vendredi 9 octobre 2015

"Miserere" de Georges Rouault

Mémoires de Guerre  Juin 1917-Janvier 1919"Sommes-nous tous devenus fous?" écrivait W.R.Bion dans ses Mémoires de guerre (p. 81 de la traduction française, éditions du Hublot). Sans doute de nombreux autres témoins ont-ils utilisé ce terme à propos de ce qui a dépassé les bornes humaines au cours de cette guerre.

Pour Bion, en particulier, la trève du Noël de 1917 a marqué un moment extrême, les soldats se livrant sans mesure à une orgie de boisson et de nourriture: "Quinton et moi avions l'impression d'être dans un autre monde. Les hommes hurlaient, et s'affalaient, ivres, un peu partout. Personne n'y prêtait attention." Et c'est ainsi qu'il conclut ses notes sur cette journée: "On rentra au camp à 22 heures après avoir pataugé dans la neige et dans la gadoue et ainsi prit fin notre premier Noël en France. Etions-nous tous devenus fous?" 

 
Le peintre et graveur Georges  Rouault, quant à lui, gravait au même moment l'une de ses eauxfortes avec cette légende "Nous sommes fous" (Cf reproduction ci-dessous). Né en 1870 il n'était pas sur le front en 14-18, mais son inspiration largement religieuse s'est imprégnée alors des désastres de la guerre pour sa série "Miserere", commencée dès 1912. Celle-ci a été exposée, à l'occasion des commémorations du centenaire de la guerre de 14, au prieuré d'Airennes, dans la Somme, mais je n'en ai appris l'existence qu'à Péronne, alors que l'exposition se terminait le jour-même. Je ne peux donc pas la recommander aux lecteurs. 


L'histoire de la création du "Miserere" est pleine de détails qui entrent en résonance avec tout le travail actuel des psychanalystes, sur les effets des guerres dans la vie psychique et notamment celle des créateurs, même quand ceux-ci n'ont pas combattu eux-mêmes. J'aurai l'occasion d'en aborder un autre exemple avec les expositions d'oeuvres d'artistes contemporains sur le thème de la guerre de 14, proposées au Musée de "La piscine" de Roubaix.


"Nous sommes fous"
De même, c'est un aspect du travail des historiens qui s'est beaucoup transformé depuis les travaux sur cette première guerre mondiale. Leur approche s'est élargie désormais à bien d'autres éléments que ceux concernant les seuls combattants et leurs batailles. (Cf le numéro de la revue des "Lettres de la SPF" n° 28, 2012, intitulé "La guerre sans trève", auquel j'ai déjà fait référence sur ce blog). Toute la vie des hommes de l'arrière, des femmes, des familles, des "civils", est entrée désormais à part entière dans les données historiques des guerres.


La série des 58 planches du "Miserere" était prête dès 1927 mais il a fallu attendre 20 ans pour que le livre soit édité! Etonnant destin de ces oeuvres qui traversent les époques et drainent avec elles toute l'épaisseur de l'Histoire avec celle des éprouvés les plus intimes de leurs créateurs!


Dans sa préface, Rouault constate: "La mort d'Ambroise Vollard... la guerre... l'occupation et ses suites et enfin mon procès furent sources de retards indéfinis. Malgré un certain optimisme de fond, j'ai pu avoir des heures noires et j'ai douté de voir jamais la publication de cet ouvrage terminé depuis si longtemps et auquel j'ai toujours attaché une importance essentielle." (Il fait allusion au procès avec les enfants du marchand Antoine Vollard qui avait, déjà en 1917, acheté l'ensemble de l'atelier du peintre avec ses 770 oeuvres. )


Cet ensemble de gravures est donc marqué par les deux guerres mondiales, la première l'ayant en partie inspiré, la seconde en ayant facilité l'accueil par une société sortant tout juste des désastres de la seconde guerre mondiale. On peut ajouter à cette place des guerres dans l'oeuvre de Rouault sa date de naissance qui n'a peut-être pas été sans effet sur sa construction d'enfant (1870). Et c'est bien un rapport au temps différé qui marque particulièrement le "Miserere", pour des raisons de circonstances, croisées avec la difficulté générale que l'artiste reconnaissait lui-même à mettre un terme à la retouche de ses oeuvres.


