mercredi 24 janvier 2018

Des récits voyageurs


Les Mille et Une Nuits I, II et III
Edition des Mille et une Nuits en collection La Pléiade
Des récits voyageurs? Ne devrait-on pas parler plutôt de héros voyageurs? Certes, mais certains récits semblent dotés d'une capacité particulière à se déplacer, non pas seulement à travers le monde mais encore à travers les langues et l'imaginaire des créateurs, des écrivains notamment. En particulier les grands récits, les mythes et les contes. Parfois ceux-ci entrent dans une composition littéraire nouvelle, parfois dans une mise en scène scénique, théâtrale ou chorégraphique, voire musicale. Et de nouveaux récits se construisent ainsi les uns à partir des autres, déjà par le récit de leurs transformations successives. 

Alors, le lecteur peut à son tour, revenir sur ces histoires emboîtées, refaire un voyage avec ses propres interprétations données au fil du temps à ces récits voyageurs en perpétuelle transformation. Dans ce retour en arrière, il peut aussi mesurer la distance prise avec son regard d'autrefois, sa mobilité, ou au contraire en mesurer la permanence.

De plus, parmi tous ces récits, il y a ceux qui racontent eux-mêmes les voyages de leurs héros: récits non seulement voyageurs mais aussi récits gigognes dans des emboîtements séduisants mais parfois perturbants aussi pour le lecteur. La célèbre histoire de Sindbad le marin, par exemple, emboîte plusieurs histoires les unes dans les autres et ses personnages sont souvent eux-mêmes des voyageurs, amenés à raconter leurs propres histoires de voyage au fil de leurs rencontres et de leurs naufrages.

On a dit ce récit probablement inspiré des aventures d'Ulysse. Quoi qu'il en soit, raconter son histoire prend une portée récurrente dans les Mille et Une Nuits, une portée qui crée un pont entre la vie et la mort, qui ouvre une voie tierce entre ces deux extrêmes que traversent les héros: menacés de mort, ils racontent pour maintenir leur survie, et parfois, comme Shéhérazade, pour maintenir la vie par la parole conteuse.

Récemment à Paris a été mis en scène par Jean Bellorini le texte d'Erri de Luca, "Le dernier voyage de Sindbad" reprenant ce conte de Sindbad le Marin dans les filets de l’histoire de la Méditerranée d'aujourd'hui. Le metteur en scène, à partir de l'écrivain, donne corps et voix à une épopée exemplaire des naufrages récurrents dont cette mer est désormais le gouffre, mais à l'échelle collective et non plus à celle d'un héros. Le collectif ici est particulièrement présent dans la mise en scène du chant et de la musique qui viennent scander les épisodes successifs des voyages de ces migrants.

Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée par MendelsohnBeau témoignage du désir de nombreux créateurs d'offrir une caisse de résonance à ce que notre monde crée de désastres et aussi d'humanité. Et cela à travers le rappel, la recréation, d’histoires transmises depuis la nuit des temps. Ce processus donne toute sa place à la profondeur de l’histoire, en regard de l’actualité la plus vive; il déplace ainsi nos conceptions, nos façons de voir prises dans l'urgence en proposant des va et vient dans le temps et l'espace. 

Et puis une autre merveille nous est parvenue récemment dans sa traduction française, non sans rapport avec elle. Celle que nous offre Daniel Mendelsohn avec "Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée" (Flammarion). Un grand art littéraire au service d'un parcours intime qui prend force d'universalité. Une nouvelle lecture de l'Odyssée, prise dans la vie, le travail et les surprises de celui qui, par sa lecture et son écriture, en fait une nouvelle Odyssée, nourrie des lectures des autres, de son père, de ses étudiants, de ses collègues. C'est toute une temporalité de la pensée, des associations libres accueillies sans clivage qui vient là nous parler du plus vif de ce que notre humanité travaille, de ce par quoi elle est travaillée.

mercredi 3 janvier 2018

Traverses franco-algériennes

La création romanesque, cinématographique en particulier, nous donne dans l’actualité récente de quoi étoffer notre réflexion, nos émotions, nos espoirs liés à l'histoire entre la France et l'Algérie.  Nos souhaits éventuels de travailler au corps les silences politico-familiaux liés à la guerre franco-algérienne ainsi qu'à la suite des relations entre ces deux pays sont magnifiquement illustrés par le roman d'Alice Zeniter (que j’évoquais dans mon précédent article du blog), « L’art de perdre », et le film « Les bienheureux » de Sofia Djama.

