mardi 7 novembre 2017

Brise-lames

Magnifique expression aux résonances douloureuses, lames de fond destructrices dont l’homme se protège comme il peut, et larmes de naufragés... Ici sur le brise-lames de Sète le béton est roi. Ses blocs dessinent des formes presque humaines, comme des cuisses rebondies, et des salutations un peu désordonnées... 

En ce soir de Juillet 2017, aux "Voix vives" de Sète, c’est une poétesse syrienne qui nous donne rendez-vous accompagnée d’un musicien. Son parcours militant ainsi que son exil en France m'ont incitée à m’inscrire à cette petite traversée vers le brise-lames.

Ils sont nombreux à Sète, les poètes méditerranéens issus de pays ravagés politiquement ou pris dans des régimes plus ou moins dictatoriaux. Leur présence aux "Voies vives" est sans doute apaisante pour eux, un haut lieu de rencontres avec leurs pairs, résistants poètes des multiples rivages de la Méditerranée.

Cet été, j'ai écouté plusieurs fois cette poétesse syrienne sous les platanes et dans les ruelles sétoises. J'ai aimé la force de ses mots, la profondeur énigmatique de son regard aux accents graves et déterminés et j'ai acheté son recueil de poèmes traduits en français dont j'oublie à l'instant le titre.

En commençant une nouvelle année de travail lors de mon retour à Paris, je repense à ces mois d'été, à la présence de la poésie ici et là dans le monde, à l'hommage que lui a rendu Christiane Taubira aux Nuits de la poésie en 2016 à l’Institut du monde arabe à Paris, et j'ai prévu de me rendre à celles qui sont programmées pour ce week-end du 11 Novembre 2017.

Une amie à qui je parlais de cette poétesse, me dit alors qu’elle a lu, lui semble-t-il, que celle-ci était décédée cet été. Je ne peux pas la croire! Il doit s'agir de quelqu'un d'autre! Je vérifie sur internet. C’est bien elle, hélas, Fadwa Suleimane. Je reconnais ce regard et du coup, la fonction de ses foulards, différents chaque jour des "Voix vives"...

Elle est donc morte moins d'un mois après ce beau rendez-vous poétique sétois! Je ne savais rien de sa maladie. Et je n'en avais rien perçu non plus. Une petite navigation sur internet me réchauffe le cœur: on lui rend hommage, on la regrette. D'autres poètes présents à Sète lui font écho comme le poète algérien Mustapha Benfodil.

Fadwa Suleimane, n'aura donc pas été assassinée mais elle aura eu à affronter une mort que sa maladie préparait peut-être en croisant en elle, dans son corps et dans sa voix, de multiples dimensions, singulières et collectives, présentes dans ses poèmes.

Dans les affaires de mort, de guerre, de deuil, la temporalité se trouble. Il faut jongler avec les mémoires enchevêtrées, les silences et les oublis, les censures et les perversions effaçant tout accès direct à des faits trop radicaux ou à des douleurs trop vives. Avec les complicités parfois redoutables entre les ravages de la Grande Histoire et ceux de l'histoire singulière, en particulier au sein des familles. L'art et la poésie peuvent être nos meilleurs guides à travers ces territoires bouleversés et bouleversants.

Et voilà que le titre du recueil que j'avais acheté cet été me saute aux yeux maintenant: "Dans l'obscurité éblouissante", paru en Juin 2017 aux éditions Al Manar  (bilingue). Il y est beaucoup question de temps, d'effacement, du "déversement du temps dans un autre temps". Je suis heureuse d'avoir ici l'occasion de rendre hommage à ce magnifique travail en ce mois de rencontres poétiques qui se tiennent un peu partout et même à Ramallah, les 10 et 11 Novembre prochains, pour les "Voix vives de Méditerranée en Méditerranée". Mois de la poésie mais aussi mois du jour des morts. 




jeudi 5 octobre 2017

Comment vivent les objets?

Le travail des artistes avec la matière, les objets, l'espace, est  inépuisable. Une nécessité d'inviter le spectateur, le regardeur, à voyager avec les oeuvres au-delà du premier regard. 

Par exemple, en ce moment à la galerie Thaddaeus Ropac, rue Debelleyme, à Paris, vous ne voyez d'abord qu'un grand espace blanc dans lequel sont disposés des blocs de granit noir en forme d'oeuf. Leur rondeur éclate sur le fond blanc des murs. 