Ce rapport au temps différé est bien caractéristique des oeuvres liées aux traumatismes de guerre. J'en ai évoqué certaines en lien avec les travaux de Jean-Max Gaudillière et j'ai abordé sur ce blog la situation du peintre Jean Fautrier reliant sa création pendant la guerre de 40  à son expérience de la guerre de 14 (voir les trois articles du blog "L'Enfer de Fautrier, 1, 2 ,3", fin décembre 2013 et début janvier 2014 ) .

  
 L' eauforte reproduite ci-contre est intitulée "Face à face": un autre face à face que celui suggéré par l'exposition de Péronne (cf article précédent du blog) mais non moins saisissant...


La mauvaise qualité de ma photographie apporte cependant un détail imprévu: une "sainte face" émerge du fond  de la photo entre les deux personnages, motif bien souvent abordé par Rouault et dont une reproduction sur tissu a été réalisée pour l'exposition.


Cette crucifixion, émergeant à peine par son reflet depuis un autre espace, comme traversant les murs, et même intemporelle, vient donner une étrange profondeur à cet inquiétant "Face à face".


Les gravures du "Miserere"  ont une portée qui dépasse les thèmes explicitement abordés. Le religieux, le christique, le tragique de la guerre, y côtoient le grotesque, la figure du clown ou d'autres motifs travaillés tout au long de la vie de l'artiste.


Une édition du "Miserere" a été publiée aux éditions du Seuil. Georges Rouault lui-même a écrit "Sur l'art et sur la vie", paru en collection folio; et un beau site de la Fondation Georges Rouault lui est consacré. Quant au superbe Prieuré d'Airennes, il est géré par l'association "Présence de l'art" et propose régulièrement des expositions artistiques.


 





jeudi 24 septembre 2015

"Face à face" à l'Historial de Péronne

Ce matin, c'est la fête dans la jolie ville de Péronne. Il semble presque incongru de se faufiler sans détours, à travers les stands et les estrades de circonstance, dans la direction de l'Historial de la Grande guerre. J'y étais venue voilà une bonne dizaine d'années voir une exposition sur les enfants dans la guerre alors que je travaillais sur les faire-part de naissance et notamment sur les cartes postales envoyées au front pour annoncer aux jeunes pères la naissance de leur enfant (cf Faire part d'enfances).


Aujourd'hui, c'est une autre exposition qui me convie à Péronne, intitulée " Face à face ". Dès l'entrée, une mise en garde accueille le visiteur,  l'invitant à ne pas laisser des enfants y entrer seuls. Oui, il s'agit bien ici des "gueules cassées".  Seule en ce matin de septembre, je  découvre lentement les espaces resserrés de l'exposition. L'atmosphère est sombre et silencieuse. Un jeune couple entre à son tour, un peu par hasard, semble-t-il. Trois petits tours, quelques échanges et puis s'en vont...


Je ne suis pas mécontente d'être seule ici. Du moins, il ne me semble pas que d'autres personnes soient entrées avant moi. Le temps maintenant semble s'être arrêté. Je pense aux travaux de Jean-Max Gaudillière et de Françoise Davoine sur les traumatismes de guerre. C'est surtout cet étrangeté du temps arrêté du trauma qui me saisit. Comme si je pouvais ici en éprouver quelque chose. 


Je me laisse prendre par l'intensité de ce que ces éléments rassemblés sur la guerre provoquent en moi. Visages défigurés, regards meurtris, figures flottantes accrochées en hauteur... L'espace clos de l'exposition craque de tous ses bois, de toutes ses matières : le parquet, les vitrines, peut-être aussi les spots.


