à l'honneur ces derniers temps à Paris: avec l'exposition du Musée d'art et d'histoire du judaïsme "Moïse Figues d'un prophète" qui se tient jusqu'en Février 2016; et avec la production de l'opéra de Schöenberg "Moses und Aron" à l'Opera Bastille, dirigé par Philippe Jordan, dans une mise en scène de Romeo Castellucci.



Il est toujours instructif de revisiter ces figures mythiques, supposées familières mais dont on a parfois oublié bien des données, au fil de leurs interprétations. C'est le cas notamment avec les personnages des contes, dits "de fées". Leur portée, malgré le dénigrement dont ils sont parfois l'objet, traverse les siècles et les générations, imperturbablement.




Avec Moïse, il s'agit de religion, de la Bible, et notre mémoire dépend donc largement de ce qu'a été notre culture, notre éducation  et notre rapport à la religion. D'où peut-être le caractère particulièrement aigu de leurs redécouvertes éventuelles. J'en ai évoqué certains aspects, avec l'exemple du personnage de la femme de Loth et de ses incessantes variations, dans mon livre "Rue Freud" et tout au long de ce blog.



C'est ainsi qu'il est question, dans la notice de l'exposition du Mahj, de la concurrence des images juives, catholiques et protestantes dans la culture occidentale, tant en Europe, qu'aux Etats-Unis et en Israël. En reparlant plus tard de cette exposition avec une collègue, j'ai pris conscience du léger malaise éprouvé lors de cette visite et que je n'avais pas identifié jusque-là. Celle-ci me signalait l'absence sidérante pour elle du Moïse du Coran, Moussa, parmi l'ensemble des références rassemblées dans l'exposition, même si c'est une figure postérieure aux autres.



Tête de Moïse par Gustave Moreau
 Etais-je encore marquée, plus que je ne le pensais, par des effets d'inhibition de la pensée, hérités de mon enfance? Quoi qu'il en soit, je n'avais pas été d'emblée frappée de cette absence, ce qui après coup m'a surprise. Mais je me suis rappelé qu'en entreprenant la visite, je cherchais à me remémorer vaguement ce que j'avais appris tardivement au sujet de ces grandes figures bibliques comme celle d'Abraham: elles n'existaient pas seulement pour le monde judeo-chrétien, n'étaient pas réduites à ce que m'en avaient transmis mes éducateurs catholiques mais elles existaient aussi pour d'autres traditions, et j'ai appris depuis qu'elles étaient présentes, entre autres, dans le Coran.



Je découvre aujourd'hui que la chaine Arte a diffusé en cette fin d'année une série consacrée précisément à "Jésus et l'Islam". Ce documentaire ravive la succession des interprétations données aux figures des prophètes dans les différentes traditions et dans les différents livres (Bible, Evangiles, Ecrits apocryphes, Coran); avec les usages politiques, voire propagandistes, qui en ont été faits. Aspect salvateur de ces retours en arrière, de ces regards en arrière qui régénèrent et élargissent notre capacité de voir, d'accueillir ce dont nous sommes faits, culturellement, symboliquement.


Dans l'opéra de Schönberg, magnifiquement interprété et mis en scène, c'est en particulier le rapport entre les deux frères qui m'a frappé, grâce au livret de Schönberg lui-même. Le bel article d' Eliott Gyger publié dans le catalogue en explicite les éléments à travers l'articulation de la parole et du chant, de la voix parlée et de la voix chantée, dans la composition.


Gravure de Marc Chagall
Il nous donne une citation de l'Exode 4, dans la Bible, située après que Moïse se soit plaint à Dieu de n'avoir pas la parole facile: "Alors la colère de l'Eternel s'enflamma contre Moïse et il dit: "N'y a-t-il pas ton frère Aaron, le Lévite? Je sais qu'il parlera facilement. Le voici lui-même qui vient au-devant de toi: et quand il te verra il se réjouira dans son coeur. Tu lui parlera et tu mettras les paroles dans sa bouche; et moi je serai avec ta bouche et avec sa bouche et je vous enseignerai ce que vous aurez à faire."



Quelle magnifique image que ces paroles qui traversent les bouches! Et quelle émotion émane de ce personnage quasi handicapé, destiné à porter tout un peuple, mais pas seul! Cette situation rappelle celle des contes où le dernier, le cadet, le plus petit, le plus démuni, parfois la fille, se trouve, contre toute attente, en situation de sauver la famille, le père, le village, et y réussit grâce à sa capacité de faire alliance plutôt que d'en rester à sa faiblesse individuelle.



