jeudi 14 avril 2016

Danser la guerre?


Danser la guerre ou danser sur la guerre aujourd'hui? En écho aux commémorations du centenaire de la guerre de 14-18, cette question vient rebondir sur les représentations de cette guerre données par les artistes, peintres, plasticiens, sculpteurs, largement réexposées au cours des dernières années et présentes sur ce blog.


A côté des travaux colossaux d'Anselm Kiefer en fin d'exposition à Beaubourg, où l'on rencontre notamment les deux dernières guerres dites "mondiales", ceux de Fromanger (encore exposés) et en particulier sa réflexion-composition politique sur la guerre, peuvent sembler aujourd'hui de moindre envergure, sollicitant moins l'émotion mais d'un accès plus immédiat. 


Dans la série "Annoncez la couleur" il propose en effet un dyptique avec le titre suivant: "La coexistence n'est jamais pacifique... La guerre n'est jamais froide", 1973 (cf ci-dessus et ci-dessous). Les deux tableaux sont présentés côte à côte dans l'exposition. Cette oeuvre propose-t-elle d'abord une représentation du temps de la paix, même dans une diversité culturelle et politique, suivie de celui de la guerre et du mouvement qu'elle impose? Ou bien serait-ce plutôt une vision de deux types de guerres, de ses deux temps, l'un apparemment ordonné mais où couve la guerre, ainsi que le suggère la légende, et l'autre où tout est dérangé? 


L'hyper-ordre initial des titres de presse est-il plus rassurant que le joyeux désordre des couleurs dont on ne perçoit pas immédiatement les nouveaux liens entre elles. Il y a peut-être bien de la destruction, dans ce deuxième tableau, mais bizarrement, tout en rondeur. Les titres de presse s'y dispersent, s'y déchirent. Et pourtant, je ne peux m'empêcher d'y voir une sorte de danse des couleurs qui me rappelle les propos de l'artiste sur la danse. (cf article précédent du blog).


Parfois, c'est le fait de jeunes générations que de nous obliger à regarder autrement d'anciennes guerres, guerres qu’elles n’ont pas faites mais dont elles ont quand-même été faites, via leurs ainés, leurs parents, la société et en particulier l’école. De nouveaux rapport aux guerres, mais aussi à l'Histoire et à sa place dans la vie psychique à travers les générations, amènent ainsi aujourd'hui à une créativité foisonnante des points de vue qui s' entremêlent au sujet des guerres, et au-delà, quant aux sociétés humaines.


Par exemple, comment faire quand on est une fille née vers les années 1985 dans la Meuse, et, qui plus est, à Verdun? Comment faire avec tout le poids de cette guerre de 14, omniprésente sur les sites des tranchées, et avec les monuments aux morts, les commémorations et les initiatives mémorielles de toutes sortes proposées chaque année? En dansant, et en dansant avec les mots et la musique... C’est la réponse qui  m’est donnée un soir d'Avril à Paris et sur un autre registre encore que celui de Gérard Fromanger.



Ce soir-là, je descends du quartier de Belleville pour voir une chorégraphie intitulée "L'ossuaire et moi", intriguée par ce titre et par ce que peut proposer une danseuse ou une chorégraphe sur Verdun... En marchant, je m'aperçois que j'ai pris un chemin inhabituel en bifurquant d'une rue à l'autre. Je ne me rappelle même plus le nom de celle qui m'arrête maintenant, si étrangement. Une grande  fresque dessine au loin sur une façade un visage qui me devient familier et sympathique au fur et à mesure que je peux l’identifier : je reconnais finalement Germaine Tillion sur le volet clos d’une librairie.


J'étais donc bien déjà sur le chemin de la guerre! Celle d'Algérie, me dis-je, en pensant à l’engagement de cette ethnologue auprès des militants pour l’indépendance de l’Algérie.  Mais avant cette guerre, il y eut pour Germaine Tillon celle de 40. D'ailleurs sur la face latérale du store, je vois représenté le visage de Genevieve Anthonioz de Gaule. Deux rescapées des camps. Deux femmes engagées, résistantes. Quelle émouvante introduction à la chorégraphie que je vais voir à la "Maison des Métallos"  du XIème arrondissement de Paris! 