Bientôt, il me semble même que quelqu'un est là. Si ce n'est qu'une fausse impression, elle apporte cependant avec elle  le trouble, l'effroi de l'absence-présence. C'est ainsi qu'elle m'invite à  accueillir la présence de ces morts. Non pas seulement des visages mais des histoires singulières qui sont ici évoquées, racontées par des écrits, des objets, des photos, des moulages. Et aussi bien celles des médecins et des chirurgiens de l'époque que celles des actuels "chirurgiens de la face"; aussi bien celles des soldats d'alors que celles des opérés d'aujourd'hui; des hommes qui avaient déjà une histoire avant d'aller combattre au front, ou avant d'explorer et d'apprendre la chirurgie faciale; des hommes et des femmes qui avaient déjà une histoire, souvent suicidaire, avant de bénéficier aujourd'hui de la chirurgie faciale.


Une étrange détresse me gagne en écho avec celle que ces combattants ont dû vivre. Un écho qui impose le silence, le respect, en tout cas, une certaine réserve. Mais d'autres visiteurs,  bruyants ceux-là, entrent et sortent! Ils ne font que passer, eux aussi. Leur regard est à peine arrêté. Nous ne sommes sans doute pas dans le même temps, ceux de 14-18, les passants d'aujourd'hui, et moi-même! Voici encore une fois, me dis-je, toutes ces vies peut-être "exposées" inutilement, inaperçues, des vies qui, pour beaucoup de visiteurs, ne comptent pas vraiment!


Qu'est-ce-qui, au contraire, aurait pu les retenir, ces passants pressés? Peut-être la connaissance de certaines données de l'histoire de leur famille ? Un savoir sur l'un de leurs ancêtres engagé dans cette guerre? Pour ma part, ce n'est pas la raison de mon travail sur ces questions. Ou ce serait plutôt mon étonnement initial qu'une telle guerre semble avoir laissé si peu de traces dans certaines familles, alors que toutes étaient touchées, à l'époque: pas une famille qui n'ait eu à compter ses morts, même si la guerre se déroulait parfois loin des régions d'origine de tous ces combattants. Peut-être la seconde guerre mondiale recouvre-t-elle encore trop la première. Sans doute, les commémorations actuelles du centenaire de cette « grande » guerre peuvent-elles aider à lever ces silences-là. 


Aujourd'hui, devant ces morceaux de vies singulières, j'ai plaisir à découvrir des parcours originaux. Celui d'un séminariste trop peu conforme, renvoyé du séminaire et devenu médecin et spécialiste de la chirurgie faciale; celui d'un chirurgien devenu aussi illustrateur médical en travaillant avec des "gueules cassées" à l'hôpital militaire, ou encore ceux de ces hommes et ces femmes opérés de nos jours pour une chirurgie faciale réparatrice. La continuité de la recherche médicale depuis cette guerre jusqu'à aujourd'hui donne une dynamique particulière à l'exposition. Elle crée un lien entre les humains à travers le temps, non pas seulement à partir du traumatisme mais aussi des capacités de reconstruction humaine, physiques, psychiques, symboliques et de l'accueil renouvelé de la vie. 


Depuis 2014, d'autres expositions ont déjà rendu compte du lien créé par les artistes, sur le front ou après-coup, et jusqu'à aujourd'hui. J'en ai évoqué certaines sur ce blog. Mais au cours de ce périple de septembre 2015, j'ai pu en découvrir d'autres sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article. Celle-ci se termine le 11 Novembre prochain.

jeudi 10 septembre 2015

"Histoire d'Irène" d'Erri De Luca

Dans Histoire d'Irène, Erri De Luca distille de petites merveilles d'écriture avec une incroyable fluidité qui donne de la joie. Pas de clivage entre le corps, la nature, l'histoire, la politique, la langue, les textes, la culture. Une liberté de mouvement qu'incarne aussi son personnage d'Irène. Une écoute de la respiration du corps, de l'autre, du monde.


 J'y ai trouvé, entre autres, de magnifiques variations sur la vie des sens, telle qu'elle peut habiter les humains mais aussi telle que nous apparait celle des animaux, si nous acceptons de nous y rendre réceptifs. 