Pourtant ce qui se présente d'abord comme blanc des murs apparaît ensuite fait de toiles blanches disposées côte à côte. Mais en prenant le temps de poser un peu plus son regard, le spectateur distingue du blanc dans le blanc, des formes géométriques blanches dans le fond blanc des toiles. Entourant les oeufs de granit noir, ces blancs porteurs de formes et d'inscriptions à peine visibles, offrent un rebond aux rondeurs des oeufs. Et ceux-là semblent même se mettre à rouler avec nous dans cet immense espace. 

L'artiste, Wolfgang Laib, aime aussi énoncer des phrases, des propositions qu'il adresse à ceux qui regardent ses oeuvres. Elles sont intégrées aux tableaux blancs, écrites au crayon, prêtes à s'effacer. Par exemple: "He does not do. Yet all is done". La notice indique les liens étroits de l'artiste avec l'Inde et l'Asie du sud-est. Mais on peut se laisser interroger sans informations partoculières par ce travail aux prises avec le vide et l'effacement, même s'il peut laisser un étrange goût de blanc intérieur...

Une imprévisible confrontation est possible avec l'oeuvre de Georgio Morandi présentée juste à côté à la galerie Karsten Greve. Un autre rapport au vide, à la matière, aux objets. Une autre époque aussi.

Les bouteilles et les pots de Morandi semblent voués à une forme d'éternité. Immobiles mais semblant traverser les temps, traverser aussi les corps des regardeurs. Ils nous regardent! Ils regardent chacun d'entre nous, nous sollicitent vivement jusqu'au coeur de notre émotion, de notre trouble, de notre sentiment d'existence. De quelle existence sont-ils habités pour nous rencontrer ainsi? Jusqu'où cherchent-ils à nous habiter?

Les droits d'auteurs m'empêchent d'en donner une illustration. Mais voici l'information de la parution d'un livre récent sur l'artiste, publié en anglais en Juin 2017, par Laura Mattioli, aux éditions David Zwinner (en anglais).

vendredi 1 septembre 2017

L'art de la chute

A partir des oeuvres de Baselitz évoquées dans le précédent article, mes rencontres artistiques se sont poursuivies au cours de l'été. Rencontres en particulier avec les positions du corps travaillées par certains créateurs et avec l'art de la chute.


Les corps de Baselitz présentés par lui comme "descentes", évoquent aussi l'envers, la chute et bien d'autres choses encore. Un homme qui tombe de haut, ou qui plonge, se retrouve à l'envers, en effet. Et cela peut devenir un art, comme il apparaît dans le roman de Don Delillo auquel je faisais allusion, "L'homme qui tombe". Cela peut devenir encore une acrobatie jubilatoire, sauter, plonger, pour les jeunes gens vivant sur les rives de la Méditerranée et se retrouvant régulièrement autour de cette activité (il en était bien question dans le film de Dominique Cabrera "Corniche Kennedy" sorti cette année en France et tourné à Marseille.


Une exposition parisienne nous donne en ce moment l'occasion de voir et revoir d'autres personnages en position de marcher, tomber, tenter de tenir debout... En particulier avec les oeuvres de Giacometti présentées au Musée d'art moderne de la ville de Paris pour l'exposition "Derain Balthus Giacometti", jusqu'au 29 Octobre.


Parmi elles, il y a bien sûr un de ces hommes qui marchent, chers à Giacometti et marqués du souvenir de celui de Rodin. Et une magnifique femme qui marche, elle aussi, que je n'ai malheureusement pas pu prendre en photo. Et puis il y a cette merveille de sculpture "L'homme qui chavire" que j'avais déjà évoquée dans l'article du 12/12/2013 intitulée "De Gilgamesh à Sindbad le marin". (reproductions ci-dessus et ci-contre).


C'est comme une danse, riche de tout l'imprévisible d'un chavirement, qu'il s'agisse d'un ravissement ou d'une dégringolade annoncée. S'abandonner ou se rattraper? Se préparer à la jouissance ou à la catastrophe? D'abord laisser venir l'effet de la sculpture sur soi, visiteur de l'exposition... Et risquer de perdre l'équilibre avec elle...