L'art de perdre
Le parcours d'Alice Zeniter semble être autant celui de la narratrice que celui de l’auteure elle-même. Elle le confirme dans ses entretiens. Et cet emboîtement des parcours peut s’enrichir très naturellement de celui du lecteur du roman. Le prix Goncourt des lycéens indique la portée exemplaire de cette traversée des générations qui a pu parler à celle des lycéens d’aujourd'hui. En effet des lecteurs de toutes générations peuvent se reconnaître dans ce roman avec les questions politiques des époques les concernant, liées plutôt à la guerre d'Algérie, ou aux "années noires" ou encore à la situation actuelle des personnes de la troisième génération vivant en France ou en Algérie.

Chaque lecteur, même s'il ne connaissait rien de toute cette histoire avant cette lecture, même si son milieu d'origine n'a pas été touché par ces différents épisodes de l'Histoire, il me semble qu'il peut y faire des rencontres décisives pour comprendre ce qui se passe "à côté", ou se passait "à côté", géographiquement, familialement ou historiquement. L'emboîtement des différents « autres » auxquels nous confronte cette lecture, autres ennemis, autres familiers, autres inconnus, empêche de penser de façon monolithique et oblige à se déplacer en permanence au fil du récit.

Dans le film « Les bienheureux », la gravité de la situation concerne plutôt deux générations mais la jeunesse de la cinéaste a sans doute permis d'éclairer de l’intérieur et d'une façon très vive les surdités réciproques d’une génération à l’autre. Film plusieurs fois primé lui aussi. Quelle joie de sentir cette capacité, chez de jeunes femmes, à accueillir et transformer, dans leur création, des méandres aussi complexes que ceux qui naviguent entre Histoire et intimité familiale!

Une des confirmations que j'ai reçues de cette impression m'a été donnée par les commentaires de plusieurs femmes dans mon cabinet d'analyste pour lesquelles ces oeuvres ont fait écho, ont facilité des ouvertures avec leurs familles ou au contraire permis de constater que malgré leur souhait de lire ou de faire livre ce livre, il restait fermé, en attente d'être lu. Non pas par indifférence, mais par nécessité, éventuellement inconsciente, de protéger encore les silences, de se protéger des effets potentiels de certaines révélations.

Parfois tout cet univers en partie fantasmatique  est laissé  dans le flou par des sujets pourtant animés d'un désir et d'une exigence de compréhension pour eux-même ou pour leurs proches. Ils se heurtent à des empêchements beaucoup moins identifiables que des murs, empêchements que la romancière et la cinéaste explorent fort bien. J'aurais envie de dire "je tire mon chapeau à cette génération". Et merci à ces femmes si vivantes, combattantes et pleines d' humour.    

mardi 5 décembre 2017

Un tricot de langues

Les faire parler ensemble, toutes ces langues, est-ce possible? Possibilité rêvée à la tour de Babel. Dans la pièce de Wajdi Mouawad, "Tous des oiseaux", actuellement représentée au théâtre de la Colline à Paris, il s'agit plutôt que soient toutes présentes les langues des pays en question, Israel, la Palestine, les USA, l'Allemagne; langues de leurs habitants, parfois exilés de leur propre langue, nourris de langues hébergées et transformées en eux, langues maternelles incertaines, langues adoptives, langues de l'ennemi... Langues mouvantes aussi au fil des générations, de leurs engagements, de leurs silences. Et aussi paroles gelées à dégeler, "novlangues", comme Georges Orwell les avait débusquées dans son livre "1984". Et dans cet enchevêtrement des langues, le français est la langue de la traduction qui s'affiche en fond de scène.