C’est une jeune génération qui m’attend et pour une autre guerre: celle de 14-18. Etrange emboîtement des guerres dans cette actualité d'un soir pour moi! Guerre d'indépendance de l'Algérie, guerre de 40, guerre de 14... 


Je découvre alors un travail à deux, auteure et danseuse, comme à deux voix, même si l'une des deux seulement danse. Elle danse mais dit aussi, raconte en dansant, comme si le corps en mouvement venait faire sortir les mots! Cette chorégraphie donne une forme directe et forte à cette expérience d’enfant et d’écolière de Verdun, élevée sur un lieu emblématique de la guerre de 14. 


Pour moi, spectatrice, souvent confrontée, dans mon travail de psychanalyste, aux traces de la guerre, c'est une grande joie que j'éprouve de sentir les effets les plus dynamiques de la transmission, par des voies combinées, individuelles, familiales, et sociales et à travers des générations successives. 



Transmission paradoxale, passée parfois par le "raz-le-bol", notamment des fameuses sorties scolaires, si répétitives, à l'ossuaire de Verdun et par des moments d'effroi surgissant de l'ennui que connaissent tous les enfants et tous les écoliers... Passée parfois aussi par les mots à l'emporte-pièce des Anciens sur la guerre, sans qu'il ait été consciemment question pour eux tous de "transmission" au sens psychique couramment utilisé aujourd'hui. 



La création ici se fait dans le mouvement, dans l'engagement du corps, dans le souffle. La guerre sur scène devient celle des mots et du corps. Elle crée pourtant un autre temps, ouvre une perspective grâce à la force combinée de l'émotion et du jeu, de la gravité et de l'insolence.





vendredi 25 mars 2016

La femme de Loth en danse avec Kiefer et Fromanger

Voici que la femme de Loth, qui a déjà occupé bien des pages de mon livre "Rue Freud" ainsi que de mon blog, revient me saisir à nouveau avec deux expositions parisiennes actuelles des oeuvres d'Anselm Kiefer et de Gérard Fromanger, toutes deux à Beaubourg (celle d'Anselm Kiefer à la BNF  étant terminée).

J'apprends par ces expositions qu'Anselm Kiefer aimait beaucoup les aquarelles érotiques de Rodin. Et c'est particulièrement le thème des femmes pétrifiées qui le fascinait. Ses derniers livres, érotiques, sont même dédiés au sculpteur: "Pour A.Rodin. Falaises de marbre. A Rodin Marmorklippen 2014. Aquarelle et mine de plomb sur carton enduit de plâtre." La commissaire de l'exposition de la BNF nous rapporte ces propos de l'artiste au sujet de ces livres: "Doux comme la peau mais froids comme du marbre."


L'aquarelle de Rodin intitulée "La femme de Loth" m'avait arrêtée quant à elle, car elle me semblait plus animée d'un élan de jouissance que d'un mouvement de pétrification. Et précisément c'est ce paradoxe qui emportait ma vision devant l'avidité du peintre à arrêter le temps dans la jouissance, en dessinant l'esquisse d'un mouvement d'extase prête à se dissiper. Les droits réservés m'interdisent de la reproduire ici comme dans mon livre. Mais l'aquarelle de Kiefer, très proche de celle de Rodin,  donne à son tour une représentation saisissante de cette impossible captation du mouvement dans l'immobilité.


L'expérience de la psychanalyse nous amène parfois sur les bords de cet effet mortifère de la jouissance; comme une pétrification psychique. Chez Anselm Kiefer, le thème de la pétrification se décline de multiples façons, depuis l'usage des techniques de pétrification et de minéralisation des matières  jusqu'au choix de titres d'oeuvres comme "La femme de Loth" où rien n'est figuré directement de ce personnage biblique.


Cette femme de Loth d'Anselm Kiefer dont j'ai parlé sur ce blog (18/04/2014 et 31/01/2015, 12/02/2016) est une variante d'un de ces nombreux chemins en lignes de fuite et de ces voies ferrées dont l'artiste parle si bien dans ses cours au Collège de France (cf "L'art survivra à ses ruines", Editions du Regard 2011). Il y a chez lui la nécessité de dépétrifier la culture allemande et au-delà d'elle toute la culture à travers ses multiples références, notamment historiques, politiques, artistiques, mythologiques, religieuses. D'où aussi ce retournement derrière soi auquel invite la femme de Loth.


