mercredi 30 mai 2018

De Rabelais au camp du Millénaire

Formidable mise en scène que celle de Jean Bellorini à partir de Rabelais ("Le quart livre") en ce moment à St Denis en banlieue parisienne! Un mélange de fête gargantuesque, d'érudition pleine d'humour, de magnifique travail des comédiens-chanteurs, de beauté de la scénographie et des éclairages, de musique extrêmement riche et traversant les siècles. Un intense moment duquel on ressort un peu sonné, traversé de toutes parts!

Du coup l'idée de marcher au retour le long du canal de St Denis jusqu'à Paris a semblé fort bien venue en ce jour chargé de lourdeurs orageuses. Un périple apparemment dérisoire comparé à celui des héros de Rabelais, Pantagruel et les autres, au cours de leurs traversées multiples... Et pourtant...

Au début de ce petit périple dionysien, puisque c'est ainsi qu'on appelle les habitants de St Denis, cette banlieue offre des coins plutôt charmants d'un côté, et assez industriels de l'autre. A gauche, de petites maisons et jardins s'imposent au-devant des immeubles de type HLM mais des HLM à proportions humaines et parfois même assez beaux et dotés d'espaces verts.

La population est bigarrée, souvent à la peau noire, peu nombreuse en cette heure où le jour s'attarde. Les jeunes, par petits groupes, discutent et écoutent de la musique, comme partout. Quelques familles terminent leur pique-nique et remballent sacs, poussettes, et poubelles.

Sur l'autre rive, se déploie une importante architecture d'entrepôts et d'usines. Il en existe même qui ont été décorées de couleurs vives aux motifs fleuris! On se demande quelle initiative en a été à l'origine. Elles m'ont fait penser aux photos recouvrant des façades d'immeubles et de constructions diverses après le passage de JR et d'Agnès Varda au cours de leur périple pour leur film "Visages Villages".

Peu à peu, au fil de la marche, le croisement des deux canaux approche, du canal de St Denis avec celui de l'Ourcq. Mais l'atmosphère citadine s'est nettement densifiée des deux côtés. Se profile même sur la droite un centre commercial et l'on se retrouve en pleine ville de ce côté-là.

En revanche, les promeneurs et cyclistes se sont raréfiés de mon côté. Et apparaissent peu à peu des tentes de personnes sans domicile, disséminées ici et là. D'un coup je réalise que tout s'est transformé. Les bords immédiats du canal sont devenus de part et d'autre des lieux de refuges pour migrants. Ils s'échelonnent de façon continue sur les rives. Quantité de tentes se pressent côte à côte, sans aucun espace entre elles; la place manque pour les humains comme pour les ordures. La couleur des peaux s'est uniformisée... celle de migrants africains sans doute. Un cycliste continue encore un peu sur le bord du canal mais les riverains habitants dans du dur semblent avoir déserté. 


Quelle place ici pour une promeneuse devenant une étrangère au bord de cet espace sidérant rempli d'étrangers en transit? Non pas promeneurs, eux, ni touristes, mais en état d'urgence vitale, de survie espérée. Alors qu'il me semblait risquer de devenir une intruse, je ne les prends pas en photo, bien sûr, et je passe à côté, comme le cycliste. D'ailleurs le chemin de halage s'arrête là.

Je remonte sur l'allée au-dessus du canal qui mène au parc de La Villette et à ses attractions multiples. C'est la foule à nouveau en ce dimanche soir, bigarrée, échauffée, multiple avec encore des familles et leurs enfants qui rentrent chez elles et beaucoup de jeunes qui s'animent.

Le long du canal de l'Ourcq, la population devient peu à peu beaucoup plus homogène: petites embarcations où l'on se donne en spectacle avec bières à l'appui et harangues de l'une à l'autre, pique-niques bien arrosés aussi sur les bords où se sont assis de multiples groupes de jeunes gens bruyants et apparemment joyeux. Population à la peau blanche, même si en s'écartant un peu du bord on retrouve la bigarrure des peaux et des langues et une boulangerie algérienne...