Mais Schönberg colore l'opposition entre les deux frères d'une manière audacieuse: Moïse est un visionnaire incapable de communiquer avec son peuple, alors qu' Aaron est un orateur doué mais pouvant déformer le message de Dieu. L'opposition entre les deux personnages incarne une dichotomie pathétique entre parole et pensée. C'est ainsi que Moïse constate: "Ma langue est rigide. Je peux penser  mais pas parler." Que de résonances avec ce que nous pouvons éprouver en situation de crise psychique ou de douleur extrême et que révèlent parfois des séances d'analyse où se vit à vif cette dichotomie, adressée à l'analyste!







lundi 7 décembre 2015

Profondeurs de temps, avec Jeff Koons, Pierre Soulages et Gerhardt Richter


Transparences, superpositions, accumulations: une succession de termes pour une série de formes données au temps et à l'espace par les artistes. Dans l'exposition "Picassomania", le parti est pris de faire apparaitre l'héritage des successeurs de Picasso. Une place importante y est donnée, entre autres, aux Demoiselles d'Avignon et le collage de Jeff Koons, reproduit ci-joint, s'y réfère, comme d'autres oeuvres présentées dans l'exposition.


Le cartel qui l'accompagne parle de "décomposition de ce que Picasso avait assemblé". Pourtant cette oeuvre compose, recompose même un ensemble, en accumulant de nombreuses références artistiques, liées à l'Antiquité romaine, à l'art de la Nouvelle Guinée, au Titien  et à Picasso lui-même. Difficile de les retrouver si l'on n'est pas connaisseur et surtout si l'on n'a pas le désir ou la patience de déchiffrer ce qui se dit dans ce tableau. C'est surtout la pensée qui est sollicitée chez le regardeur, la mémoire aussi, si la curiosité est là. Et puis l'oeuvre fait éventuellement son chemin avec le temps du regardeur, avec les rebonds de ses associations et les surprises de ce que le temps de la réceptivité peut façonner en lui.


Dans mon cas, ce collage m'est revenu à l'esprit au Musée Soulages à Rodez, devant les superpositions des fonds de certaines des oeuvres de l'artiste. Superpositions dans l'espace alors que tout est pourtant montré sur un seul plan. Profondeur de champ, comme on dit en matière cinématographique, qui attire le regardeur dans un labyrinthe où le fonds se dérobe alors que la toile offre une structure très solidement élaborée. Le mouvement du regard vers les fonds est fermement accompagné par cette structure, comme l'exploration audacieuse de la vie par un enfant est rendue possible grâce à la présence certaine du parent à ses côtés.  Ici l'espace-temps se transforme en lumière, en réflexion lumineuse.


Mais il faut accepter le temps de l'exploration, de l'incertitude, du désagrément, voire de la peur. Il faut accepter la non-évidence des choses, telle que notre perception nous les livre. J'ai revu alors dans ma mémoire les glissements étirés des tableaux de Gerhardt Richter, faisant miroiter des transparences sidérantes à travers ses lignes de couleurs. Dans ces oeuvres, aucune référence explicite  à du connu, du reconnaissable, de l'historique, pas plus qu'avec celles de Soulages.


Superposer, chercher des transparences, ne procèdent pas du tout de la même démarche que celle qui consiste à accumuler des motifs et des références identifiables, organisées sur le même plan. Pourtant toutes ces dynamiques créatives créent un rapport au temps à vivre dans l'espace; espace créé sur la toile ou le support du tableau; espace de l'oeuvre elle-même, parfois étiré à la mesure d'un mur, comme chez Richter; espace de l'architecture du musée, dans le cas de Soulages. Les tableaux y sont pris dans le travail avec les murs et les séparations, tableaux-murs eux-mêmes qui jouent avec l'espace des salles.