Le terme de "pétrification" implique la mort de multiples façons et déjà avec ce qui concerne la pierre elle-même. Les techniques de pétrification sont utilisées par de nombreux sculpteurs mais Anselm Kiefer, quant à lui, traite constamment de la pétrification, matériellement et symboliquement. Il intègre notamment dans ses oeuvres des matières végétales ou organiques qu'il capte dans la pierre  ou qu'il immobilise dans des ensembles aux matières hétérogènes. Il en expose ainsi la stratification et en fait des "objets-temps" selon son expression (cf les propos confiés à Philippe Dagen et intégrés dans le catalogue de l'exposition "Monumenta 2007" du Grand Palais à Paris.


Mais il existe aussi historiquement des techniques de pétrification directement associées aux cadavres comme celle qui sévit en Italie au 19ème siècle. L'anatomiste Gian Battista Rini (1795-1856) était un maître dans l'art de la pétrification selon un protocole complexe consistant à transformer la matière organique en matière minérale. Ses ouvres ont fait l'objet d'analyses scientifiques pour saisir le secret de l'incroyable conservation des cadavres.


Les associations sur le chemin de la femme de Loth, entre retournement, regard en arrière et pétrification, sont infinies mais souvent déroutantes; au sens propre comme à celui de Bion quand il parle de changement de vertex. C'est sans doute l'un des effets majeurs du travail des artistes que de nous obliger à regarder et à voir autrement dans l'espace-temps. Les voies de chemin de fer et les chemins vers l'infini d'Anselm Kiefer en sont des exemples fascinants. 


Le travail de Kiefer est de ceux dont l'impact se transforme dans la longue durée, au fil de l'exposition de ses nouvelles oeuvres mais aussi de leur parcours de métamorphose en nous, regardeurs. Sa question "Comment puis-je en tant que peintre, admettre la matérialité, la finitude d'un tableau, tout en décelant en lui l'infini de l'être?" est comme une réponse ouverte à l'énigme de son immense création (cf "L'art survivra à ses ruines").


Chez Gérard Fromanger, c'est une série de tableaux qui s'intitule "Pétrifiés". Les univers de ces deux artistes contemporains sont totalement différents mais certaines de leurs thématiques se croisent, notamment sur la guerre, l'histoire, le temps. Le fameux "Prince de Hombourg" incarné par Gérard Philippe et datant de 1965 fait partie de cette série de six.


Gérard Fromanger : Le rouge et le noir dans le prince de Hombourg ( Gérard Philippe), 1965. Série "Pétrifiés". Huile sur toile, 200 cm x 250. Collection Grand Duché du Luxembourg. MNHA / fom Lucas.Son titre "Pétrifiés" interroge le sens de la pétrification ici. La photographie de Gérard Philippe recréée par Fromanger sous diverses couleurs le montre dans un élan de marche, comme saisi en vol, et même dansant avec une allégresse démultipliée vers le regardeur. Pas de jouissance suspendue ici, mais bien plutôt un souffle, une envie de danse tout à fait en accord avec les propos du peintre s'adressant à Serge July (dans son livre sur "Fromanger"): "J'ai toujours considéré l'existence comme une danse. L'idée de la danse m'habite en permanence." Et cette série de "Pétrifiés" renvoie tout aussi bien l'écho d'une musique jubilatoire à la manière de celles de Vivaldi ou de Bach.

mardi 8 mars 2016

Clins d'oeil d'espace-temps




Le vent souffle du sud en ce moment pour moi avec les peintres: Daniel Dezeuze, artiste sétois qui vient d'exposer à la galerie Templon à Paris (cf article du blog du 27/01 "Un envol de valises" ) et aujourd'hui, Topolino au Musée Paul Valéry de Sète.


Un collègue a attiré mon attention sur l'un de ses tableaux intitulé "Rue Lacan" (ci-dessus). Clin d'oeil singulier pour moi qui avais terminé l'écriture de mon livre Rue Freud sur un trouble de vision devant ce face à face avec le nom supposé du psychanalyste...


Moments jubilatoires que ceux qui vous font revenir le présent en arrière et l'arrière au présent avec ces écarts qui permettent une recréation, quelque chose qui n'est en rien un recommencement du même mais une ronde, une  danse de liens, reliant les créateurs et les auteurs les uns aux autres à leur insu!