Quel périple quand-même! Quel patchwork humain depuis le théâtre Gérard Philippe de St Denis! Et depuis Rabelais! Tous ces humains si proches géographiquement et si étrangers les uns aux autres! La situation révoltante dans laquelle se trouvent certains d'entre eux, ne semble pas créer de révolte, même pas de bruit, à peine du désordre dans un paysage destiné probablement à être "réhabilité" comme l'ont été les bords du canal de l'Ourcq, notamment  du côté de Bobigny, après avoir servi de lieu refuge pour les "Roms" il y a quelques années.

dépliant proposant des randonnées le long du canal de St Denis 
Qu'est-ce-que cette vie qui continue, fragmentée, clivée, comme le sont nos vies psychiques après des tempêtes traumatiques? Rabelais nous en dit-il quelque chose? Jean Bellorini nous propose avec lui de "dégeler" les paroles. Sans doute une voie d'une grande richesse à suivre. Cependant chez Rabelais, le dégel des paroles fait entendre la fureur des guerres...

Ce matin, j'apprends aux informations que ce camp de migrants précisément est évacué en ce moment même. On l'appelle "camp du Millénaire"! Mais oui! Une décence minimum aurait pu éviter cette nomination monstrueuse! Bien sûr, il s'agit du nom du fameux centre commercial que j'avais aperçu sur la droite.... Ainsi d'une rive à l'autre du canal les noms de lieux crient aussi les aberrations de nos sociétés.


 


samedi 5 mai 2018

Au présent d'Anselm Kiefer



Für Andrea Emo 2015-20017
L’espace grandiose de la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin en banlieue parisienne offre à nouveau aux visiteurs l’occasion de se rendre réceptifs à une grande œuvre, celle d’Anselm Kiefer.

Avant même d’avoir encore pénétré dans les différentes salles, les tableaux vous happent de loin, alors que vous ne faites encore que les apercevoir. Ils construisent déjà l’espace de la rencontre entre eux et vous: un espace vierge et pourtant déjà tout habité de l’œuvre à peine entraperçue.

L’entrée dans ce lieu invite celui qui pénètre à un ralentissement de son propre rythme, de sa marche, de sa respiration, de sa parole, même. Les visiteurs chuchotent plus qu’ils ne parlent et restent le plus souvent seuls devant ces immenses œuvres, même s’ils sont venus accompagnés.

Au moment où l'on sent son corps se dilater aux dimensions des tableaux, il faut tenter de se rendre réceptif pour un temps de silence intérieur prêt à accueillir des vagues de bouleversement intime, d’émotion, de douleur, d’émerveillement. Il m’a semblé important de ne pas vouloir chercher d’emblée à comprendre l'oeuvre même si beaucoup de choses sont écrites à son sujet et même parlées par l’artiste lui-même; plutôt laisser entrer en soi tout un monde, tout un rapport à l’espace qui offre un accès à un voyage temporel. 

La possibilité de se laisser gagner par l’espace-temps de l’oeuvre d’Anselm Kiefer est magnifiquement offerte dans ce lieu hors normes, hors de Paris, auquel on peut même accéder par le canal de l’Ourcq, à pied, en vélo, en bateau... On peut déjà se déplacer, symboliquement et avec tout son corps pour atteindre cet espace. Hélas les photos que je joins à cet article ne permettent absolument pas de sentir le mouvement des oeuvres. Mais l'affiche-même de l'exposition est beaucoup moins prenante que le tableau lui-même, semble toute plate quand on a vu l'original. 

Dans ces derniers tableaux, Anselm Kiefer reprend des œuvres anciennes et les transforme. Elles prennent ainsi une épaisseur singulière, faite de surimpressions, d’effets de transparence, d’effacements et de recouvrements ; toute une architecture qui sculpte l’espace de la toile et qui met à l’œuvre la capacité de l’artiste à faire accéder le regardeur au geste créateur lui-même, comme s'il s'accomplissait devant lui. 

Under der Linden an der Heide, 1987-2017
Les traces, les épaisseurs prennent corps alors qu’une partie du tableau semble même avoir été rageusement rejetée par l'artiste, maltraitée. Comme s'il y avait projeté son tourment, peut-être un tourment temporel. Comme s'il avait cherché à rassembler dans chaque tableau une appréhension du temps où seraient présents simultanément passé, présent et futur. Et cela donne le vertige...