Par trois fois, la question est posée à l'un des personnages, David, celui qui incarne la deuxième génération de la famille juive dont on conte l'histoire: "Quelle est sa/ta langue maternelle?" Par trois fois la réponse sera démultipliée, contradictoire, donnée par d'autres que lui, chacune recouvrant l'autre dans une fulgurance terrifiante, à l'image des fulgurances des terreurs de la guerre. Ici, même la langue maternelle est incertaine, comme si chacun en avait une réponse propre, à la place de "l'intéressé": son grand-père répondra l'hébreu, sa mère l'allemand, son amie, l'arabe, et tous auront presque raison...

Ce trouble dans la langue se rencontre crûment dans l'expérience psychanalytique quand le sujet ayant tourné le dos à sa langue d'origine, consciemment ou non, ou en ayant été coupé par ceux qui l'ont élevé, se trouve sollicité inconsciemment à y revenir, à se la réapproprier, alors qu'elle se pare des oripeaux de tout ce à quoi il voudrait ou voulait échapper. Langue "mal accueillie" par le sujet quand elle insiste pour se faire une place, au sens où le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi parle de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", titre d'un de ses articles (dans Psychanalyse IV chez Payot pour la traduction française). 

Le titre "Tous des oiseaux" est venu faire résonner en moi celui d'une exposition présentée au printemps dernier au Macval de Vitry, "Tous des sangs mêlés". J'y avais trouvé notamment ce tableau de l'Algérie présenté par Karim Ghelloussi dans lequel la France était "occupée" par le drapeau de l' Algérie...

Tableau suscitant de multiples associations et qui est venu rejoindre une recherche que j'ai entreprise sur nos géographies psychiques intimes, en écho aux géographies politiques et aux cartographies de propagande. Géographies mouvantes, elles aussi, notamment au niveau des frontières...

La confrontation des langues, leur nomadisme qui provoque parfois des rencontres explosives, créent aussi des géographies troublées, des frontières méconnaissables, des paysages difficiles à imaginer, des espaces insaisissables. Tous des sangs et des terres mêlés. Toutes des langues nomades: chacun emmène les siennes avec lui, parfois sans le savoir. Elles se rencontrent, s'excluent, se remplacent, se traduisent, s'oublient et s'entendent. Des générations de langues en voyage, en exil, en traduction, en transit, en suspens.

Ce parcours avec les générations de la pièce de Mouawad m'a rappelé aussi celui du regretté Adel Hakim, "Des roses et du jasmin", pièce présentée début 2017 aux Quartiers d'Ivry et créée en 2015 à Jérusalem puis à Ramallah par le théâtre national palestinien de Jerusalem. Drame sur trois générations entre palestiniens et juifs parfois ennemis, parfois amants et aux accents de tragédie grecque...  Adel Hakim fait référence, dans la présentation de la pièce à celle de Mouawad "Incendies". Belle filiation de créations qui vont chacune un peu plus loin que celles qui précèdent! 

Dans le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre", le personnage de la deuxième génération, Hamid, fils de "Harki", se trouve devoir lire et traduire pour ses parents un texte administratif écrit en deux langues qui se font face ou plutôt qui se tournent le dos. L'image saisie par la romancière est édifiante quand elle évoque les parents d'Hamid: "Les documents qu'on leur a envoyés sont en deux langues, arabe et français, chacune courant vers la marge opposée, et elles s'ignorent superbement, enfermées dans leurs systèmes d'écrire le monde qui ne se ressemblent en rien." (p.314) Là, pas de trouble sur la page, contrairement aux espaces psychiques des langues: une volonté de clarté, deux colonnes et c'est tout. 