On peut y appréhender la profondeur de l'Histoire,  me semble-t-il, même abstraitement. L'explicite des références du collage de Jeff Koons joue avec le connu de l'Histoire. Mais quand Anselm Kiefer, quant à lui, se réfère à l'Histoire, il invite à un autre type de superpositions, de profondeur des fonds, notamment avec les titres de ses tableaux associés de façon étrange à ce qui est représenté. Il faut accepter les chocs des références, comme ceux que j'avais évoqués dans ses oeuvres en relation avec la femme de Loth (cf les articles d'avril 2014 de ce blog: "L'oubli en un clin d'oeil" et "Sur le quai de l'infantile, encore". Tout ce travail résonne avec le temps psychique, un travail pour intégrer la dimension mortelle de l'être humain pris dans la succession des générations et devant se placer dans un monde aux fondements indiscernables et aux futurs possibles déjà opérants. Des expositions Anselm Kiefer sont en cours à Paris. J'y reviendrai.

mardi 24 novembre 2015

Vivre, parler et mourir

A la radio, sur France culture ce lundi matin 23 Novembre, lors d'un émouvant entretien avec le romancier Boualem Sansal, auteur du roman 2084, récemment primé, il a été question des paroles du poète algérien Tahar Djaout, dites lors des années noires de l'histoire algérienne, "Si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs, alors parles et meurs".  Et ce poète a bien été assassiné.


Et puis ces jours-ci la lettre d'information électronique du théâtre des quartiers d'Ivry nous proposait en exergue, en cette nouvelle période d'attentats répétés, en Europe, cette fois-ci, un radical constat de Martin Luther King: "Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères ou périr ensemble comme des idiots."


Les Vigiles par DjaoutUn grand merci à ceux qui raniment la pensée et à ceux qui la transmettent! Ils nous redonnent confiance en la vie et en l'humanité. Mais à quel prix! Et que nous réserve maintenant ce qui cause la peur de Boualem Sansal, lui qui continue de parler et d'écrire?


Ceux qui sont morts le vendredi 13 Novembre  n'ont pas payé pour leur parole mais il nous incombe sans doute, à nous autres encore en vie, de recevoir les évènements et de tenter de les transformer en paroles, en paroles qui puissent s' inscrire dans le temps.






mardi 10 novembre 2015

Possibles futurs, Guillevic


Il est des rencontres précieuses, imprévues, inédites. Sur la table du libraire, un titre m'arrête, qu'on dirait tout droit issu des écrits du psychanalyste Bion... et qu'aimait peut-être Jean-Max Gaudillière: "Possibles futurs".


C'est le dernier recueil de poèmes de Guillevic publié de son vivant (il est mort en 1997). Ce recueil vient d'être réédité avec une nouvelle préface de Michael Brophy dans la collection Poésie Gallimard. Et en le feuilletant j'ai décidé de me plonger dans l'oeuvre de ce poète qui restait dans ma mémoire en attente d'être reconnue.


Ces "Possibles futurs" ouvrent des voies poétiques liées à la vieillesse du poète mais surtout à ce qui se parle en lui de l'espace-temps depuis toujours. On peut trouver sur internet plusieurs videos dont une où il est interrogé par Pierre Jakez Hélias, le célèbre conteur breton. Certains de ses poèmes y sont lus. Et des merveilles nous sont dites, comme ce vers-là à propos de son village: " Entre le bourg et la plage, il y avait sur la droite une fontaine qui n'en finissait pas de remonter le temps." Guillevic y parle de l'eau qui ne bouge pas et pour lui "la fontaine est aussi comme une ouverture sur l'origine."

Il y évoque son rapport à l'histoire: "J'ai toujours dit que j'ai vécu plus dans la préhistoire que dans l'histoire, ce qui ne m'empêche pas d'avoir des positions politiques." Et l'interview se déroule dans le site des menhirs de Carnac où il est né:  "J'essaye de vivre la vie des rocs."


L'art poétique de Guillevic est un travail avec l'espace-temps: "Le poème est comme un port où la durée s'arrête... Le poème est un moment vertical par rapport à la durée. "


En écoutant et en regardant cette video, je suis frappée de ce que ce poète parle d'une façon aussi forte qu'il écrit. Ce qu'il essaye de formuler à son interlocuteur, lui-même nourri des contes et grand attentif à la langue, est de la même veine qu'un poème. Il pense et donne forme à ce qu'il dit presque dans le même temps.


Ce film le restitue magnifiquement car à cette époque on aimait, dans certains medias, voir et entendre naître une pensée. Et sur ce plan, les tentatives faites par le psychanalyste W.R.Bion pour formaliser la naissance des pensées, et leur parcours dans le travail d'un analyste, m'apparaissent entrer particulièrement en résonance avec cet art poétique.