Ces mouvements psychiques auxquels sont conviés avec eux les regardeurs et les lecteurs font vibrer l'espace-temps comme les fameuses "ondes gravitationnelles" à l'honneur en ce moment... (Celles dont Albert Einstein avait eu l'intuition et qui ont désormais été identifiées aujourd'hui.)


Cette association que je risque n'est sans doute pas scientifique et pourtant elle vient dire une parenté de recherches dans des domaines différents, celles des artistes, des scientifiques et des praticiens de la psychanalyse.


Il se trouve qu'un autre artiste est exposé en ce moment à Sète à la galerie Docks sud, Thomas Verny. Il semble chercher à  capter des instantanés de lumière en les découpant sur l'espace de la toile (cf ci-dessus). Ils m'apparaissent comme des éclairs de temps ...

vendredi 12 février 2016

Avec Gérard Garouste et Anselm Kiefer.


Les livres brûlés, Gérard Garouste
Deux artistes qui s'appuient sur un travail érudit à partir de textes, de la mythologie, de la Bible, de la littérature, de la philosophie; mais surtout des textes de la tradition juive, alors qu'ils ne sont juifs ni l'un ni l'autre. L'un est héritier d'un père nazi, l'autre, d'un père "collabo", selon ses termes.


Leur art est pris dans cet héritage, un héritage d'antisémitisme qui leur a fait prendre le contrepied absolu: apprendre l'hébreu, travailler la Kabbale, le Talmud, la Bible ou, comme disait Gérard Garouste lors d'une conférence récente donnée à l'Institut Monsouris de Paris: après avoir d'abord aperçu la complexité du travail sur la Kabbale, s'être ensuite penché sur le Talmud, il s'est finalement dit: "Pourquoi ne pas simplement lire et étudier la Bible?"


Anselm Kiefer dont les oeuvres sont exposées encore au centre Beaubourg, intègre dans son travail les données de la culture et de l'histoire allemande. Il mobilise la culture allemande dans toutes ses dimensions, historiques, mythologiques, philosophiques et politiques à la fois, en y intégrant la Shoah mais sans s'y fixer. Celle-ci se trouve comme infiltrée, dans ses oeuvres, par de multiples références autres, elle est impossible à oublier, à ne pas voir, mais elle est située parmi d'autres.  Les regardeurs connaissent ou reconnaissent éventuellement cette multiplicité de références mais pour ma part, c'est l'émotion qui a gagné la partie alors que mes connaissances ne me donnaient pas un accès évident à tout ce bagage érudit.


Waterloo, Waterloo et la terre tremble encore, Anselm Kiefer 1982
Cette oeuvre génère une quantité de discours, sans doute sollicités par ceux de l'artiste lui-même sur ses créations. Du coup s'y joignent un amoncellement de mots, d'explications, de tentatives de maîtriser l'oeuvre intellectuellement alors qu'il ne s'agit pourtant pas de traités didactiques, malgré l'érudition de l'artiste, mais d'oeuvres d'art, précisément.


Fortement ébranlée par cet art, je me suis vite sentie presque saturée par ces discours, malgré tout le plaisir que j'avais eu précédemment à lire les commentaires de Daniel Arasse; et j'ai éprouvé violemment le risque qu'ils viennent tendre un cache sur ce que cette oeuvre pourrait, peut, adresser à chacun d'entre nous, d'où qu'il vienne et quelle que soit sa culture.


A l'exposition de la BNF, où je me suis rendue peu avant la fermeture, les conférenciers se succédaient, expliquant, et faisant même deviner, ce qu'il "fallait" voir ou comprendre... (écho, pour moi, de mes cours de philosophie sur le "Mythe de la caverne" de Platon, que j'ai évoqués dans Rue Freud ). Il "fallait" voir, par exemple, dans le dispositif de l'exposition, la forme d'une cathédrale invitant à être réceptif au caractère sacré du travail d'Anselm Kiefer sur le livre. Discours sans aucune conséquence  sur la disposition dans laquelle semblaient être les auditeurs, plus ou moins excités par ces jeux de devinettes. Discours sans doute trop extérieur, trop pris dans un savoir supposé clos ou dans une affaire d'initiés.