Il en va bien autrement dans les esprits, dans les relations instaurées par l'impossibilité de lire, de comprendre ou de parler la langue de ceux dont on est pourtant issu, et aussi par les positions disparates des membres d'une même famille au fil des générations, chacun ayant hérité non pas seulement d'une ou de plusieurs langues maternelles mais aussi d'une politique de la langue, de politiques de la langue dans les pays d'origine, dans les pays d'adoption, dans les pays d'exil. Et c'est ce dont nous parlent Wajdi Mouawad et son équipe, d'une façon incroyablement intelligente et émouvante à la fois. Un travail d'une grande portée politique aussi.


mardi 7 novembre 2017

Brise-lames

Magnifique expression aux résonances douloureuses, lames de fond destructrices dont l’homme se protège comme il peut, et larmes de naufragés... Ici sur le brise-lames de Sète le béton est roi. Ses blocs dessinent des formes presque humaines, comme des cuisses rebondies, et des salutations un peu désordonnées... 

En ce soir de Juillet 2017, aux "Voix vives" de Sète, c’est une poétesse syrienne qui nous donne rendez-vous accompagnée d’un musicien. Son parcours militant ainsi que son exil en France m'ont incitée à m’inscrire à cette petite traversée vers le brise-lames.

Ils sont nombreux à Sète, les poètes méditerranéens issus de pays ravagés politiquement ou pris dans des régimes plus ou moins dictatoriaux. Leur présence aux "Voies vives" est sans doute apaisante pour eux, un haut lieu de rencontres avec leurs pairs, résistants poètes des multiples rivages de la Méditerranée.

Cet été, j'ai écouté plusieurs fois cette poétesse syrienne sous les platanes et dans les ruelles sétoises. J'ai aimé la force de ses mots, la profondeur énigmatique de son regard aux accents graves et déterminés et j'ai acheté son recueil de poèmes traduits en français dont j'oublie à l'instant le titre.

En commençant une nouvelle année de travail lors de mon retour à Paris, je repense à ces mois d'été, à la présence de la poésie ici et là dans le monde, à l'hommage que lui a rendu Christiane Taubira aux Nuits de la poésie en 2016 à l’Institut du monde arabe à Paris, et j'ai prévu de me rendre à celles qui sont programmées pour ce week-end du 11 Novembre 2017.

Une amie à qui je parlais de cette poétesse, me dit alors qu’elle a lu, lui semble-t-il, que celle-ci était décédée cet été. Je ne peux pas la croire! Il doit s'agir de quelqu'un d'autre! Je vérifie sur internet. C’est bien elle, hélas, Fadwa Suleimane. Je reconnais ce regard et du coup, la fonction de ses foulards, différents chaque jour des "Voix vives"...

Elle est donc morte moins d'un mois après ce beau rendez-vous poétique sétois! Je ne savais rien de sa maladie. Et je n'en avais rien perçu non plus. Une petite navigation sur internet me réchauffe le cœur: on lui rend hommage, on la regrette. D'autres poètes présents à Sète lui font écho comme le poète algérien Mustapha Benfodil.

Fadwa Suleimane, n'aura donc pas été assassinée mais elle aura eu à affronter une mort que sa maladie préparait peut-être en croisant en elle, dans son corps et dans sa voix, de multiples dimensions, singulières et collectives, présentes dans ses poèmes.

Dans les affaires de mort, de guerre, de deuil, la temporalité se trouble. Il faut jongler avec les mémoires enchevêtrées, les silences et les oublis, les censures et les perversions effaçant tout accès direct à des faits trop radicaux ou à des douleurs trop vives. Avec les complicités parfois redoutables entre les ravages de la Grande Histoire et ceux de l'histoire singulière, en particulier au sein des familles. L'art et la poésie peuvent être nos meilleurs guides à travers ces territoires bouleversés et bouleversants.

Et voilà que le titre du recueil que j'avais acheté cet été me saute aux yeux maintenant: "Dans l'obscurité éblouissante", paru en Juin 2017 aux éditions Al Manar  (bilingue). Il y est beaucoup question de temps, d'effacement, du "déversement du temps dans un autre temps". Je suis heureuse d'avoir ici l'occasion de rendre hommage à ce magnifique travail en ce mois de rencontres poétiques qui se tiennent un peu partout et même à Ramallah, les 10 et 11 Novembre prochains, pour les "Voix vives de Méditerranée en Méditerranée". Mois de la poésie mais aussi mois du jour des morts. 




jeudi 5 octobre 2017

Comment vivent les objets?

