dimanche 8 février 2015

La passion de Reims

 La pléthore des manifestations commémoratives autour de la guerre de 14 a pu lasser. L'effet de saturation est sans doute inévitable. Et pourtant! Pour qui a un intérêt particulier à renouveler ou enrichir son regard sur ces évènements, il y avait des trésors à découvrir en cette année 2014!


En ce qui concerne les expositions, chacune aura eu un abord singulier selon le lieu géographique ou institutionnel (Louve-Lens, Musée des Beaux-arts de Reims, Musée des Invalides à Paris, etc.) J'ai évoqué sur ce blog celle du Louvre-Lens, et je choisis maintenant de donner un écho de celle de Reims aujourd'hui terminée, intitulée "Jours de guerre et de paix. Regard franco-allemand sur l'art de 1910 à 1930", organisée avec le musée de Wuppertal en Allemagne (commissaires de l'exposition: Gerhard Finckh et David Liot, catalogue édité chez Somogy ).  



L'une de ses originalités tient à ce qu'ont représenté en France et ailleurs les bombardements et l'incendie de la cathédrale de Reims. Ils ont soulevé colère et indignation devant la transgression dont ils étaient l'oeuvre par rapport aux règles de la guerre: ils relèvent en effet de ce qu'on nomme aujourd'hui "un crime patrimonial contre l'humanité". Le catalogue de l'exposition en raconte l'histoire, ses implications et ses effets de façon fort instructive.


L'exposition a proposé de nommer cet évènement "La passion de Reims" en référence à une oeuvre du peintre rémois Adrien Sénéchal. On entend bien la résonance sacrificielle de cette appellation. Les bombardements de la cathédrale se sont échelonnés jusqu'en 1918 depuis l'incendie du 19 Septembre 1914. Au fil de ces années, des rumeurs se sont répandues à leur sujet et ont gonflé toute une polémique dans la presse.


Cette affaire "médiatique", dirait-on aujourd'hui, a pris une ampleur à la mesure des excès de la guerre elle-même, semble-t-il. De nombreuses cartes postales ont circulé aussi en transformant les faits. On sait qu'elles étaient un important moyen de communication à l'époque et particulièrement dans les échanges entre l'arrière et le front. (Dans mon livre Faire part d'enfances, je m'étais notamment intéressée aux annonces faites par cartes postales aux combattants du front concernant la naissance de leurs enfants).


C'est ainsi qu'on représente la cathédrale en ruines alors qu'elle était tout de même restée debout! Un ministre français de l'époque va jusqu'à dire "A cette heure, la fameuse basilique n'est plus qu'un monceau de ruines!"


Le catalogue de l'exposition contextualise cette médiatisation avec  la découverte des nouveaux et puissants armements utilisés dans cette guerre ainsi qu'avec les exactions commises par les troupes allemandes pendant leur avancée en Belgique. Les Allemands ont même été appelés "tueurs d'églises". (La photo ci-dessus était montrée dans la cathédrale de Reims avec d'autres photos d'époque pendant l'exposition du centenaire).


Face à ce soulèvement, l'argumentaire allemand reposait sur le fait que la cathédrale était utilisée à des fins militaires par les Français. Et fut alors lancé l'appel des intellectuels allemands du 3 Octobre 1914 qui déniaient que les Allemands aient provoqué la guerre et des destructions de patrimoine, notamment en Belgique. En voici un extrait: "Si dans cette guerre terrible, des oeuvres d'art ont été détruites ou l'étaient un jour, voilà ce que tout Allemand déplorera sincèrement. Tout en contestant d'être inférieurs à aucune autre nation dans notre amour de l'art, nous refusons énergiquement d'acheter la conservation d'une oeuvre d'art au prix d'une défaite de nos armes."(p.91 du catalogue). Intellectuels tout entiers ralliés à la cause allemande, donc... Et l'on assiste en même temps à une instrumentalisation de l'incendie de la cathédrale pour la propagande des deux camps.