Peu après, alors que je profitais d'un moment où le tableau "Le livre" était visible en son entier, libre de tout spectateur, une femme se mit à déambuler devant, sans aucune attention à l'oeuvre ni aux regardeurs, seulement retenue par un appel sur son téléphone portable... Il faut dire que le tableau en question a la dimension d'un immense mur... (Cf ci-contre "Le livre", 2007).


Le caractère sacré s'y trouvait une fois de plus dérisoirement bafoué  par cet usage permanent de la connection; usage qui gangrène tout rapport à la présence, et ici en particulier au présent de l'espace-temps proposé par l'artiste.  Et j'ai dû insister en haussant le ton plus que je n'aurais voulu pour que cette "indéconnectable" m'entende enfin lui demander d'aller téléphoner ailleurs...

 
Les dispositifs d'exposition apparaissent parfois provoquer bien des effets incroyablement décalés par rapport à la charge des oeuvres! Celui de la BNF pourtant était remarquable et choisi par Anselm Kiefer: invitant chaque visiteur, comme le fait l'oeuvre elle-même, à entrer en résonance avec la dimension de l'Histoire tout autant qu'avec sa plus secrète intimité.


Lors de la conférence donnée par Gérard Garouste à l'Institut Monsouris et dans le débat qui a suivi, l'artiste, racontant son parcours avec la tradition juive et les symboles insérés dans ses tableaux, insistait pourtant sur le fait qu'il ne savait pas comment interpréter ses choix subjectifs. Il ne rentrait pas dans ce procédé qui consiste à tenter d'expliquer l'oeuvre par des références  ou des interprétations, comme on l'y invitait. En somme, il nous indiquait que nous, regardeurs, nous pouvions donner libre cours à nos associations sur les tableaux. C'était notre affaire, pas la sienne. Et pourtant, ses tableaux procèdent aussi d'une très grande culture, d'un vrai travail d'érudition. Mais au lieu de nous expliquer son oeuvre, il nous a raconté un parcours.


Le hasard m'ayant donné accès à nouveau à ces deux créateurs coup sur coup, j'ai eu plaisir à les trouver reliés dans certains commentaires, et surtout à continuer mon chemin avec leur oeuvre:

chemin commencé, pour Anselm Kiefer, avec ses variations sur la femme de Loth qui m'invitèrent à prolonger mon parcours associatif sur les chemins qu'ouvrent ce motif de pétrification du regard en arrière (cf articles du blog "L'oubli en un clin d'oeil", 18/04/2014, "Celle sur laquelle se retourner avec Anselm Kiefer", 31/01/ 2014 ...); motif associé désormais pour moi à la suspension du temps dont Jean-Max Gaudillière nous parlait à propos du trauma (cf articles du blog sur le séminaire qu'il tenait avec Françoise Davoine à l'EHESS). Et pour Gérard Garouste, chemin poursuivi avec Cervantès, lors de sa dernière exposition chez Templon (cf article du blog du 12/02/2014 intitulé "Garouste aux mille et un visages"). Ci-contre: buste de Don Quichotte aux trois visages qui me fit revenir en arrière...


Il m'est apparu que ce travail patiemment poursuivi par les créateurs et invitant en permanence les regardeurs à l'étonnement, n'était pas sans lien avec mon rapport rêvé à la lecture de textes psychanalytiques. Oui, il faudrait pouvoir les lire comme des oeuvres d'art, en s'autorisant à lâcher la maîtrise intellectuelle, le plus souvent d'abord sollicitée et nécessaire, pour laisser le champ ainsi balisé par elle à la mouvance des associations et à cette "pénombre associative" dont parlait le psychanalyste anglais Bion; toute tentative de pétrification du savoir paraissant dérisoire dans le champ psychanalytique comme dans le champ artistique.

mercredi 27 janvier 2016

Un envol de valises par Daniel Dezeuze

Des valises rassemblées... pour partir? pour nous emmener? ou pour retenir notre regard, notre curiosité de visiteur? Des valises à regarder sans les remplir, sans doute: elles sont transparentes et colorées. Surfaces d'inscriptions, surfaces de projections. A moins de les remplir d'idées, de pensées...