Le travail des artistes avec la matière, les objets, l'espace, est  inépuisable. Une nécessité d'inviter le spectateur, le regardeur, à voyager avec les oeuvres au-delà du premier regard. 

Par exemple, en ce moment à la galerie Thaddaeus Ropac, rue Debelleyme, à Paris, vous ne voyez d'abord qu'un grand espace blanc dans lequel sont disposés des blocs de granit noir en forme d'oeuf. Leur rondeur éclate sur le fond blanc des murs. 

Pourtant ce qui se présente d'abord comme blanc des murs apparaît ensuite fait de toiles blanches disposées côte à côte. Mais en prenant le temps de poser un peu plus son regard, le spectateur distingue du blanc dans le blanc, des formes géométriques blanches dans le fond blanc des toiles. Entourant les oeufs de granit noir, ces blancs porteurs de formes et d'inscriptions à peine visibles, offrent un rebond aux rondeurs des oeufs. Et ceux-là semblent même se mettre à rouler avec nous dans cet immense espace. 

L'artiste, Wolfgang Laib, aime aussi énoncer des phrases, des propositions qu'il adresse à ceux qui regardent ses oeuvres. Elles sont intégrées aux tableaux blancs, écrites au crayon, prêtes à s'effacer. Par exemple: "He does not do. Yet all is done". La notice indique les liens étroits de l'artiste avec l'Inde et l'Asie du sud-est. Mais on peut se laisser interroger sans informations partoculières par ce travail aux prises avec le vide et l'effacement, même s'il peut laisser un étrange goût de blanc intérieur...

Une imprévisible confrontation est possible avec l'oeuvre de Georgio Morandi présentée juste à côté à la galerie Karsten Greve. Un autre rapport au vide, à la matière, aux objets. Une autre époque aussi.

Les bouteilles et les pots de Morandi semblent voués à une forme d'éternité. Immobiles mais semblant traverser les temps, traverser aussi les corps des regardeurs. Ils nous regardent! Ils regardent chacun d'entre nous, nous sollicitent vivement jusqu'au coeur de notre émotion, de notre trouble, de notre sentiment d'existence. De quelle existence sont-ils habités pour nous rencontrer ainsi? Jusqu'où cherchent-ils à nous habiter?

Les droits d'auteurs m'empêchent d'en donner une illustration. Mais voici l'information de la parution d'un livre récent sur l'artiste, publié en anglais en Juin 2017, par Laura Mattioli, aux éditions David Zwinner (en anglais).

vendredi 1 septembre 2017

L'art de la chute

A partir des oeuvres de Baselitz évoquées dans le précédent article, mes rencontres artistiques se sont poursuivies au cours de l'été. Rencontres en particulier avec les positions du corps travaillées par certains créateurs et avec l'art de la chute.


Les corps de Baselitz présentés par lui comme "descentes", évoquent aussi l'envers, la chute et bien d'autres choses encore. Un homme qui tombe de haut, ou qui plonge, se retrouve à l'envers, en effet. Et cela peut devenir un art, comme il apparaît dans le roman de Don Delillo auquel je faisais allusion, "L'homme qui tombe". Cela peut devenir encore une acrobatie jubilatoire, sauter, plonger, pour les jeunes gens vivant sur les rives de la Méditerranée et se retrouvant régulièrement autour de cette activité (il en était bien question dans le film de Dominique Cabrera "Corniche Kennedy" sorti cette année en France et tourné à Marseille.


Une exposition parisienne nous donne en ce moment l'occasion de voir et revoir d'autres personnages en position de marcher, tomber, tenter de tenir debout... En particulier avec les oeuvres de Giacometti présentées au Musée d'art moderne de la ville de Paris pour l'exposition "Derain Balthus Giacometti", jusqu'au 29 Octobre.


Parmi elles, il y a bien sûr un de ces hommes qui marchent, chers à Giacometti et marqués du souvenir de celui de Rodin. Et une magnifique femme qui marche, elle aussi, que je n'ai malheureusement pas pu prendre en photo. Et puis il y a cette merveille de sculpture "L'homme qui chavire" que j'avais déjà évoquée dans l'article du 12/12/2013 intitulée "De Gilgamesh à Sindbad le marin". (reproductions ci-dessus et ci-contre).