Ce mouvement n'est pas sans faire écho aux actualités de nos jours et aux emballements d'une presse et de médias à sensation avec leurs difficultés, bien partagées par le public, à rester dans l'information. L'horreur et l'effroi vécus avec les derniers évènements de janvier à Paris fait résonner encore plus fort cet aspect de la guerre de 14 et vient rebondir sur le souvenir et les images des Twin towers de New-York en feu, diffusées en boucle sur les écrans. Des tours de cathédrales à celles de nos jours, les actes, les images et les fantasmes s'enchainent et se superposent éventuellement. Les rêves racontés en séances d'analyse en témoignent parfois.


Dans le même mouvement, l'exposition nous a montré  le développement du tourisme de guerre. Par exemple, la célèbre Sarah Bernardt est venue à Reims présenter des films sur la guerre et déclamer des textes. Et à Paris, au Petit Palais a été présentée une exposition sur ces bombardements de la cathédrale. Paradoxalement peu de moyens étaient donnés aux architectes pour protéger l'édifice (Cf le témoignage de l'architecte Max Sainsaulieu dans le catalogue p 97). L'idée a même circulé de laisser la cathédrale en l'état pour témoigner des atrocités allemandes. L'Allemagne sera finalement condamnée à verser des sommes considérables pour sa restauration, sans compter les autres compensations demandées en oeuvres d'art (ci-dessus, photo du resplendissant chevet de la cathédrale, prise cet automne).


carte postale italienne 1914
Les artistes et les caricaturistes, pas seulement rémois, ont été heurtés de plein fouet par ces évènements et leur portée symbolique. L'art était en deuil, comme l'a montré une lithographie d'Adrien Sénéchal, enveloppant la cathédrale d'un voile de deuil et l'assimilant à une veuve de guerre. La photo ci-contre, présentée à l'exposition du musée des Invalides, montre une caricature de l'empereur Guillaume II pleurant "des larmes de crocodile", "deploramo", devant la cathédrale de Reims (ceci avant l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés des alliés).


Cette exposition a mis en évidence la façon dont les artistes ont interrogé crûment la portée de leur art pendant la guerre. Et la caricature, qui fait aussi partie intégrante de l'histoire de l'art, a déployé ses armes dans tous les pays engagés. (On peut lire d'autres aspects de ces questions dans les articles du blog sur "Le silence des peintres?", 15/09/2014, "Encore en guerre", 17/11/2014, "Se retourner sur la guerre", 4/08/2014).


mardi 27 janvier 2015

Nicky de Saint-Phalle? Feu!




Les évènements récents m'ont amenée à différer la mise en ligne du nouvel article prévu. Le précédent consacré encore une fois à Fautrier pouvait s'inscrire dans le fil de ce que provoque cette forme de guerre terroriste, ce rapport meurtrier à l'autre que nous ont obligés à regarder d'une autre façon encore les fusillades de Janvier et notamment celle de Charlie hebdo.  


"Charb? -C'est moi.." Et s'en est suivi son assassinat après les précédents et avant les suivants. Il se trouve que l'exposition Nicky de Saint -Phalle qui en est à ses derniers jours à Paris au Grand Palais peut apparaitre comme une magnifique affirmation face aux terroristes de tous bords.


Elle l'a dit elle-même: "J'ai eu la chance de rencontrer l'art parce que j'avais sur le plan psychique tout ce qu'il faut pour devenir une terroriste! Au lieu de cela j'ai utilisé le fusil pour une bonne cause, celle de l'art." Elle a créé, elle a sculpté, peint, fabriqué, assemblé, elle a mis en scène artistique l'acte de tuer son père, tuer et tuer encore, en peinture! "En tirant sur moi, j'ai tiré sur la société et ses injustices. En tirant sur ma propre violence, je tirais sur la violence du temps." (cf dépliant de l'exposition).


Affiche NIki de Saint PhalleSes tirs, à valeur thérapeutique pour elle, sont partie intégrante de son regard sur l'humanité et le monde. Elle a tout aussi bien célébré la vie, la femme, le mouvement, l'amour. Son travail créateur s'adresse ainsi à tous. Il peut rejoindre chacun dans son intimité tout autant que dans sa réflexion politique et philosophique.


