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mardi 7 février 2017

Retournements et soulèvements

Dans des émissions de radio successives, j'entends coup sur coup des formules de langage ou des appellations qui viennent faire résonner ce que mon livre Rue Freud a abordé sur l'interdit de se retourner derrière soi, le retournement et le renversement.


C'est d'abord une expression de comptabilité financière semble-t-il, "à fonds renversés ", qui vient tout de suite susciter en moi de multiples images; mais n'en trouvant pas d'écho sur internet, j'ai pensé que j'avais mal entendu. Puis juste après, dans une autre émission, il est question des "retournés" à propos de réfugiés revenus dans leur pays. Et j'apprends en effet l'existence d'un film, "Les retournés", sur un camp de réfugiés au Tchad ayant fui la guerre civile centrafricaine à la fin de l'année 2013. Etrange appellation qui peut s'entendre au sens symbolique, celui qu'on entend aussi dans l'expression "en être tout retourné". Sauf que dans l'usage évoqué ici la dimension tragique est essentielle, alors que dans le langage courant l'image touche au genre du "grotesque"et à l'imagerie populaire du monde à l'envers.



Puis s'impose à nouveau à ma mémoire l'image d'un passage de la mise en scène de Roméo Castellucci pour Moïse et Aaron, opéra de Schönberg donné en 2014 à l'Opéra Bastille de Paris (cf article du blog du 15/12/2014). L' univers très onirique proposé par le metteur en scène, comme pour beaucoup de ses créations, met le spectateur aux confins du sommeil, du rêve, du fantasme, de l'hallucination, à la rencontre de ses mondes infantiles. Une prouesse à partir de ces personnages bibliques!


Lors d'un moment sidérant de la mise en scène, nous voyions en fond de scène un décor de montagne qu'escaladaient plusieurs personnages d'alpinistes. Ils étaient réellement harnachés et balançaient leurs jambes tout en étant hissés vers le haut de la montagne. Leurre du théâtre, oui... Mais  la surprise a tout fait basculer d'un coup dans l'effroi: voilà qu' ils avaient dépassé le sommet de la montagne! Ils continuaient leur ascension infinie dans le ciel, dans le décor du ciel! Et le temps que je prenne conscience de ce dépassement, voilà que la montagne elle-même se détachait, se renversait,  se retournait comme un gant, sans pour autant offrir un intérieur au lieu d'un extérieur, sans qu'aucun repère ne puisse nous rassurer sur ce qui s'était montré là!


Tous ces retournements! Tous ces mouvements dangereux ou inquiétants, même s'ils signifient aussi des ouvertures possibles!


Et puis ces dernières semaines, le Musée du Jeu de Paume nous offrait à Paris l'exposition "Soulèvements" à prendre dans tous les sens du terme, politique, physiologique, géologique esthétique, etc. Quelle magnifique idée! Très approfondie dans les textes du catalogue, notamment par Georges Didi-Huberman, initiateur de l'exposition. Cette thématique est venue relancer et enrichir pour moi celle du retournement.


Un des chapitres de son texte pour le catalogue s'intitule "S'élève un geste". J'y ai entendu la résonance du travail de Jean-Max Gaudillière à partir de "Un enfant se lève" (cf de nombreux articles de ce blog sur le travail accompli avec son séminaire coanimé par Françoise Davoine).


A partir des mouvements du corps et des gestes de soulèvement, Didi-Huberman propose de faire différents liens notamment avec les "images survivantes" de l'historien de l'art Aby Warburg (dont parlaient souvent Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière): "Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous."


Et il rend hommage à la capacité d'Aby Warburg d'élaborer "une théorie du renversement des valeurs appliquée à la sphère culturelle en général". Tous ces textes évoqués ici et dans le catalogue sont exigeants mais fort stimulants si l'on peut s'y plonger, alors que l'exposition est terminée!


Images, corps, gestes, langage... Cette approche thématique a quelque chose de particulièrement vif, quand on se laisse aller à éprouver ses effets en nous. Elle peut susciter un embrasement d'idées, une floraison d'associations entrant en résonance avec nos propres recherches, notre propre sensibilité, notre mémoire. Comme un soulèvement de vagues qui vous emporte au bord de rivages à découvrir ou redécouvrir...    



samedi 14 janvier 2017

corps de souffrance, corps en danse

Autres états du corps (cf l'article précédent)... certains souffrant tellement, comme ceux de Bernard Buffet ou ceux de Marc Petit, exposés récemment à Paris! Pourtant, l'un et l'autre imposent une telle force à leur création que la souffrance m'y apparait mobile, suggestive, proposant de multiples échos au lieu de figer le regardeur.


En effet il y a les souffrances qui se répètent, qui stagnent et font stagner l'alentour, et il y a celles qui sont recherche de vie, comme la folie peut être recherche de guérison.


Les portraits de Bernard Buffet nous regardent. Je me souviens qu'autrefois, lorsqu'il était au sommet de sa gloire mais décrié pour les nouvelles orientations de son travail, je m'étais détournée de ce que me suggérait cette oeuvre.... ces traits durs, ce noir, cette insistance... comme je m'étais détournée de bien d'autres oeuvres qui m'ont rattrapée crûment par la suite... Il faut parfois du temps pour accueillir psychiquement l'autre que l'on veut étranger.


Aujourd'hui, beaucoup de personnes de mon entourage se sont détournées de l'oeuvre de Marc Petit que je les invitais à découvrir à la galerie Schwab à Paris. Corps écrasés, encore? Mais l'artiste y cherche bien la vie, nous dit-il dans une video diffusée à la galerie. (La galerie inaugure le 28 Janvier un espace permanent Marc Petit dans ses locaux).


Ne pas renoncer, la vouloir toujours présente, cette vie, même quand elle semble avoir disparu... Cela doit faire écho à beaucoup de soignants et d'accompagnants de personnes au bord de la mort ou de l'inhumanité! Trouver toujours l'humain chez celui qui n'en a plus l'apparence...


Ecrasement des corps qui semblent à l'opposé de la danse ou des "soulèvements" que propose le musée du Jeu de Paume à Paris? Pourtant, peut-être peut-on les voir plutôt comme des corps captés juste avant qu'ils se soulèvent, qu'ils soulèvent des montagnes...


Alors pour "enlever" la fin de cet article comme un rythme musical, j'évoquerai la création d'états du corps magnifiquement sensuels, respirés et enjoués, même dans la gravité du monde, que nous offre Sébastien Laudenbach avec son film "La jeune fille sans mains". 


En lisant un tel titre, on pense à ces portraits liés aux mutilations des guerres comme celui de Kirchner "Autoportrait en soldat", datant de 1915 (facile à trouver sur internet): une main coupée montrée mais non éprouvée par le peintre dans la réalité de son corps et portant à elle seule la trace des mutilations de tous ordres imposées par cette guerre de 14. Il y a aussi le texte de Blaise Cendrars, du même nom. J'y reviendrai.


Mais dans le troublant film de Laudenbach, le scénario s'inspire d'un conte des frères Grimm. Les mains de la jeune fille ont été coupées non pas pendant la guerre mais dans l'intime de la vie familiale. Il y aura fallu cependant l'intervention d'un diable tentateur... Une création à contre-courant, pourrait-on dire, comme savent nous y inviter les contes et pourtant qui laisse une mélodie en tête, un souffle, comme un trouble de beauté à faire résonner avec notre monde si déroutant, et tout cela grâce au concours d'un conte et d'un dessinateur inspiré...