D'ailleurs celui qui les a transformées en objets d'art n'en manque pas à leur sujet. On peut l'entendre sur internet, notamment à partir du site de la galerie Templon à Paris qui expose son oeuvre jusqu'au 20 Février 2016.


Elles ne m'ont d'abord rien dit, ces valises... Quelle idée, quand-même, d'aller les "peindre"? Enfin, peindre... ce n'est pas vraiment cela! Ou plutôt, si, justement! L'artiste a peint par-dessus.


Celui qui les a créées est un des fondateurs du groupe "Support-surface", Daniel Dezeuze. Il continue ici son exploration des matières et des supports en transformant les rapports entre fond et forme, en inversant nos représentations du plein et du vide, du dehors et du dedans, du contenant et du contenu. Ces renversements-retournements sont toujours dérangeants psychiquement mais porteurs d'ouvertures imprévisibles... J'en ai fait et partagé l'expérience dans mon livre Rue Freud notamment.



Alors, que faire de ces petites voyageuses, quand on les regarde, et de leur légèreté d'oiseaux migrateurs, associée à celle des papillons exposés avec elles dans la galerie? Les animer d'associations d'idées, peut-être...


Oui, le voyage, le déplacement, la découverte, l'envol... Mais aussi les déportations, les exils, les migrants qui de nos jours, arrivent souvent sans rien, ou en tout cas, plutôt avec des sacs que des valises, de ces sacs inusables qui rappellent les magasins Tati du quartier de Barbès-Rochechouart à Paris....


Elles ont vécu, ces valises, fatiguées, sans doute, mais enrichies par l'assaut des couleurs, aussi. Comme ces anciennes toiles de peintres ou leurs chevalets, porteurs de traces de multiples créations antérieures. Objets chargés d'histoire. Mais ces marcheuses de Daniel Dezeuze, organisées en vaillante petite troupe, ont un air clopinant, tout de même; elles ne sont pas seulement posées, elles semblent peiner à avancer alors qu'elles ne contiennent aucun chargement! Mais oui, elles boîtent!


D'ailleurs, il semble que l'artiste les déplace parfois et transforme ainsi leur impact dans l'espace. En effet le carton proposé aux visiteurs de la galerie les montre disposées différemment (ci-contre), comme arrêtées dans leur course par le mur... Comme interdites, maintenant rangées, au garde à vous, ou mises au coin. Tout à coup m'apparaissent les bouteilles de Giorgio Morandi, rassemblées comme une armée face au regardeur...


La promesse de ces valises peut inviter au meilleur ou au pire... Le hasard a fait que travaillant sur la guerre d'Algérie mais happée aussi par l'actualité de l'art de la caricature, je suis tombée sur un article du "Nouvel Observateur" du 25-27 Octobre 2004 consacré à cette guerre, évoquant le futur caricaturiste Cabu appelé en Algérie. Il y exerce alors son art dans le journal de l'armée "Bled".



Et voilà que j'y retrouve des valises assemblées sans porteur, déposées, face à un vieux gradé bedonnant qui, par-dessus elles, tend la main au nouvel arrivant, chargé, lui aussi, d'une valise. Là encore, les vides parlent, et l'alignement militaire aussi... Que s'est-il déposé là? Qu'est-ce-que ces dépôts ont pu générer en nous, héritiers de ceux qui ont fait cette guerre, et à travers elle, toutes les les guerres?


Les valises se chargent de l'Histoire, désormais, au fil de mes associations. Peut-être le sont-elles, l'ont-elles été pour Daniel Dezeuze également? L'artiste a bien créé des arbalètes, des boucliers et d'autres objets de combat. Quoi qu'il en soit, si ces valises ne m'ont pas immédiatement parlé, elles m'ont surprise, puis ont fait leur voyage en moi, à mon insu, ce qui m'a invitée à venir les revoir. Un voyage d'abord intellectuel mais qui, dans un second temps, a libéré en moi un mouvement associatif, familier dans l'expérience psychanalytique, et qui permet l'intégration de nos capacités intellectuelles, sensibles, émotionnelles, mémorielles.
  





samedi 9 janvier 2016

Tim et ses engagements


En se rendant à l’exposition « Moïse Figures d’un prophète », on traverse la cour dans laquelle trône une sculpture représentant le capitaine Dreyfus. (Cf article précédent du blog ). Elle le montre saluant avec son sabre brisé devant lui. Intéressée par cette superposition des deux figures, celles de Moïse et du Capitaine, j'ai décidé d'en savoir plus au sujet de cette sculpture. Et j’ai découvert l’histoire dont elle est porteuse et les polémiques qui y sont associées.