C'est bien comme celui des caricaturistes aux rires cinglants ou goguenards, et des poètes chanteurs qui dénoncent en souriant "les braves gens n'aiment pas que..." 

samedi 10 janvier 2015

L'Enfer de Fautrier 3


Les évènements de ces jours derniers auraient pu m'inciter à intituler cet article "L'Enfer de Charlie". La guerre, encore, les guerres, toujours, sous leurs formes indéfiniment renouvelées, et le travail des créateurs pour penser le rapport des humains à l'horreur, la barbarie, et leur haine récurrente de la civilisation.


Les rebonds des guerres les unes sur les autres, leurs effets psychiques d'une génération à l'autre, c'est bien à cela aussi que Jean Fautrier semble avoir eu affaire avec sa série des "Otages". 



Un certain nombre de commentaires sur mes deux articles le concernant m'étant parvenus directement sans être passés par le blog, comme celui de Jacqueline, sa compagne, évoqué dans "L'Enfer de Fautrier 2", je choisis d'en reproduire un autre ici, en accord avec son auteur.


"A propos de Fautrier  et d'une lecture de V. I. Stoichita, historien d'art":
En marchant et en regardant, deux mouvements très présents dans le travail de Claude de la Genardière qui portent à multiplier les points de vue et à sortir du sillon. L'interprétation des images en particulier doit être constamment remise sur le métier pour ne pas tomber dans les idées reçues ou dans les séries de clichés. 


 Fautrier a peint cette série d'otages qui se ressemblent tous et sont tous différents, peut-être des visages saccagés qui perdent leur singularité mais aussi une altérité radicale que personne ne peut faire disparaître. Le traumatisme semble être figuré dans ces traits fondus, non discernables, si ce n'est à retrouver une forme cellulaire, fœtale, laisser des traces, renaître de ses cendres? 



A la lecture de Claude de la Genardière, "en marchant, en écrivant" j'ai trouvé un écho dans le beau livre de Victor I. Stoichita : "L'image de l'Autre" (Hazan 2014), qui revient sur les représentations de l'autre dans la peinture occidentale d'avant le XVIII° s. Il marche et regarde ces divers tableaux où l'étranger apparaît à celui qui sait voir et se laisser bouleverser par ce qui n'est pas spéculaire. 


Cet auteur nous propose de repérer dans l’image et certains détails, l’élément qui décentre, le dissemblable, le différent, l’étranger intérieur qui observe la scène, invente l’histoire. C’est une question de regards, de rencontres et d’associations entre les images afin d’élargir les limites d’une identité restreinte et renouveler notre vision d’autrui. 


Il y a peut-être toujours du traumatisme à minima quand cette « altérité fait intrusion » si différente de ses propres repères. L’image sort des canons habituels, loin d’être spéculaire.


Claude de la Genardière nous donne l’exemple, à travers ses fils tressés, d’une recherche ouverte sans contours précis, avec des trouvailles pour inventer d’autres recherches sans aboutir, forme d’intimité étrangère et partagée. 

Cette référence à l'étranger et à l'effet possible d'intrusion de l'altérité me semble bien faire écho à certaines des questions reposées par les fusillades de ces derniers jours, alors que ce commentaire les précédait.

samedi 27 décembre 2014

L'Enfer de Fautrier 2

Dans mon premier article sur Fautrier, daté du 2 Décembre (avant-dernier article de ce blog), j'ai émis quelques questions et hypothèses quant aux échos suscités par son oeuvre, notamment par sa série des "Otages". Ces échos concernent, entre autres, la première des guerres auxquelles l'artiste a été confronté, celle de 1914-1918.


 
Hercule , 1925
Ils se sont fait entendre à travers mon travail sur les artistes dans la guerre mais aussi par des associations avec d'autres champs de recherche sur le trauma. Je n'affirme rien sur l'artiste mais ma réceptivité à son oeuvre ainsi que des textes sur sa biographie et sa production ont aiguisé mon attention aux symptômes de l'écriture.


En effet, quand des passages de textes de critiques ou d'historiens d'art ne semblent pas aller au-delà d'une répétition de ce qui s'est déjà écrit sur l'interprétation d'une oeuvre d'un artiste, cela peut être reçu comme un symptôme, au sens psychanalytique du terme. Qu'est-ce-que vient dire une répétition de ce type, comparable à un "copier-coller", non inscrit dans son nouveau contexte ? Et derrière cette question en apparaît une autre: peut-on vraiment ramener strictement une oeuvre à un événement particulier? Est-on obligé de s'en tenir là, même si l'artiste lui-même a pu valider cette explication?