J'y ai lu des mélodies sur les corps, les dos, la verticalité de nos gestes et leur horizontalité, ceux qui s'accrochent à la terre ou au corps maternel, et ceux qui se laissent emmener dans une fluidité liquide.


Et j'y ai éprouvé les fulgurances de nos renversements au-devant et en arrière qui ouvrent encore d'autres horizons sur la femme de Loth et les thématiques tissées autour d'elle. Décidément, elle ne cesse de changer de forme et de matière, de se "désempierrer", cette femme de Loth!


Ainsi, je n'avais jamais pensé que "le rameur" est une figure exemplaire des interrogations sur le mouvement de regarder devant ou derrière soi en avançant: en effet il tourne le dos à sa direction et reste orienté sur ce qu'il quitte.



Cela donne quelque chose comme un poème chez Erri De Luca: "Le rythme des rames et des poumons rappelait au sous-lieutenant le pas des marches en montée. Il se voûtait comme sous son sac à dos, mais la position du rameur sur un bateau qui avance en regardant en arrière est plus belle et plus étrange. Le dos tourné vers l'arrivée ne permettait pas d'évaluer l'approche. Il ponctuait bien en revanche la distance depuis la terre ferme prisonnière. Il souriait de la voir s'effacer dans le noir en même temps que les mille deux cents jours de guerre." (p 100, Histoire d'Irène, Gallimard 2013). 
 

La montagne, la mer, le corps, l'Histoire, la résistance... La transformation d'un héritage par le travail de la langue, la fabrique des histoires, la réceptivité à ce qui fait naître une écriture...


jeudi 20 août 2015

Temps, lien et destruction

Ces mains m'ont immédiatement fait penser au travail et au lien des psychanalystes Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière (décédé il y a quelques mois), auxquels je me réfère souvent sur ce blog. Elles proviennent d'une stèle attique datant du 4ème siècle avant JC.


La permanence de ce  geste de mains, qui se joignent -ou se disjoignent, on ne sait- appelle, en quelque sorte, le temps dans toutes ses dimensions. Elle maintient inscrite dans le marbre une longue histoire feuilletée: celle des Grecs dans leur antiquité, celle de l'art et des guerres politiques, si étroitement entremêlés jusqu'à nos jours dans de nombreuses sociétés, celle de ces deux personnages sculptés, suffisamment importants sans doute pour avoir été pris comme modèles d'une œuvre d'art, incarnant un symbole essentiel du lien.


Ces mains disent le mouvement de ce lien symbolique dans la longue durée et au-delà des destructions multiples qui l'attaquent continuellement. Il maintient  une permanence à plusieurs niveaux, à travers les transformations du monde, des sociétés, et  du rapport de celles-ci aux œuvres d'art.


Je ne dispose pas de renseignements suffisants actuellement sur ce fragment pour approfondir mes hypothèses avec les apports de l'histoire de l'art, mais la légende de la carte postale évoquant une "stèle" fait penser qu'il peut s'agir d'une stèle funéraire. Ceci confirmerait encore la configuration singulière de cette représentation du travail des temps telle qu'elle nous parvient, à travers une oeuvre funéraire, sa conservation malgré sa destruction, sa photographie et son exposition actuelle dans un Musée. 


En effet, ces mains sont exposées à Athènes, au Musée de l'art des Cyclades, tout près de la place Syntagma où se manifestent particulièrement les débats politiques de la Grèce d'aujourd'hui.


Elles me semblent donner une représentation saisissante du temps feuilleté dont parlait Jean-Max Gaudillière dans son séminaire à propos des œuvres créées dans le temps du trauma; œuvres superposant les temps et même les imbriquant selon une logique difficile à déchiffrer à laquelle il tentait de nous rendre réceptifs.


Cette représentation d'une permanence possible du lien dans l'imbrication des temps, face à l'attaque permanente dont il est l'objet, peut aussi se lire psychiquement en relation avec la relecture que faisait Jean-Max Gaudillière du travail de W.Bion sur les liens psychiques et le temps.


dimanche 19 juillet 2015

Allée Freud



Vous croyez peut-être la reconnaitre, cette rue, si vous avez lu Rue Freud ou vu la couverture du livre. Mais non, il s'agit bien d' une allée! Et celle-ci ne se situe pas dans le 19ème arrondissement de Paris sous le périphérique ...