L'émotion éprouvée devant cette oeuvre est peut-être à la mesure aussi de ce que vivent tous ceux que la maladie ou la vieillesse ou d'autres troubles encore obligent à des pertes d'équilibre récurrentes et à des éprouvés de peur de tomber les immobilisant peu à peu.


Ici Rodin s'impose encore à ma mémoire. Son homme qui tombe, costaud, lui, visible au Musée Rodin à Paris, est une étude pour la "Porte des Enfers". Et comme sa "Femme de Loth", évoquée dans mon livre Rue Freud, il nous emmène vers un indécidable entre la jouissance et la souffrance (illustration ci-contre).


De même que pour celui de Giacometti, sa chute se fait dans un mouvement en spirale emportant la tête et tout le corps en arrière. Rien à voir avec ce que serait un déséquilibre vers l'avant, un trébuchement qui vous ferait vous aplatir sur le sol!


Dans Rue Freud j'avais été conduite à ces associations à partir d'un rêve travaillé en cours d'analyse et très couramment partagé, celui d'une immense vague s'élevant derrière le rêveur et menaçant de s'abattre sur lui. Le rêveur se réveille généralement juste avant la catastrophe. La vague dressée est appelée à s'abattre plutôt qu'à tomber, elle. Mais c'est bien le rêveur qui risque de tomber dans sa fuite, ainsi que nous le font saisir les cinéastes donnant à vivre l'horreur, la terreur, comme Hitchkock. Variations sur le thème de la chute qui sans doute nous travaille tous depuis que notre corps d'enfant a dû apprendre à marcher, à tomber. et à fuir, parfois en regardant derrière lui...


Là encore certain artistes nous amènent à la voir autrement, cette vague de nos cauchemars, à la recevoir dans une nouvelle disposition. Je pense à celle que nous propose le CRAC de Sète dans son exposition de l'été réalisée par le plasticien Jean-Michel Othoniel.


Cette vague est intitulée "The big wave" et elle est faite de métal et de briques en verre indien noir conçues par l'artiste.  Elle a d'énormes proportions qui mangent l'espace (plus de cinq mètres de hauteur et de profondeur) et a été conçue en fonction des proportions de cette salle du CRAC. Selon les angles de vue, elle apparaît tantôt comme une créature étrangement accueillante, tantôt comme un monstre tout-puissant prêt à s'abattre sur vous avec de multiples modulations possibles de l'une à l'autre.


Sa façon de prendre la lumière colore aussi l'impression reçue, du plus chaud au plus glaçant. Etrangement inquiétant... La vague se penche, du haut de son corps, mais elle n'annonce pas un écroulement où tout se disloquerait. Pourtant, comment ces briques tiennent-elles ensemble? Ne sont-elles pas appelées à se défaire les unes des autres? La dislocation attendue, redoutée, est bien celle du rêveur ou ici du regardeur...


A moins d'avoir appris à dominer la vague en glissant sur elle, source d'immense jouissance pour ceux qui pratiquent ce sport, mais qui les conduit parfois à la mort. Déplacements et transfigurations de la chute sur la puissance du monstre créé ou sur l'habileté du surfeur, de l'acrobate ou sur l'art du danseur...


Voilà qu'insiste ici toute une série de représentations en résonances les unes avec les autres, depuis les registres de l'humain, de l'animal jusqu'à la création; de la souffrance, à la peur et à la jouissance. Comme un feuilletage des images, que l'historien d'art Aby Warburg aurait peut-être dites "survivantes", reprises à l'infini par les créateurs au fil des âges, consciemment et inconsciemment. C'est aussi ce que m'avait fait saisir le thème de la femme de Loth, s'exprimant au fil du temps à travers des expressions du mouvement pris dans l'immobilité et la suspension du temps, expressions visuelles, plastiques et poétiques.  

mercredi 21 juin 2017

A l'envers, encore

Chez Baselitz, cette fois-ci il s'agit d'une "Descente". C'est en effet le nom de l'exposition, maintenant terminée, proposée à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin ce printemps. Une descente dont on nous dit qu'elle se réfère à celle de Marcel Duchamp avec son "Nu descendant  un escalier", de 1912. 


Ici sont présentées des oeuvres datant de la vieillesse actuelle du peintre (son quatre-vingtième anniversaire). Il commente cette période: "Je me suis de plus en plus replongé en moi-même pour en tirer tout ce que je fais... Je peins entre moi et moi-même et sur nous deux."