 La série des "Otages", en tout cas, m'en disait plus qu'une illustration de ce qu'avait éprouvé Fautrier devant cet évènement de la fusillade des résistants. Elle me disait obscurément quelque chose de plus qui avait dû résonner en lui, précédent l'événement présent.


lac bleu, 1926
La façon dont mon attention a été retenue par cette répétition non travaillée m'évoque ce que nous relevons parfois dans des séances de psychanalyse, un ton, une formule figée qui revient, des évitements récurrents dans la parole de ceux que nous écoutons et qui invitent à ouvrir l'oreille à ce qui se manifeste ainsi. 


J'ai livré mes petites trouvailles sur le blog comme on jette une bouteille à la mer, en regrettant mon peu d'éléments pour avancer un peu plus, comme cela aurait été possible, par exemple, avec la correspondance de Fautrier.


Dès le lendemain de la publication de l'article, je recevais en retour une émouvante confirmation de mes hypothèses. Jacqueline, dernière compagne de Fautrier, trouva le moyen de me contacter et me fit part de ses remerciements chaleureux pour avoir écrit "des choses que personne n'avait écrites sur lui", concernant notamment l'impact de son expérience de la guerre de 14 sur la série des "Otages", liée officiellement à la guerre de 40.


Forêt. Les Marronniers, 1943
Je raconte cette histoire pour souligner  combien nos intuitions, face à une oeuvre qui nous touche particulièrement, peuvent être explorées comme des pistes sûres de travail. Pistes ouvertes par l'émotion mais aussi l'observation, la confrontation, le sens critique et surtout, pour moi, l'expérience psychanalytique.


Sans doute conduisent-elles parfois à des découvertes ne concernant que notre histoire personnelle et notre propre vie psychique. Mais il arrive aussi qu'elles soient le fruit d'une rencontre qui fait surgir quelque chose de l'ordre d'une vérité, partageable et reconnaissable par d'autres. C'est le plus souvent indécidable immédiatement, mais parfois confirmé après-coup.


Dans cette petite aventure, la mobilisation de ma sensibilité, de mon intimité, même,  m'a permis une rencontre singulière avec certains aspects de l'oeuvre de Fautrier, et du coup aussi avec la sensibilité d'une femme qui partageait son intimité. Il me semble qu'il y a dans ce type d'investissement et de rencontre quelque chose qui nous parle aussi des situations transférentielles analytiques, quelque chose que je cherche à écrire.
http://mondephilatelique.blog.lemonde.fr/files/2014/07/Jean-Fautrier-Timbre.jpg 

Les illustrations ci-dessus ne font  pas partie de la série des "Otages" mais viennent de tableaux du Musée d'art moderne de la ville de Paris qui consacre une salle aux oeuvres de Jean Fautrier.


Ci-contre le timbre poste édité cette année à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. 

lundi 15 décembre 2014

"Merveilleux" Castellucci!



"Merveilleux", oui, au sens initial de l'usage du terme et qu'on retrouve dans l'expression "contes merveilleux". Rien à voir avec quelque chose "à l'eau de rose" comme lorsqu'on renvoie avec mépris les "contes de fées", supposés "se terminer toujours bien". Plutôt "la merveille" porteuse d'effroi et d'extraordinaire.


Le metteur en scène a proposé trois spectacles au festival d'automne dont une nouvelle vision du "Sacre du Printemps" à la cité de la Villette récemment. Quelle audace! quelle incroyable façon de jouer avec nos frayeurs d'enfants et nos émerveillements mêlés (là est la merveille)! Quelle capacité à travailler ensemble image, son, mouvement!



Nos repères les plus intimes sont atteints. Nous devons accueillir le dérangement intérieur que provoque ce que nous croyons reconnaitre sur scène. Là où nous sommes habitués à repérer des projecteurs, voilà que leur disposition s'impose pour en faire des acteurs, sortes de machines aux yeux rouges dont on se demande ce qu'elles regardent en nous, les spectateurs. 


bouteilles de Georgio Morandi
Parmi elles apparaissent des sortes d'arrosoirs, comme des jouets d'enfants, qui vont peu à peu entrer en danse. Mais ils portent bientôt la puissance d'une armée à l'assaut et je crois y retrouver certaines bouteilles de Georgio Morandi massées les unes contre les autres, prêtes à fondre sur vous.