C'est comme une danse, riche de tout l'imprévisible d'un chavirement, qu'il s'agisse d'un ravissement ou d'une dégringolade annoncée. S'abandonner ou se rattraper? Se préparer à la jouissance ou à la catastrophe? D'abord laisser venir l'effet de la sculpture sur soi, visiteur de l'exposition... Et risquer de perdre l'équilibre avec elle...


L'émotion éprouvée devant cette oeuvre est peut-être à la mesure aussi de ce que vivent tous ceux que la maladie ou la vieillesse ou d'autres troubles encore obligent à des pertes d'équilibre récurrentes et à des éprouvés de peur de tomber les immobilisant peu à peu.


Ici Rodin s'impose encore à ma mémoire. Son homme qui tombe, costaud, lui, visible au Musée Rodin à Paris, est une étude pour la "Porte des Enfers". Et comme sa "Femme de Loth", évoquée dans mon livre Rue Freud, il nous emmène vers un indécidable entre la jouissance et la souffrance (illustration ci-contre).


De même que pour celui de Giacometti, sa chute se fait dans un mouvement en spirale emportant la tête et tout le corps en arrière. Rien à voir avec ce que serait un déséquilibre vers l'avant, un trébuchement qui vous ferait vous aplatir sur le sol!


Dans Rue Freud j'avais été conduite à ces associations à partir d'un rêve travaillé en cours d'analyse et très couramment partagé, celui d'une immense vague s'élevant derrière le rêveur et menaçant de s'abattre sur lui. Le rêveur se réveille généralement juste avant la catastrophe. La vague dressée est appelée à s'abattre plutôt qu'à tomber, elle. Mais c'est bien le rêveur qui risque de tomber dans sa fuite, ainsi que nous le font saisir les cinéastes donnant à vivre l'horreur, la terreur, comme Hitchkock. Variations sur le thème de la chute qui sans doute nous travaille tous depuis que notre corps d'enfant a dû apprendre à marcher, à tomber. et à fuir, parfois en regardant derrière lui...


Là encore certain artistes nous amènent à la voir autrement, cette vague de nos cauchemars, à la recevoir dans une nouvelle disposition. Je pense à celle que nous propose le CRAC de Sète dans son exposition de l'été réalisée par le plasticien Jean-Michel Othoniel.


Cette vague est intitulée "The big wave" et elle est faite de métal et de briques en verre indien noir conçues par l'artiste.  Elle a d'énormes proportions qui mangent l'espace (plus de cinq mètres de hauteur et de profondeur) et a été conçue en fonction des proportions de cette salle du CRAC. Selon les angles de vue, elle apparaît tantôt comme une créature étrangement accueillante, tantôt comme un monstre tout-puissant prêt à s'abattre sur vous avec de multiples modulations possibles de l'une à l'autre.


Sa façon de prendre la lumière colore aussi l'impression reçue, du plus chaud au plus glaçant. Etrangement inquiétant... La vague se penche, du haut de son corps, mais elle n'annonce pas un écroulement où tout se disloquerait. Pourtant, comment ces briques tiennent-elles ensemble? Ne sont-elles pas appelées à se défaire les unes des autres? La dislocation attendue, redoutée, est bien celle du rêveur ou ici du regardeur...


A moins d'avoir appris à dominer la vague en glissant sur elle, source d'immense jouissance pour ceux qui pratiquent ce sport, mais qui les conduit parfois à la mort. Déplacements et transfigurations de la chute sur la puissance du monstre créé ou sur l'habileté du surfeur, de l'acrobate ou sur l'art du danseur...