Elle est l'oeuvre de Tim, sculpteur et célèbre caricaturiste ayant travaillé pour de nombreux journaux. Son nom d'origine est Louis Mitelberg. Né en Pologne en 1919, il s'est installé en 1938 en France. Il a été est mobilisé dans la seconde guerre mondiale puis fait prisonnier. Et il s'est ensuite évadé. Il est mort à Paris en 2002.


Louis MITELBERG dit TIM (1919-2002)Son oeuvre de caricaturiste  est prolifique et engagée. Et on en retrouve la verve dans ses sculptures, comme dans celle de "Daumier créant Ratapoil" installée à l’Assemblée Nationale dans le cadre d'un bel hommage rendu après sa mort. Tim considérait Daumier comme son maître. Tous deux incarnent particulièrement la force et l'engagement des caricaturistes. Force qui en l'année qui vient de s'écouler nous a frappés de plein fouet!


Mais plusieurs sculptures de Tim marquent un autre aspect de ses engagements,  liés ceux-là à ses origines juives. C'est ainsi que le sculpteur a réalisé en 1993 un saisissant groupe pour le cimetière du Père Lachaise à Paris: “Monument aux déportés d’Auschwitz III”.



Commandée par Jack Lang en 1985, la sculpture du Capitaine Dreyfus, quant à elle, aurait dû être installée dans la cour de l’Ecole militaire, comme le sculpteur l’avait demandé, c'est à dire là où le Capitaine avait été dégradé en 1895 puis réhabilité en 1906. (Petit rappel: Dreyfus fut accusé à tort de trahison pour avoir livré des documents français à l’empire allemand sur fond d’espionnage et d’antisémitisme).


Mais l’Armée s’opposa à cet emplacement ainsi que le ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu, et que François Mitterrand. Inaugurée et installée d’abord au jardin des Tuileries, la statue est installée depuis 1994 place Pierre Lafue à Paris, à la hauteur de la station de métro « Notre-Dame des champs ». Emplacement sans portée symbolique et qui ressemble plutôt à une mise à l'écart... Entre temps, les tentatives pour que la statue intègre l'Ecole militaire ont échoué.


Un article de Jean-Dominique Merchet publié dans le journal Libération du 12 Juillet 2006 en rend bien compte. Cela laisse à penser que les séquelles de cette "affaire Dreyfus", qui avait valu à Emile Zola d'écrire son célèbre "J'accuse", sont restées bien vives. Pour approfondir, on peut se reporter à un ouvrage collectif publié aux Presses universitaires de Rennes en 1995 et mis en ligne en 2015: "L'affaire Dreyfus et l'opinion publique" sous la direction de Michel Denis, Michel Lagrée et Jean-Yves Veillard.


La statue présente dans la cour du MAHJ est une copie de l'original en résine. Ici la portée symbolique de l'emplacement a toute sa force, à cause de l'histoire de l'antisémitisme, mais le silence de "La grande muette" reste assourdissant par ailleurs...



lundi 21 décembre 2015

D'un Moïse à l'autre



Moïse était à l'honneur ces derniers temps à Paris: avec l'exposition du Musée d'art et d'histoire du judaïsme "Moïse Figues d'un prophète" qui se tient jusqu'en Février 2016; et avec la production de l'opéra de Schöenberg "Moses und Aron" à l'Opera Bastille, dirigé par Philippe Jordan, dans une mise en scène de Romeo Castellucci.



Il est toujours instructif de revisiter ces figures mythiques, supposées familières mais dont on a parfois oublié bien des données, au fil de leurs interprétations. C'est le cas notamment avec les personnages des contes, dits "de fées". Leur portée, malgré le dénigrement dont ils sont parfois l'objet, traverse les siècles et les générations, imperturbablement.