J'y éprouve aussi quelque chose de cet ébranlement incroyable face aux paquebots sétois dont j'ai rendu compte dans "Rue Freud". Danse des matières avec les machines et l'univers sonore. Danse à la rencontre de nos intérieurs, physiques et fantasmatiques...


Nous sommes peu à peu exposés à des éruptions de lumière, au rythme de la musique de Stravinski, qui réveillent sûrement en chacun des spectateurs le souvenir des chorégraphies du "Sacre" qu'il a pu voir précédemment, celles de Maurice Béjart ou de Maguy Marin, par exemple. Peut-être réveillent-elles aussi nos premiers émerveillements d'enfant devant de grands feux d'artifices. Elles ont réveillé en moi encore le souvenir bouleversant de l'exposition Bill Viola, l'hiver dernier à Paris (Cf article sur ce blog). Je ne sais s'il y a une connivence explicite entre ces deux créateurs.

 
Exposition Bill Viola Grand Palais
Voilà une rencontre entre jeux d'enfants, monde mythologique, haute technologie, dont Castellucci est coutumier (voir aussi le récent "Go down Moses") et qui réussit à donner corps à la cohabitation de tous ces mondes en nous, minéral, machinal, animal, culturel. Mais ici, aucun humain sur scène, sauf à la fin, quand la musique du "Sacre" a cessé... et que le spectateur ne sait si le spectacle continue. Du coup, pas d'applaudissements... Là encore, nos repères vacillent.


Les critiques expliquent beaucoup d'autres éléments de cette création, très élaborée dans la pensée de Castellucci.  Ici je préfère m'en tenir à des résonances. Elles en appelleront d'autres, peut-être...

mardi 2 décembre 2014

L'Enfer de Fautrier



Une exposition  Jean Fautrier s'est ouverte cet automne jusqu'au 14 Décembre dans le cadre du musée de Sceaux qui possède un fonds important de ses oeuvres. Elle m'a poussée à me documenter sur le peintre alors que je l' avais étrangement laissé de côté dans ma mémoire, malgré sa célébrité et malgré la forte impression laissée en moi depuis longtemps par une reproduction d‘un de ses tableaux. Effet d’une nécessité inconsciente, sans doute… J’ai appris depuis qu’il s’agit d’un « Nu noir » daté de 1926.


Voici encore un exemple d'artiste mobilisé dans son art par la guerre. Et cette exposition se tient à l‘occasion du cinquantenaire de sa mort. Aujourd'hui, l'actualité est riche des commémorations de la guerre de 14. J'ai en effet évoqué dans un article précédent l'exposition du Louvre-Lens, désormais terminée, sur "Les désastres de la guerre". Je reviendrai sur celle qu'avait  proposée le Musée d'art moderne de la ville de Paris ,"L'art en guerre", en 2012, sur celle du Musée des Beaux-arts de Reims, toujours en cours, intitulée « Jours de guerre et de paix. Regards franco-allemands sur l’art de 1910 à1930 ».


Jean Fautrier précisément (1898-1964) a connu deux guerres. Dans la documentation le concernant je lis qu'il s'est engagé volontairement comme ambulancier à l'âge de 19 ans pendant la guerre de 14; il y est resté trois ans, y a été blessé et sans doute gazé. Il a fait plusieurs allers-retours à l'hôpital de la Salpétrière  où il a été soigné par le Dr Paul Chevallier, lui-même collectionneur, pour finalement être réformé définitivement en 1921.


Cette exposition  présente, entre autres, des œuvres  de la fameuse série dite des "Otages". Ces "Otages" sont des témoins de sa deuxième guerre, au cours de laquelle il a été inquiété par la Gestapo. Les critiques et historiens d'art les rattachent toujours à l'épisode de l'assassinat de résistants de Fresnes par les nazis, près de la propriété qu'habitait Fautrier à ce moment-là à Chatenay-Malabry. Cette insistance a retenu mon attention. Comme s’il s’agissait de ne percevoir cette série qu'à travers un événement de l'actualité, certes odieux, mais l'artiste  n’en était pas à ses premières expériences d’horreurs liées à la guerre! 