L’artiste lui-même  commente son travail fait à partir du philosophe italien Andrea Emo avec un vocabulaire d’abolition de soi et de renaissance. Et s’il y a de la destruction à l’œuvre, le regardeur n’est pourtant pas embarqué dans un mouvement mortifère. C’est même plutôt une profusion créatrice qui se manifeste devant lui, en offrant la possibilité d’un souffle, d’une respiration, d’une ouverture salvatrice aux dimensions de l’infini.         


dimanche 8 avril 2018

Accueillir l'oeuvre de Jean Fautrier

La passoire, 1955
Voici aujourd'hui une rétrospective de l'oeuvre de Jean Fautrier qui donne, au Musée d'art moderne de la ville de Paris, une belle occasion de saisir l'ensemble du parcours du peintre.

A propos de l'exposition présentée au parc de Sceaux en 2014, j'avais évoqué sur ce blog mon intérêt pour cette oeuvre mal connue du grand public, malgré sa force, et mes recherches sur la biographie de l'artiste (articles de Décembre 2014 et Janvier 2015).

Cette fois-ci, l'ampleur de l'exposition permet d'enrichir notre regard sur l'artiste et les commentaires des critiques de l'époque viennent maintenant se confronter à ceux d'aujourd'hui.

Otage vers 1943
Le critique de Télérama, par exemple, Olivier Cena, semble désemparé et même plutôt ennuyé devant ce travail. Il cite des propos de Fautrier lui-même qui dit s'ennuyer de sa peinture ou de peindre. A mon tour, alors que je parvenais à la dernière salle de l'exposition, une visiteuse m'a demandé ce que je pouvais bien voir là-dedans. Pour elle, le peintre peignait toujours la même chose!

Oui mais ce n'est qu'à première vue. Et les propos à l'emporte pièce du peintre ne me semblent pas dire autre chose qu'une lassitude devant la difficulté à dire quelque chose du processus créateur, d'ou des réponses provocatrices aux questions sans réponse possible dans un cadre d'entretien où l'on attend "le" propos frappant, "la" phrase phare qui sera citée indéfiniment dans les articles...

Pour ma part, face à une telle ouvre, je me sens comme dans un univers psychique à découvrir, ainsi que dans mon travail de psychanalyste. Il ne s'agit pas de trop vouloir comprendre, mais plutôt de se laisser gagner par l'inconnu et par la surprise, alors que s'expose à mes yeux l'apparente répétition des thèmes et des motifs.

L'homme qui est malheureux, 1947
Par exemple, ces fameuses "têtes d'otages". Ainsi que je l'avais déjà évoqué, il semble que l'on se soit un peu précipité sur le sens supposé de ces têtes, liées à l'assassinat d'otages par la Gestapo, contre le mur de la maison du peintre, pendant la guerre de 40 .

Fautrier lui-même en a donné d'abord cette lecture. Pourtant bien des têtes peintes ensuite ne sont pas référées par lui à cet évènement. Il leur donne même d'autres titres.

Il semble bien qu'il y ait une trame de visages esquissés qui peuvent ouvrir à tout autre chose qu'à de la souffrance ou de la torture. Ceux-ci proposent des modulations et des déplacements qui donnent corps à de l'ambiguïté. Ils provoquent ainsi un trouble chez le regardeur qui cherche à les accueillir.

Tête vers 1954
Les supposées répétitions du peintre montrent, quoi qu'il en soit, un parcours "associatif", comme on dirait en psychanalyse, fait à partir de ces têtes, marquées d'abord par la destruction.

Fautrier au fur et à mesure qu'il reprend cette trame récurrente fait émerger d'autres traits, d'autres couleurs, d'autres univers mais cela reste indécidable pour le regardeur.

En m'attardant sur certaines d'entre elles, j'ai été particulièrement troublée par les superpositions  d'ovales des visages et de ce qui peut ressembler à des profils, mais des profils abîmés, écorchés, voire difformes. C'est bien cette superposition qui ouvre les perspectives. Le profil barre parfois l'oeuvre, bien que présenté de face, tout en laissant place à la douceur de l'ovale...