Avec Moïse, il s'agit de religion, de la Bible, et notre mémoire dépend donc largement de ce qu'a été notre culture, notre éducation  et notre rapport à la religion. D'où peut-être le caractère particulièrement aigu de leurs redécouvertes éventuelles. J'en ai évoqué certains aspects, avec l'exemple du personnage de la femme de Loth et de ses incessantes variations, dans mon livre "Rue Freud" et tout au long de ce blog.



C'est ainsi qu'il est question, dans la notice de l'exposition du Mahj, de la concurrence des images juives, catholiques et protestantes dans la culture occidentale, tant en Europe, qu'aux Etats-Unis et en Israël. En reparlant plus tard de cette exposition avec une collègue, j'ai pris conscience du léger malaise éprouvé lors de cette visite et que je n'avais pas identifié jusque-là. Celle-ci me signalait l'absence sidérante pour elle du Moïse du Coran, Moussa, parmi l'ensemble des références rassemblées dans l'exposition, même si c'est une figure postérieure aux autres.



Tête de Moïse par Gustave Moreau
 Etais-je encore marquée, plus que je ne le pensais, par des effets d'inhibition de la pensée, hérités de mon enfance? Quoi qu'il en soit, je n'avais pas été d'emblée frappée de cette absence, ce qui après coup m'a surprise. Mais je me suis rappelé qu'en entreprenant la visite, je cherchais à me remémorer vaguement ce que j'avais appris tardivement au sujet de ces grandes figures bibliques comme celle d'Abraham: elles n'existaient pas seulement pour le monde judeo-chrétien, n'étaient pas réduites à ce que m'en avaient transmis mes éducateurs catholiques mais elles existaient aussi pour d'autres traditions, et j'ai appris depuis qu'elles étaient présentes, entre autres, dans le Coran.



Je découvre aujourd'hui que la chaine Arte a diffusé en cette fin d'année une série consacrée précisément à "Jésus et l'Islam". Ce documentaire ravive la succession des interprétations données aux figures des prophètes dans les différentes traditions et dans les différents livres (Bible, Evangiles, Ecrits apocryphes, Coran); avec les usages politiques, voire propagandistes, qui en ont été faits. Aspect salvateur de ces retours en arrière, de ces regards en arrière qui régénèrent et élargissent notre capacité de voir, d'accueillir ce dont nous sommes faits, culturellement, symboliquement.


Dans l'opéra de Schönberg, magnifiquement interprété et mis en scène, c'est en particulier le rapport entre les deux frères qui m'a frappé, grâce au livret de Schönberg lui-même. Le bel article d' Eliott Gyger publié dans le catalogue en explicite les éléments à travers l'articulation de la parole et du chant, de la voix parlée et de la voix chantée, dans la composition.


Gravure de Marc Chagall
Il nous donne une citation de l'Exode 4, dans la Bible, située après que Moïse se soit plaint à Dieu de n'avoir pas la parole facile: "Alors la colère de l'Eternel s'enflamma contre Moïse et il dit: "N'y a-t-il pas ton frère Aaron, le Lévite? Je sais qu'il parlera facilement. Le voici lui-même qui vient au-devant de toi: et quand il te verra il se réjouira dans son coeur. Tu lui parlera et tu mettras les paroles dans sa bouche; et moi je serai avec ta bouche et avec sa bouche et je vous enseignerai ce que vous aurez à faire."



Quelle magnifique image que ces paroles qui traversent les bouches! Et quelle émotion émane de ce personnage quasi handicapé, destiné à porter tout un peuple, mais pas seul! Cette situation rappelle celle des contes où le dernier, le cadet, le plus petit, le plus démuni, parfois la fille, se trouve, contre toute attente, en situation de sauver la famille, le père, le village, et y réussit grâce à sa capacité de faire alliance plutôt que d'en rester à sa faiblesse individuelle.



Mais Schönberg colore l'opposition entre les deux frères d'une manière audacieuse: Moïse est un visionnaire incapable de communiquer avec son peuple, alors qu' Aaron est un orateur doué mais pouvant déformer le message de Dieu. L'opposition entre les deux personnages incarne une dichotomie pathétique entre parole et pensée. C'est ainsi que Moïse constate: "Ma langue est rigide. Je peux penser  mais pas parler." Que de résonances avec ce que nous pouvons éprouver en situation de crise psychique ou de douleur extrême et que révèlent parfois des séances d'analyse où se vit à vif cette dichotomie, adressée à l'analyste!