Hors Série Beaux Arts Les Grandes Expositions : Jean Fautrier ( Exposition Il se trouve que c'est aussi Fautrier lui-même qui a provoqué cette insistance, notamment en modifiant les dates de certains tableaux pour une exposition à la galerie Drouin en 1945, alors que cette série était déjà commencée avant l'exécution des otages. L’intérêt commercial avait sans doute été mis en avant.


Mais je ne peux m’empêcher de penser que cet intérêt venait peut-être servir une autre nécessité d’occultation chez Fautrier, psychique celle-là… Notamment en apprenant qu’il détruisait beaucoup ses œuvres et rejetait  toute sa création précédant cette période de la seconde guerre mondiale. (Ci-contre: reproduction de la couverture d'un numéro hors série de la revue "Beaux-arts magasine" consacré à l'exposition Jean Fautrier au Musée d'art moderne de la ville de Paris en 1989 et représentant une tête d'otage.)


J'apprends en effet que son parcours de peintre a été chaotique, parcours à éclipses, avec des moments de succès et des moments d'oubli, et qu'il se retirait volontiers du monde. Certains de ses échecs ont été cuisants et lourds de conséquences pour son rapport avec la commercialisation de son art. Mais Fautrier a toujours été lié à des poètes, des artistes et des collectionneurs qui l’ont soutenu même quand le public ne suivait pas.


En lisant les ouvrages consacrés à sa biographie, je constate que beaucoup répètent ce qui est déjà écrit. Mêmes insistances, mêmes blancs. Les commentaires n'interrogent pas des liens éventuels de l’œuvre de Fautrier avec son expérience première de la guerre à 19 ans. Ce silence me frappe. Renvoie-t-il à un silence de l'artiste lui-même sur cette expérience, en écho à celui de beaucoup d‘autres combattants de cette guerre?  Je me suis demandée si précisément  cette expérience des horreurs de la guerre de 14 ne faisait pas retour avec les faces boursouflées des "Otages".



Celles-ci semblent en effet avoir perdu toute ressemblance avec l'humain. Traitées en « haute pâte » , elles sentent la torture, la maltraitance, la pourriture, la décomposition du corps, son morcellement, tels que l'artiste a dû les rencontrer aussi entre 1915 et 1918 sur le front. C’est une hypothèse. Le plus fort texte que j’ai lu à leur sujet ne fait pas ce lien mais il est écrit par un célèbre poète de ses amis, Francis Ponge, dont le ton me semble à la mesure de la série des "Otages". En voici un extrait:

« Note sur les Otages »

« Fautrier représente le côté de la peinture féminin et félin, lunaire, miaulant, étalé en flaques, marécageux, attirant, se retirant (après tentatives de provocations). Attirant chez lui. Appelant chez lui, à son intérieur. Pour vous griffer? Autre chose: Fautrier est un chat qui fait dans la braise. Il a sa façon bien à lui d’être fauve. Une des façons les plus caractéristiques d‘être fauve. Leur façon d’excréments: en mortier pâteux, adhésif. Et par là-dessus par l’application de leurs griffes sur la cendre, par un peu de terre, un peu de cendres, (puis ils flairent), leur façon aussi de recouvrir rituellement l’excrément. » Ci-dessus: couverture du catalogue de l'exposition de 1998 au Musée de Sceaux. Ces reproductions ne donnent bien sûr qu'une pâle idée des oeuvres elles-mêmes.


Je découvre aussi que le talent de Fautrier s'est révélé déjà à l'adolescence et qu'il a été reconnu précocement. Ses premières oeuvres au retour de la guerre, sont exposées en 1923... Elles présentent déjà beaucoup de corps déchiquetés, mais des corps d'animaux.  Sur des fonds noirs, comme ce « nu noir » resté dans ma mémoire, et qu’on ne peut pas ne pas rattacher à un état psychique marqué par la guerre. Aucun commentaire sur un lien éventuel. Un silence qui me renvoie aussi au "Silence des peintres" de Philippe Dagen (cf article du blog du 15/09/2014).