Le malaise laissé éventuellement par l'oeuvre de Fautrier vient sans doute de nos difficultés à accepter l'incertain, le mobile, ce qui échappe à une pensée binaire. Alors qu'il peut être tellement plus émouvant de se laisser entraîner par le jeu des formes et des couleurs sans chercher toujours à comprendre! Et l'on entend bien, à travers les films présentés dans le cadre de l'exposition, la façon dont Fautrier évite de se laisser enfermer dans des définitions.

Sans titre, 1963
Alors réjouissons-nous de ces scintillements de lumière sur de simples objets, boîtes de conserve, flacons ou fleurs et sur les paysages.  Ne cherchons pas trop à retrouver dans le titre donné au tableau ce qu'il est supposé représenter.

L'émotion suscitée n'a peut-être rien à voir avec le titre. La superposition de l'éprouvé et du titre peut ouvrir les perspectives au lieu de les fermer. Et avec ce qu'on a appelé "la peinture informelle", l'émotion peut nous gagner en nous abandonnant à notre incertitude. Une expérience forte! 

mercredi 14 février 2018

Les refuznicks

Il y a d'abord la guerre, partout! La guerre sous toutes ses formes à travers le temps et l'espace. Il y a ses effets directs, indirects, collatéraux, méconnus, inconnus, camouflés, étudiés, révélés. Les regards se modifient, la mémoire s'efface ou s'enrichit selon les époques et selon ses niveaux, familiaux, nationaux, ou relevant plutôt de l'inconscient psychique. Il y a les comptabilités sélectives, les nombres de morts, les chiffres des coûts en argent, en handicaps physiques, en déplacements de populations, en famines, en exils, et les coûts psychiques.


Une récente exposition à la Maison de l'image documentaire de Sète (MID) nous a offert encore un  regard particulier sur ces guerres: celui des opposants, objecteurs de conscience, déserteurs, démissionnaires, mutins, lors des guerres de 14-18, d'Algérie et au sein de l'armée israélienne.


Panorama saisissant du prix à payer pour s'être opposé, prix en représailles, exécutions, dégradations par les Armées, mais aussi en déchirements intérieurs, en humiliations, en doutes, en traumatismes devant le renversement des accusations: refuser de trahir les siens en acceptant les abus de l'Armée étant considéré comme un acte de trahison du point de vue de l'Armée elle-même: un militaire doit seulement obéissance à ses chefs. 


L'exposition montre quelques photos de soldats ayant causé des mutineries pendant la Grande Guerre et qui furent "fusillés pour l'exemple", au nombre de 740. Et l'on découvre aussi des monuments aux morts inhabituels comme celui de Saint-Martin d'Estreaux, érigé 1922 mais inauguré seulement en 1947, à cause des désaccords qu'il soulevait et des dégradations dont il était l'objet(photo ci-contre).


Le travail psychique sur les traumatismes de guerre a permis de faire apparaître notamment la place essentielle de la trahison par les chefs dans la gravité des effets traumatiques pour les combattants, ceux du Vietnam, en particulier. (Cf les travaux des psychiatres américains repris par les psychanalystes français Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière et ceux du psychanalyste anglais W.R.Bion, souvent cités sur ce blog). Mais les traumatismes de guerre passent par de multiples voies à travers les générations, alourdissant peu à peu le poids du silence avec celui d'une honte indicible.



La situation des israéliens est tout à fait singulière puisque leur engagement dans l'armée fait partie de la citoyenneté. Le désengagement peut donc avoir des conséquences extrêmement graves pour chacun, dès leur jeune âge, mais aussi déchirer les familles elles-mêmes. Le photographe Martin Brazilai a photographié nombre de ces opposants à la guerre et leur histoire est consignée à côté de chaque portrait dans un beau livre édité par Amnesty international en 2017, "Refuznicks" (Editions Libertalia).