 
Non, elle se faufile en plein Paris, à l'hôpital de la Pitié Salpétrière... On peut la trouver en accédant par l'entrée du boulevard Vincent Auriol pour parvenir au pavillon Marguerite Bottard, qui accueille des personnes en long séjour.


Mais cela peut demander du temps et de la persévérance pour la trouver, surtout si l'on n'a pas l'habitude d'accéder à l'hôpital par cette entrée.
 

En effet, l'allée est introuvable sur le plan de l'hôpital et encore moins sur celui de Paris. Quant au personnel du bureau d'accueil, il n'avait pas la moindre idée de son existence lorsque je l'ai sollicité...


Et lorsque après une petite recherche infructueuse j'ai constaté: "Vous ne l'avez pas trouvée?", on m'a rétorqué "Non! ce n'est pas que nous ne l'avons pas trouvée, elle n'existe pas!"

 
Cher Freud! Toujours échappant à une officialisation explicite! Toujours menacé de disparition,  et cela de différentes façons,  aussi bien qu' à différentes époques. Dans cet l'hôpital où il s'est rendu pour travailler avec Charcot, son existence demeure quasi clandestine au quartier Charot; en l'occurrence, pas tout à fait inscrite. 
 
 
Entre les dessous du périphérique et les allées non répertoriées d'un l'hôpital, Freud semble voué aux exils et aux anonymats... Pourtant, c'est bien une collègue psychanalyste qui m'a alertée sur la chose, alors que nous discutions de mon livre Rue Freud...


L'accès à l'inconscient ouvert par Freud ne s'accommode sans doute pas facilement d'une institutionnalisation trop facile. "On sait bien" que son nom a sa place ici ou là, mais pas trop voyante "quand-même"... 

Reste pour moi à reprendre les chemins de cette nomination d'une allée à l'hôpital, quels en ont été les détours et les passages. A quelle occasion celle-ci s'est faite et qui en a été l'initiateur.

J'en saurai sans doute plus dans quelques temps. Quoi qu'il en soit, je ne compte pas en rester à ce "stop" dressé en travers de l'allée Sigmund Freud, sauf à le prendre comme une invitation à m'y attarder!
 


dimanche 5 juillet 2015

Questions de traduction

La pratique du blogger expose à des surprises multiples provoquées parfois par les commentaires. Ils sont rares sur "Rue Freud", mais ils empruntent parfois des chemins improbables. J'avais ainsi rendu compte des échos qui m'étaient parvenus au sujet de l'article que j'avais publié sur le peintre Fautrier ("L'Enfer de Fautrier 2", 27 Décembre 2014 ).

 Il y a aussi des plaisantins de la toile qui s'essayent à vous encombrer et je ne les publie pas. Mais récemment un commentaire en anglais m'a été proposé pour l'article "la femme de Loth en guerre" que je n'ai pas publié non plus mais qui m'a laissée perplexe. N'étant pas sûre de ma propre traduction anglaise, j'ai voulu, à titre expérimental, et sur le conseil amusé d'amis et collègues à qui j'en parlais, guère plus anglophones que moi, semble-t-il, me référer à une traduction sur Google du texte anglais en question:

Hey just wanted to give you a quick heads up. The words in your post seem to be running off the screen in Opera. I’m not sure if it is a formatting issue or something to do with internet browser compatibility but I thought  I’d post to let you know. The lay-out look great though! Hope you get the issue fixed soon. 