Il y a chez Fautrier des thématiques qui insistent et des projets inaboutis. Exemple, celui de l'illustration de "L'Enfer" de Dante (1930). Un thème a sa mesure: 34 lithographies en couleurs qui ne seront pas publiées. Les raisons de cet échec ne sont pas claires. Expliquées souvent par la crise. Peut-être aussi par une réticence de son ami Malraux qui avait pourtant initié le projet avec Gallimard. Pour Daniel Marchesseau, il y a bien "l'avant et l'après Enfer". Plus tard, Malraux, à propos de la série des "Otages", qualifie l' oeuvre de Fautrier de "hiéroglyphie de la douleur". Et il constate: "Peu à peu Fautrier supprime la suggestion directe du sang, la complicité du cadavre." Et encore: " Ramené toujours au tragique, le représentant toujours moins, l'exprimant toujours davantage."


Détails sur le produit

L'univers de Fautrier est tourmenté, son oeuvre à éclipse sur le plan de la  célébrité suit pourtant une logique très visible rétrospectivement. Les éléments de sa biographie semblent souvent incertains, non confirmés, de sorte que tout un mystère entoure la vie de cet homme. Comment comprendre qu’il soit fait si peu de cas de sa présence sur le front pendant trois ans, comme élément déterminant peut-être de sa production?


De même, me frappe le peu de cas fait des conditions de sa petite enfance: enfant non reconnu par son père, élevé par sa grand-mère, puis envoyé rejoindre sa mère en Angleterre après la mort de son père et celle de sa grand-mère. Quelles traces de cette naissance et du port du nom de sa mère? J'aimerais un jour aborder ces questions avec plus de données en mains. Quoi qu'il en soit, l'oeuvre parle, interroge et peut même susciter un certain effroi.. Le spectateur, regardeur, peut se sentir invité à laisser résonner cet effroi en lui. C'est l' écho que j'ai voulu donner ici.



Ci-dessus, couverture du catalogue de l'exposition du Musée-galerie de la Seita de 1998: "Fille au tablier bleu", 1925). Pour la documentation sur Fautrier, il faut aussi se reporter au livre de Pierre Cabanne, édité à l'occasion de l'exposition du Musée d'art moderne); ainsi qu'au catalogue de l’exposition de la Fondation Pierre Gianadda par Daniel Marchesseau, 2005.










lundi 17 novembre 2014

Encore en guerre!





Revenir du front, tenter de revivre avec les siens qu'on ne reconnait plus, qui ne vous reconnaissent plus, et puis revenir sur ce qui a été vécu, l'exhumer en relation avec les autres, avec ceux qui ont partagé les mêmes expériences. L'exhumer dans un cadre thérapeutique, soutenu par un thérapeute, ancien du Viet-Nam, et par le groupe de tous ceux qui sont ensemble en thérapie.


Dans le film "Of men and war", de Laurent Bécue-Renard, sorti récemment sur les écrans parisiens, il y a tout cela mais il y a encore autre chose. Un niveau de plus: celui qu'amène le réalisateur ayant décidé de réaliser ce projet d'aller rencontrer et suivre puis filmer certains de ces soldats et leurs familles, vétérans d'Irak et d'Afghanistan, sur plusieurs années, aux  Etats-Unis, dans un de ces centres spécialisés de prise en charge.


Of Men and War (Des hommes et de la guerre)Le document disponible à l'entrée du cinéma est remarquablement bien fait. On y apprend entre autres que le réalisateur, français, a été confronté lui-même au silence sur la guerre de ses deux grand-pères, guerre de 14 en l'occurrence. Son film est simple, clair. Il réussit à donner presque un caractère d'évidence à ce travail de thérapie proposé dans ce centre alors qu'il s'agit de traumatismes de guerre. Evidence du fonctionnement de ce travail; de la légitimité de son dispositif en groupe auquel s'adjoignent des séances individuelles; évidence de ce à quoi le spectateur assiste et qui dispense de tout commentaire explicatif. Une évidence même déroutante parfois...