La préface d'Eyal Sivan est très instructive. Il explique notamment que ne pas faire l'Armée, ne pas avoir de numéro personnel et ne pas appartenir à une génération identifiée par son label guerrier signifie qu'on n'a pas passé le rituel d'initiation collective indispensable pour devenir un(e) israélien (ne) à part entière. Un beau travail qui articule celui du photographe, celui de l'éditeur du livre, et celui des responsables de l'exposition.



mercredi 24 janvier 2018

Des récits voyageurs


Les Mille et Une Nuits I, II et III
Edition des Mille et une Nuits en collection La Pléiade
Des récits voyageurs? Ne devrait-on pas parler plutôt de héros voyageurs? Certes, mais certains récits semblent dotés d'une capacité particulière à se déplacer, non pas seulement à travers le monde mais encore à travers les langues et l'imaginaire des créateurs, des écrivains notamment. En particulier les grands récits, les mythes et les contes. Parfois ceux-ci entrent dans une composition littéraire nouvelle, parfois dans une mise en scène scénique, théâtrale ou chorégraphique, voire musicale. Et de nouveaux récits se construisent ainsi les uns à partir des autres, déjà par le récit de leurs transformations successives. 

Alors, le lecteur peut à son tour, revenir sur ces histoires emboîtées, refaire un voyage avec ses propres interprétations données au fil du temps à ces récits voyageurs en perpétuelle transformation. Dans ce retour en arrière, il peut aussi mesurer la distance prise avec son regard d'autrefois, sa mobilité, ou au contraire en mesurer la permanence.

De plus, parmi tous ces récits, il y a ceux qui racontent eux-mêmes les voyages de leurs héros: récits non seulement voyageurs mais aussi récits gigognes dans des emboîtements séduisants mais parfois perturbants aussi pour le lecteur. La célèbre histoire de Sindbad le marin, par exemple, emboîte plusieurs histoires les unes dans les autres et ses personnages sont souvent eux-mêmes des voyageurs, amenés à raconter leurs propres histoires de voyage au fil de leurs rencontres et de leurs naufrages.

On a dit ce récit probablement inspiré des aventures d'Ulysse. Quoi qu'il en soit, raconter son histoire prend une portée récurrente dans les Mille et Une Nuits, une portée qui crée un pont entre la vie et la mort, qui ouvre une voie tierce entre ces deux extrêmes que traversent les héros: menacés de mort, ils racontent pour maintenir leur survie, et parfois, comme Shéhérazade, pour maintenir la vie par la parole conteuse.

Récemment à Paris a été mis en scène par Jean Bellorini le texte d'Erri de Luca, "Le dernier voyage de Sindbad" reprenant ce conte de Sindbad le Marin dans les filets de l’histoire de la Méditerranée d'aujourd'hui. Le metteur en scène, à partir de l'écrivain, donne corps et voix à une épopée exemplaire des naufrages récurrents dont cette mer est désormais le gouffre, mais à l'échelle collective et non plus à celle d'un héros. Le collectif ici est particulièrement présent dans la mise en scène du chant et de la musique qui viennent scander les épisodes successifs des voyages de ces migrants.

Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée par MendelsohnBeau témoignage du désir de nombreux créateurs d'offrir une caisse de résonance à ce que notre monde crée de désastres et aussi d'humanité. Et cela à travers le rappel, la recréation, d’histoires transmises depuis la nuit des temps. Ce processus donne toute sa place à la profondeur de l’histoire, en regard de l’actualité la plus vive; il déplace ainsi nos conceptions, nos façons de voir prises dans l'urgence en proposant des va et vient dans le temps et l'espace. 

Et puis une autre merveille nous est parvenue récemment dans sa traduction française, non sans rapport avec elle. Celle que nous offre Daniel Mendelsohn avec "Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée" (Flammarion). Un grand art littéraire au service d'un parcours intime qui prend force d'universalité. Une nouvelle lecture de l'Odyssée, prise dans la vie, le travail et les surprises de celui qui, par sa lecture et son écriture, en fait une nouvelle Odyssée, nourrie des lectures des autres, de son père, de ses étudiants, de ses collègues. C'est toute une temporalité de la pensée, des associations libres accueillies sans clivage qui vient là nous parler du plus vif de ce que notre humanité travaille, de ce par quoi elle est travaillée.

mercredi 3 janvier 2018

Traverses franco-algériennes

La création romanesque, cinématographique en particulier, nous donne dans l’actualité récente de quoi étoffer notre réflexion, nos émotions, nos espoirs liés à l'histoire entre la France et l'Algérie.  Nos souhaits éventuels de travailler au corps les silences politico-familiaux liés à la guerre franco-algérienne ainsi qu'à la suite des relations entre ces deux pays sont magnifiquement illustrés par le roman d'Alice Zeniter (que j’évoquais dans mon précédent article du blog), « L’art de perdre », et le film « Les bienheureux » de Sofia Djama.