Cette descente ressemble beaucoup à une perspective à l'envers. Les motifs à l'envers sont devenus nombreux en effet dans l'oeuvre de Baselitz depuis les années 60. Et il propose de relire ses tableaux toujours en transformations et en variations.


On y voit peu à peu sa femme qui descend, elle aussi... Seule ou avec lui... Un parcours vers la vieillesse qui se fait à deux. Têtes en bas, jambes en l'air...


Il y a de l'envers aussi chez "L'homme qui tombe",  roman de Don Delillo que je lisais au moment de l'exposition. Celui-là est venu résonner avec ceux de Baselitz en écho avec ceux des twin towers, si nombreux à se jeter de leurs fenêtres!


Dans le roman de Delillo en effet un homme tombe aussi en laissant le lecteur troublé quant à la nature de cette chute qui réapparait à plusieurs reprises au cours du roman. Celle-ci réveille les souvenirs de la catastrophe aussi bien chez le lecteur que chez les personnages du roman. Elle semble dire le mélange du fantasme, du souvenir avec le réel du présent, difficile à accueillir. Cela s'éclaire au fur et à mesure des pages. Mais ce trouble donne une ampleur bouleversante au feuilletage des temps dans la vie psychique et traumatique racontée par le romancier!


Partir à la renverse semble maintenir vivant Baselitz. Renverser ses oeuvres... Me revient en mémoire l'homme de Giacometti, celui qui chavire et n'en finit pas de poursuivre son mouvement de chute avec la grâce d'un danseur. Du moins c'est ce que j'ai gardé comme souvenir de cette oeuvre présentée lors de l' exposition du Musée d'art moderne de la ville de Paris, il y a plus de vingt ans. Cette chute cependant se fait à partir du sol. Comme celles de toutes ces oeuvres qui jouent avec le renversement, chez les chorégraphes, par exemple, Pina Bausch, Maguie Marin... et comme la chute annoncée dans cette photo vue au Crac de Sète où l'artiste s'assied, ni à l'endroit ni à l'envers, nous amenant à retenir notre souffle: il va tomber, c'est sûr! Comment tient-il assis de la sorte? (cf article du blog du 26/05/2016 "Sète à la renverse" avec la photo de Philippe Ramette).


J'ai pensé aussi à ces acrobates du fil qui cherchent à marcher sur l'eau ou sur l'air, peut-être. Celui que j'ai vu dernièrement s'entraînait à petite hauteur au-dessus de la mer et pourtant cela semblait vertigineux, vu d'en haut!


La photo ci-contre du plongeur jambes en l'air ne laisse pas bien voir qu'il tombe d'un fil accroché entre deux rochers. Je regarde les postures des acrobates qui se succèdent au fur et à mesure de leurs essais: s'asseoir sur le fil, une jambe pliée, l'autre prête à monter à son tour rejoindre la première, alors que le fil balance; tenter de monter debout, se tenir debout sur le fil en tanguant, et tomber... et remonter... et recommencer...


Il y a dans l'art de la chute quelque chose de similaire à l'art de voler, peut-être. On y risque gros mais c'est saisissant aussi pour celui qui regarde!











lundi 22 mai 2017

Golems

Que de monstres racontés et transformés au fil des ans dans les civilisations et les cultures des quatre coins du monde! Au début était la glaise... L'imaginaire humain s'avère particulièrement inspiré par cette matière-terre. Dans de nombreux récits de création, la glaise est  un élément premier.

La Bible, par exemple, raconte que Dieu crée Adam avec la glaise du sol. Et plus tard, après la création d'Eve puis le paradis et l'arrivée du serpent, c'est "la chute". Dieu rappelle alors à Adam qu'il retournera au sol: "Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise" (traduction de "La Genèse" dans la Bible de Jerusalem).

Les mésopotamiens, dans l'épopée de Gilgamesh avaient, eux aussi, inventé une création de glaise transformée en espèce d'humain, Enkidou. Celui-ci était très puissant mais inaccompli comme homme et destiné à porter atteinte à l'arrogance de Gilgamesh qui se prenait, lui, pour un dieu....(Un chapitre de mon livre Rue Freud lui est consacré).

Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme nous propose actuellement jusqu'en Août une nouvelle exposition passionnante où la glaise est en jeu: "Golems! Avatars d'une légende d'argile". Elle y décline de multiples transformations du mythe du Golem depuis l'apparition du terme "golem" dans la Bible où Adam s'adresse à Dieu en parlant de lui-même comme d'une "masse informe".

Cette exposition nous fait passer ensuite par la place du Golem dans les légendes juives puis bien au-delà de cette tradition jusqu'aux descendants du Golem aujourd'hui, par exemple en forme de robots et d' "humains augmentés".

Ci-contre, la photo d'une oeuvre d'Anselm Kiefer, intitulée "Rabi Löw: der Golem, 1988-2012": elle témoigne de la fascination de l'artiste pour la kabbale et l'alchimie. Anselm Kiefer propose ici un Golem en plusieurs parties où se présentent une sorte de tête informe, un foetus supposé dans boîte et une évocation de tombe qui relèvent de la thématique des "non-nés" développée dans son oeuvre (cf les articles de ce blog évoquant l'oeuvre de Kiefer).


Les dangers des pouvoirs de la création humaine sont déployés dans les variations de cette créature parfois devenue un super-héros, tout en traduisant une fascination pour les pouvoirs qui lui sont prêtés, fascination aux confins de la terreur.

L'idée du monstre incontrôlable habite nos cauchemars et nos fantasmes, non seulement depuis les origines de l'humanité mais bien sûr depuis la naissance de notre vie psychique propre à chacun. Toujours là et toujours en transformation, ces monstres-là...

Le projet de Nicki de Saint-Phalle, présenté dans l'exposition (photo ci-contre) pour le parc Rabinovitch de Jérusalem et réalisé avec Jean Tinguely, en donne toute la mesure!

Et tous ces avatars racontés, en mots, en oeuvres picturales et plastiques, en albums de bandes dessinées et en films, leur donnent des formes partageables, comme le montre très bien cette exposition . 

vendredi 28 avril 2017

survivances et revenances

Les larmes d'OedipeOn pouvait voir ou revoir au théâtre de la Colline à Paris, il y a quelques semaines, "Les larmes d'Oedipe", ecrit et mis en scène par Wajdi Mouawad à partir de Sophocle. Cette pièce invite le public à une mise en disponibilité exigente et crée un grand trouble en l'exposant à une scène au mouvement suspendu, émergeant indéfiniment comme de la nuit des temps... une nuit des temps inscrite pourtant au coeur de l'actualité la plus vive.


La Grèce antique vient ainsi relancer les accents aigus des drames de l'actualité européenne à travers une tradition théâtrale et mythologique des plus vivantes. Nous sommes conviés aux rives d'une vérité crue mais toujours voilée par la dimension quasi sacrée de cette célébration, à moitié chantée, à moitié chuchotée, parfois même criée. Oui, une célébration, dans l'accompagnement d'une fin de vie, celle d'Oedipe, qui fait résonner toute l'humanité et les fins de vie de tous les abandonnés de la planète, floués par leurs dirigeants politiques, et par leurs illusions, notamment en Grèce. Un chant, une plainte, un cri, pris dans la rumeur du monde que viennent soudain fracturer les glapissements sinistres de la sphinge vaincue par Oedipe.


Au fur et à mesure du déroulement de la pièce, l'espace de la scène se transforme insidieusement, à travers des changements de lumière à peine perceptibles. Les personnages disparaissent, puis semblent réapparaître dans un autre temps, sur une autre scène, et tout cela dans une continuité troublante. Quand ils changent d'échelle dans l'espace de la scène, on ne sait plus qui est devant et qui est derrière. Les frontières se meuvent imperceptiblement pendant que la luminosité décline ou se renforce. C'est alors que nos frontières psychiques cèdent, en tout cas pour les spectateurs réceptifs, et offrent un accès inédit à un espace-temps tout autre, qui n'est ni du passé, ni du futur, et où le présent de la représentation est fait de toutes ces traversées spatio-temporelles.


Cette création a fait résonner en moi d'autres propositions lumineuses de penseurs contemporains, dont les travaux sont sans doute bien connus du metteur en scène. Tout d'abord, celles du livre de Patrick Boucheron "Conjurer la peur", historien invité récemment au théatre de la Colline pour y présenter avec ses co-auteurs sa dernière publication ,"Histoire mondiale de la France".