Continuellement, dans le film, le mot "fuck" est lâché, balancé, craché. Mais quand l'un des vétérans scande "la guerre, c'est la merde tout le temps, ce n'est que cela", la force des mots va bien au-delà d'une simple formule argotique: les mots sont lourds de l'extrémité de l'expérience; ils sont  posés avec le regard droit dans les yeux du thérapeute.


Quand plusieurs vétérans racontent le choc d'avoir eu affaire à des corps méconnaissables, amputés, à des morceaux de corps qu'il fallait tenter d' apparier, à des organes épars, à des membres emmêlés ou rigidifiés, je pensais à ces situations que me racontent les soignants de services où sont soignés des malades dans des états du corps parfois inimaginables. Ceux-ci arrivent à dépasser l'effroi ou l'horreur première pour soigner. L'expérience les habitue mais sans les rendre insensibles pour autant, parce qu'il y a, disent-ils, la perspective de soigner et d'accompagner un être humain. Le choc premier, qu'il s'agisse d'une nouvelle expérience du soignant ou de la rencontre d'un nouveau malade, est dépassé grâce à cette perspective, grâce au sens qu'ils lui donnent. 


Mais quand il s'agit de guerre, parfois de torture, cette horreur-là fait perdre le sens. Et si en plus, au retour, il n'est pas rendu hommage aux soldats, si leur expérience n'est pas accueillie, alors cette trahison achève les ravages du traumatisme. Je pense au film d'Abel Gance récemment montré à la télévision, "J'accuse", 1919, avec cette impressionnante cohorte des morts qui reviennent accuser de trahison les vivants. (visible encore sur internet Arte jusqu'en Décembre).

 
J'accuse [VHS]Mais j'ai pensé aussi à la façon dont les artistes ont tenté de rendre compte de cette expérience extrême des guerres et du front, notamment de la guerre de 14-18; leur débats ont parfois été cruciaux face au risque d'esthétisme notamment (cf l'article du blog "Le silence des peintres?").

Ces questions ont rebondi encore pour moi quand j'ai pu assister  à la dernière chorégraphie de Maguy Marin montrée la semaine dernière aux Abbesses à Paris ("Bit"). Il y avait en particulier une scène de corps enchevêtrés, comme dégoulinant sur une pente rouge. Contrairement à l'avis de certains critiques, ce n'était pas de l'esthétisme, pour moi, ni une image éculée. C'était même presque écoeurant, après la première vision dans la pénombre où l'on ne réalisait pas ce dont il s'agissait: masse informe, corps méconnaissables. La chorégraphie travaillait au corps cette question-là aussi, à savoir que faisons-nous de nos corps, que sommes-nous capables d'en faire?


Parmi les chocs racontés par ces vétérans, il y a aussi l'horreur d'avoir tué un enfant! "De loin il ne faisait pas si jeune! Mais de près, seize-dix-sept ans! -Et toi? demande le thérapeute, tu avais quel âge? -Dix-huit! -Tu étais aussi un enfant! Un enfant a tué un autre enfant!" Et puis au long du film, il y a les coups de colère pendant la thérapie. L'envie de tout lâcher! La constance inébranlable du thérapeute. Le soutien et l'encouragement de tous les autres, et parfois aussi leurs engueulades vivifiantes et accompagnantes.


Pas d'explications, pas de discours. Une approche résolument directe, pragmatique... Pas de pathos non plus, même si tous ces hommes pleurent à un moment ou un autre.  Des regards saisissants, pathétiques, graves,  désemparés. Mais aussi la peur gravée au corps,  des membres qui tremblent, des balancements autistiques, des frottements compulsifs, des souffles coupés...  


Et puis il y a ces scènes extérieures, familiales, avec les enfants, les parents, grand-parents et les compagnes qui ont aussi à tenter d'avancer avec ce que vit leur père, fils ou compagnon. Le réalisateur, qui a choisi de mûrir son film avec ceux qu'il filme ensuite, a pris le temps de suivre tous ces mouvements sans les cliver, des plus lourds aux plus réconfortants, des plus vivants à ceux qui semblent arrêtés ou chargés de désespoir, vécus seuls, en groupe ou en famille. Avec eux, le réalisateur a fait aussi son chemin, et il nous le transmet avec une extrême simplicité.