L'art de perdre
Le parcours d'Alice Zeniter semble être autant celui de la narratrice que celui de l’auteure elle-même. Elle le confirme dans ses entretiens. Et cet emboîtement des parcours peut s’enrichir très naturellement de celui du lecteur du roman. Le prix Goncourt des lycéens indique la portée exemplaire de cette traversée des générations qui a pu parler à celle des lycéens d’aujourd'hui. En effet des lecteurs de toutes générations peuvent se reconnaître dans ce roman avec les questions politiques des époques les concernant, liées plutôt à la guerre d'Algérie, ou aux "années noires" ou encore à la situation actuelle des personnes de la troisième génération vivant en France ou en Algérie.

Chaque lecteur, même s'il ne connaissait rien de toute cette histoire avant cette lecture, même si son milieu d'origine n'a pas été touché par ces différents épisodes de l'Histoire, il me semble qu'il peut y faire des rencontres décisives pour comprendre ce qui se passe "à côté", ou se passait "à côté", géographiquement, familialement ou historiquement. L'emboîtement des différents « autres » auxquels nous confronte cette lecture, autres ennemis, autres familiers, autres inconnus, empêche de penser de façon monolithique et oblige à se déplacer en permanence au fil du récit.

Dans le film « Les bienheureux », la gravité de la situation concerne plutôt deux générations mais la jeunesse de la cinéaste a sans doute permis d'éclairer de l’intérieur et d'une façon très vive les surdités réciproques d’une génération à l’autre. Film plusieurs fois primé lui aussi. Quelle joie de sentir cette capacité, chez de jeunes femmes, à accueillir et transformer, dans leur création, des méandres aussi complexes que ceux qui naviguent entre Histoire et intimité familiale!

Une des confirmations que j'ai reçues de cette impression m'a été donnée par les commentaires de plusieurs femmes dans mon cabinet d'analyste pour lesquelles ces oeuvres ont fait écho, ont facilité des ouvertures avec leurs familles ou au contraire permis de constater que malgré leur souhait de lire ou de faire livre ce livre, il restait fermé, en attente d'être lu. Non pas par indifférence, mais par nécessité, éventuellement inconsciente, de protéger encore les silences, de se protéger des effets potentiels de certaines révélations.

Parfois tout cet univers en partie fantasmatique  est laissé  dans le flou par des sujets pourtant animés d'un désir et d'une exigence de compréhension pour eux-même ou pour leurs proches. Ils se heurtent à des empêchements beaucoup moins identifiables que des murs, empêchements que la romancière et la cinéaste explorent fort bien. J'aurais envie de dire "je tire mon chapeau à cette génération". Et merci à ces femmes si vivantes, combattantes et pleines d' humour.    

mardi 5 décembre 2017

Un tricot de langues

Les faire parler ensemble, toutes ces langues, est-ce possible? Possibilité rêvée à la tour de Babel. Dans la pièce de Wajdi Mouawad, "Tous des oiseaux", actuellement représentée au théâtre de la Colline à Paris, il s'agit plutôt que soient toutes présentes les langues des pays en question, Israel, la Palestine, les USA, l'Allemagne; langues de leurs habitants, parfois exilés de leur propre langue, nourris de langues hébergées et transformées en eux, langues maternelles incertaines, langues adoptives, langues de l'ennemi... Langues mouvantes aussi au fil des générations, de leurs engagements, de leurs silences. Et aussi paroles gelées à dégeler, "novlangues", comme Georges Orwell les avait débusquées dans son livre "1984". Et dans cet enchevêtrement des langues, le français est la langue de la traduction qui s'affiche en fond de scène.