Voilà qu'insiste ici toute une série de représentations en résonances les unes avec les autres, depuis les registres de l'humain, de l'animal jusqu'à la création; de la souffrance, à la peur et à la jouissance. Comme un feuilletage des images, que l'historien d'art Aby Warburg aurait peut-être dites "survivantes", reprises à l'infini par les créateurs au fil des âges, consciemment et inconsciemment. C'est aussi ce que m'avait fait saisir le thème de la femme de Loth, s'exprimant au fil du temps à travers des expressions du mouvement pris dans l'immobilité et la suspension du temps, expressions visuelles, plastiques et poétiques.  

mercredi 21 juin 2017

A l'envers, encore

Chez Baselitz, cette fois-ci il s'agit d'une "Descente". C'est en effet le nom de l'exposition, maintenant terminée, proposée à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin ce printemps. Une descente dont on nous dit qu'elle se réfère à celle de Marcel Duchamp avec son "Nu descendant  un escalier", de 1912. 


Ici sont présentées des oeuvres datant de la vieillesse actuelle du peintre (son quatre-vingtième anniversaire). Il commente cette période: "Je me suis de plus en plus replongé en moi-même pour en tirer tout ce que je fais... Je peins entre moi et moi-même et sur nous deux."


Cette descente ressemble beaucoup à une perspective à l'envers. Les motifs à l'envers sont devenus nombreux en effet dans l'oeuvre de Baselitz depuis les années 60. Et il propose de relire ses tableaux toujours en transformations et en variations.


On y voit peu à peu sa femme qui descend, elle aussi... Seule ou avec lui... Un parcours vers la vieillesse qui se fait à deux. Têtes en bas, jambes en l'air...


Il y a de l'envers aussi chez "L'homme qui tombe",  roman de Don Delillo que je lisais au moment de l'exposition. Celui-là est venu résonner avec ceux de Baselitz en écho avec ceux des twin towers, si nombreux à se jeter de leurs fenêtres!


Dans le roman de Delillo en effet un homme tombe aussi en laissant le lecteur troublé quant à la nature de cette chute qui réapparait à plusieurs reprises au cours du roman. Celle-ci réveille les souvenirs de la catastrophe aussi bien chez le lecteur que chez les personnages du roman. Elle semble dire le mélange du fantasme, du souvenir avec le réel du présent, difficile à accueillir. Cela s'éclaire au fur et à mesure des pages. Mais ce trouble donne une ampleur bouleversante au feuilletage des temps dans la vie psychique et traumatique racontée par le romancier!


Partir à la renverse semble maintenir vivant Baselitz. Renverser ses oeuvres... Me revient en mémoire l'homme de Giacometti, celui qui chavire et n'en finit pas de poursuivre son mouvement de chute avec la grâce d'un danseur. Du moins c'est ce que j'ai gardé comme souvenir de cette oeuvre présentée lors de l' exposition du Musée d'art moderne de la ville de Paris, il y a plus de vingt ans. Cette chute cependant se fait à partir du sol. Comme celles de toutes ces oeuvres qui jouent avec le renversement, chez les chorégraphes, par exemple, Pina Bausch, Maguie Marin... et comme la chute annoncée dans cette photo vue au Crac de Sète où l'artiste s'assied, ni à l'endroit ni à l'envers, nous amenant à retenir notre souffle: il va tomber, c'est sûr! Comment tient-il assis de la sorte? (cf article du blog du 26/05/2016 "Sète à la renverse" avec la photo de Philippe Ramette).


J'ai pensé aussi à ces acrobates du fil qui cherchent à marcher sur l'eau ou sur l'air, peut-être. Celui que j'ai vu dernièrement s'entraînait à petite hauteur au-dessus de la mer et pourtant cela semblait vertigineux, vu d'en haut!


La photo ci-contre du plongeur jambes en l'air ne laisse pas bien voir qu'il tombe d'un fil accroché entre deux rochers. Je regarde les postures des acrobates qui se succèdent au fur et à mesure de leurs essais: s'asseoir sur le fil, une jambe pliée, l'autre prête à monter à son tour rejoindre la première, alors que le fil balance; tenter de monter debout, se tenir debout sur le fil en tanguant, et tomber... et remonter... et recommencer...


Il y a dans l'art de la chute quelque chose de similaire à l'art de voler, peut-être. On y risque gros mais c'est saisissant aussi pour celui qui regarde!