Patrick Boucheron travaille particulièrement sur notre rapport aux images à partir de la fresque dite "du bon gouvernement" de ce peintre siennois du 14ème siècle, Lorenzetti. Il renouvelle l'analyse de notre regard sur les images, traversées par les regards accumulés au fil les traditions successives et des commentaires qui les ont nourries, mais aussi affadies, au fil des siècles.


Notre regard sur les oeuvres n'est jamais vierge en effet et il me semble que la pièce de Mouawad nous en fait particulièrement bien saisir la structure stratifiée et hybride, toujours mouvante, même à notre insu. Ces oeuvres de la tradition regardées aujourd'hui semblent ainsi prises dans un mouvement permanent d'apparition/disparition.


Avec l'historien comme avec le metteur en scène, c'est aussi tout le travail de l'historien d'art Aby Warburg qui affleure en "images" et en "formes survivantes".


Voir "Les larmes d'Oedipe" tout en étant nourri de la lecture de "Conjurer la peur", ainsi que des travaux d'Aby Warburg, relu par Georges Didi-Huberman dans son livre "L'image survivante", donne un grand plaisir pour l'esprit tout en ouvrant à l'émotion des voies d'accès proposées par le metteur en scène Wajdi Mouawad.

Les artistes ont beaucoup à nous apprendre sur le champ politique...

jeudi 30 mars 2017

Babel

Les questions soulevées par les affaires de traduction sont multiples, passionnantes, et relèvent de disciplines différentes. Le terme de traduction est utilisé parfois au sens propre, par rapport aux langues à traduire dans la vie courante ou à partir de textes à diffuser dans différentes langues. Mais on l'utilise couramment aussi de façon métaphorique, lorsque l'on évoque par exemple la création d'oeuvres supposées traduire un univers, une pensée, un affect. 

Dans l'exposition du Mucem, "Après Babel, traduire", exposition hélas! déjà terminée, c'est le mythe de Babel qui sert de référence à ces multiples usages. L'un des exemples proposés est particulièrement savoureux et reprend cette expérience que chacun d'entre nous a pu faire en cherchant par Google comment traduire un texte ou une phrase.  J'en avais moi-même proposé un sur ce blog (  5 Juillet 2015 "Questions de traduction").

Il s'agit ici, entre autres, des traductions françaises du poème d'Edgar Poe "Le corbeau" par Baudelaire, Mallarmé, Pessoa et... Google en français supposé! Cela donne pour la première strophe:

Par Baudelaire:
"Une fois sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d'une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre."

Par Mallarmé:
"Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié- tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque: soudain se fit un heurt, comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre-"

Par Google:
"Une fois sur un tristesse minuit, tandis que je méditais, faible et lasse, Au-dessus de beaucoup d'un volume curieux et curieux de lore-  Pendant que je hochais la tête, presque la sieste, tout à coup, Comme d'un coup doucement, frappant à la porte de ma chambre."


D'autres propositions savoureuses égrenaient cette exposition que l'on pourra toujours retrouver dans le catalogue. Par exemple, ces reproductions de couvertures des albums de Tintin dans plusieurs langues... Ou encore la traduction en langue des signes des mots plus ou moins "chargés" de notre vocabulaire quotidien: amour, culture, etc.

Ce travail est le fruit de collaborations diverses dont celle de Barbara Cassin avec Nurith Aviv: on pouvait voir le film ""Signer en langues", présenté dans l'exposition. Elle-même a réalisé un superbe documentaire "Traduire" en 2011 et que j'ai évoqué aussi sur ce blog.

Retrouver la mobilité de la langue sous toutes ces formes est tout à fait jubilatoire comme lorsque on est transporté par les mots d'un poète, d'un sculpteur de la langue. J'en ai fait écho prédemment à propos de Jean Oury filmé par Martine Deyres à la clinique de La Borde dans "Le sousbois des insensés" (cf mon article du 2 Mars dernier "Possibles futurs, encore").

L'exposition du Mucem est non seulement scientifique mais politique, nous dit Barbara Cassin dans la présentation mais l'humour qui traversait toute l'exposition était bien à la mesure de ce qu'en psychanalyse on peut éprouver de tous ces mouvements psychiques énigmatiques, des ratés de la langue, de ses oublis et de ses surprises...