Par trois fois, la question est posée à l'un des personnages, David, celui qui incarne la deuxième génération de la famille juive dont on conte l'histoire: "Quelle est sa/ta langue maternelle?" Par trois fois la réponse sera démultipliée, contradictoire, donnée par d'autres que lui, chacune recouvrant l'autre dans une fulgurance terrifiante, à l'image des fulgurances des terreurs de la guerre. Ici, même la langue maternelle est incertaine, comme si chacun en avait une réponse propre, à la place de "l'intéressé": son grand-père répondra l'hébreu, sa mère l'allemand, son amie, l'arabe, et tous auront presque raison...

Ce trouble dans la langue se rencontre crûment dans l'expérience psychanalytique quand le sujet ayant tourné le dos à sa langue d'origine, consciemment ou non, ou en ayant été coupé par ceux qui l'ont élevé, se trouve sollicité inconsciemment à y revenir, à se la réapproprier, alors qu'elle se pare des oripeaux de tout ce à quoi il voudrait ou voulait échapper. Langue "mal accueillie" par le sujet quand elle insiste pour se faire une place, au sens où le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi parle de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", titre d'un de ses articles (dans Psychanalyse IV chez Payot pour la traduction française). 

Le titre "Tous des oiseaux" est venu faire résonner en moi celui d'une exposition présentée au printemps dernier au Macval de Vitry, "Tous des sangs mêlés". J'y avais trouvé notamment ce tableau de l'Algérie présenté par Karim Ghelloussi dans lequel la France était "occupée" par le drapeau de l' Algérie...

Tableau suscitant de multiples associations et qui est venu rejoindre une recherche que j'ai entreprise sur nos géographies psychiques intimes, en écho aux géographies politiques et aux cartographies de propagande. Géographies mouvantes, elles aussi, notamment au niveau des frontières...

La confrontation des langues, leur nomadisme qui provoque parfois des rencontres explosives, créent aussi des géographies troublées, des frontières méconnaissables, des paysages difficiles à imaginer, des espaces insaisissables. Tous des sangs et des terres mêlés. Toutes des langues nomades: chacun emmène les siennes avec lui, parfois sans le savoir. Elles se rencontrent, s'excluent, se remplacent, se traduisent, s'oublient et s'entendent. Des générations de langues en voyage, en exil, en traduction, en transit, en suspens.

Ce parcours avec les générations de la pièce de Mouawad m'a rappelé aussi celui du regretté Adel Hakim, "Des roses et du jasmin", pièce présentée début 2017 aux Quartiers d'Ivry et créée en 2015 à Jérusalem puis à Ramallah par le théâtre national palestinien de Jerusalem. Drame sur trois générations entre palestiniens et juifs parfois ennemis, parfois amants et aux accents de tragédie grecque...  Adel Hakim fait référence, dans la présentation de la pièce à celle de Mouawad "Incendies". Belle filiation de créations qui vont chacune un peu plus loin que celles qui précèdent! 

Dans le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre", le personnage de la deuxième génération, Hamid, fils de "Harki", se trouve devoir lire et traduire pour ses parents un texte administratif écrit en deux langues qui se font face ou plutôt qui se tournent le dos. L'image saisie par la romancière est édifiante quand elle évoque les parents d'Hamid: "Les documents qu'on leur a envoyés sont en deux langues, arabe et français, chacune courant vers la marge opposée, et elles s'ignorent superbement, enfermées dans leurs systèmes d'écrire le monde qui ne se ressemblent en rien." (p.314) Là, pas de trouble sur la page, contrairement aux espaces psychiques des langues: une volonté de clarté, deux colonnes et c'est tout. 

Il en va bien autrement dans les esprits, dans les relations instaurées par l'impossibilité de lire, de comprendre ou de parler la langue de ceux dont on est pourtant issu, et aussi par les positions disparates des membres d'une même famille au fil des générations, chacun ayant hérité non pas seulement d'une ou de plusieurs langues maternelles mais aussi d'une politique de la langue, de politiques de la langue dans les pays d'origine, dans les pays d'adoption, dans les pays d'exil. Et c'est ce dont nous parlent Wajdi Mouawad et son équipe, d'une façon incroyablement intelligente et émouvante à la fois. Un travail d'une grande portée politique aussi.