Ce qui a donné:

Hey je voulais juste vous donner un heads up rapides. Les mots dans votre poste semble être exécutés hors de l’écran dans Opéra. Je ne suis pas sûr si cela est une question de mise en forme  ou quelque chose à voir avec internet la compatibilité du navigateur, mais je pensais que je poste à laisser vous savez. La disposition fière allure si! Espérons que vous obtenez la question fixe bientôt. lauriers 


Quelle leçon! Non pas à propos de "l'allure", même "fière", mais plutôt de ce qu'est une tournure de langage, en somme, de ce qu'est une langue, une forme d'ensemble qui témoigne d'un alliage, d'une façon de lier, d'articuler, qui dit une mobilité, organisée mais souple...  Pas de logique binaire, pas de mots pris comme des chiffres, dans le travail de la langue, ni parlée ni écrite!


On peut se désoler de ce traitement fait à une langue, pourtant nous en avons tellement ri! Et puis on peut aussi regarder sur une page du journal "Le monde" accessible sur internet comment se conjugue le verbe traduire... Oui... Nous aurions pu traduire... Mais il fallait que je traduise... Nous aurions préféré que vous ne traduisiez pas... Allons-y, traduisons! Et si cela vous dit, allez donc à la recherche du "traduisissions"...


Finalement je préfère vous rappeler l'existence de ce beau film paru en DVD, magnifique approche des questions de traduction avec des témoignages mais aussi une très belle mise en images; et penser à la traduction au sens où elle peut s'entendre avec tout travail de création.




mercredi 17 juin 2015

L'enfant au bras levant

...ou celui qui voulait revenir en arrière.

Ce texte sera cette fois-ci sans images photographiques: peut-être d’autres images surgiront-elles chez le lecteur…

Des cris dans l'avenue. Des cris répétés, hurlés de plus belle, comme savent faire les enfants. Et cela dure. Je finis par ouvrir la fenêtre.

Sur le trottoir d'en face, un garçon de deux ans environ refuse de se laisser prendre la main par un homme qui lui parle vivement. Celui-ci semble chercher à le convaincre, sans succès, de le suivre. L'enfant reprend sa main violemment et hurle de nouveau en tendant l'autre bras du côté opposé.

Je ne distingue aucun mot mais à chaque essai de l'homme, l'enfant se refuse obstinément à le suivre, reprend sa main et tend à nouveau son bras tenace vers l'arrière. Sa position est latérale par rapport au trottoir. Je le vois face à moi, alors que sa tête et son bras donnent des directions opposées, l'une du côté de l'homme, l'autre du côté où l'enfant appelle avec son bras. Sa posture ne marche ni ne recule; arrêtée mais dans un mouvement intense qui déchire son corps, celui du refus du côté de l'homme, celui de l'appel par le bras de l'autre côté, celui des hurlements qui explosent, face à la rue, face à personne...

L'homme semble menacer de laisser le garçon. On le dirait même prêt à partir. Irait-il jusqu’à l'abandonner? Il s'adresse alors à un autre homme dans les parages, que je n'avais pas vu, derrière les platanes, comme s'il lui expliquait qu'il démissionnait et qu'il lui passait le relais. Il s'éloigne. Je ne le vois plus. Le deuxième homme, apparemment gêné, hésitant, parle au garçon, mais à distance. Il cherche à son tour avec ses gestes maladroits à le convaincre de le suivre ou plutôt de suivre l‘autre homme.

Etrange manège! Qui sont donc ces hommes par rapport à  l'enfant qui, quant à lui, relève répétitivement son  bras vers l'arrière, vers quelqu'un que sans doute il ne veut pas quitter, qui peut-être l'abandonne? Quel conflit cause donc ce déchirement?

Le premier homme a disparu mais le garçon n'a pas pour autant lâché son regard dans sa direction, tournant la tête d'un côté puis de l'autre, en hurlant. Je vais devoir descendre, peut-être... Les passants ne semblent pas s'inquiéter. A moins qu’ils ne voient quelque chose que je ne vois pas du haut de mes étages?

Le  deuxième homme semble à son tour lâcher prise. Font-ils vraiment semblant de l'abandonner, ces hommes? On ne laisse pas un enfant seul ainsi dans la rue! Même les truands ne font pas cela! Quels liens y a-t-il donc entre ces deux-là et l'hypothétique personne que l'enfant appelle de son bras et de ses pleurs, celle que je suppose être une mère pour lui? Ces hommes ne me semblent pas être en position de père, ni l’un ni l’autre, à cause de cet étrange retrait... Peut-être s’agit-il de maîtres chanteurs harcelant une femme, une mère… Qui lui retirent son enfant sans lui laisser le choix?

Les pleurs de l'enfant sont-ils seulement de la douleur de l'arrachement? Ou bien a-t-il reçu de plein fouet un conflit entre adultes qui l'a laissé sans défense, témoin d’une violence trop forte pour lui? Un rappel traumatique est sans doute en train de saisir sous mes yeux tout le corps de l‘enfant, corps dont les torsions dessinent un corps crucifié.

Une  jeune femme passe par là.  Elle voit ce garçon tout seul et qui hurle.  Elle s'arrête, regarde autour, se demande sûrement ce qui lui arrive. Elle se met à lui parler en se penchant vers lui qui hoquette en reprenant son souffle. Les hommes se manifestent alors de loin sans que je les voie bien. Ils n'étaient donc pas partis! Ils disent quelque chose. La jeune femme les voie et semble en tenir compte; elle caresse alors tendrement les cheveux du garçon et s'en va, apparemment rassurée. Quel effet cette présence passagère aura-t-elle eu sur lui? Aura-t-elle tamisé le pire d’un peu de douceur, d‘un peu d‘humanité?

Le premier homme revient près du garçon et essaye à nouveau de le convaincre de le suivre et de lui donner la main, cela devant le regard de l'autre. Le garçon recommence, il hurle à nouveau et il refait son geste désespéré du bras appelant de l'autre côté, l'appelant en arrière. Mais il faiblit. La rage semble laisser place peu à peu au désespoir. Il est en train de se défaire. Sa respiration s'essouffle. La tête ne se tourne plus, elle bascule vers l’avant, comme ne pouvant plus être soutenue, comme pour faire revenir la douleur vers lui, vers l'intérieur, à défaut d‘être audible à l‘extérieur. Le bras devient beaucoup plus lourd, il hésite à se lever encore aussi haut qu‘auparavant.

C'est alors que l'homme réussit à prendre enfin le garçon dans ses bras de force mais sans trop de violence apparente... Le garçon se retient encore, son corps est en morceaux: il vit sans doute plusieurs temps en lui, celui du refus, celui de l’hésitation, celui de la rage épuisée, celui du désespoir. Il ne veut pas s'abandonner, même s'il est déjà soulevé de terre. Le bras -mais la tête aussi- refusent de partir et de tourner le dos à cet arrière qu'il ne voulait pas quitter. Les jambes flottent sans se livrer encore. S'il accepte enfin de se laisser emmener, tout son corps reste pourtant rétif. Et la tête ne veut pas encore se laisser tomber sur l'épaule de celui qui l’emporte.

Je constate en reprenant mon travail que cette scène continue de se dérouler en moi. Elle se revit avec des scénarios hypothétiques sur son commencement et sur son dénouement. Elle fait résonner encore l’intensité et la courbe sonore descendante des cris et des pleurs. Quel désarroi dans ces larmes, dans ces hoquets étouffant l'enfant, dans ce corps cisaillé, gagné peu à peu par la détresse!

Me revient alors en mémoire un passage de l'Enfer de Dante que j’ai évoqué dans Rue Freud où certains condamnés, anciens devins, se retrouvent dans une déambulation difforme à devoir marcher à reculons, la tête vers l'arrière et le corps en avant, pour avoir trop vu...

Ici en bas de ma fenêtre, la douleur de l'arrachement a créé une autre scène où l'enfant se trouvait sans doute l'otage des incapacités ou des conflits des adultes. Il n'aura pas pu revenir en arrière mais quelles traces auront laissées en lui ce moment d'impossible séparation, ce foudroyant court-circuit des temps  produit dans un si petit corps et pourtant si sonore!


« Wer reitet so spät durch nacht und Wind? Es ist der Vater mit seinem Kind… » C’est la mélodie de Schubert sur le poème de Goethe Der Erlkönig qui m’invite maintenant à clore cet article.