lundi 3 septembre 2018

Un adieu?

"Cavale" de Johan Bourgeois
Un envol aux multiples frémissements... Celui de la fin de la Maison rouge à Paris qui ferme. Celui des escapades humaines dans les airs avec sauts, rebonds, chutes, échecs, histoires, émotions, prouesses, trucages, jeux, inventions; ceux de la création insatiable à partir de cette thématique, qui confine au rêve, cherche à nous faire prendre notre élan dans l'inconnu, l'improbable, le surprenant, le ridicule, l'émerveillement.

Il y en a pour tous les goûts et tous les âges dans cette exposition; et toutes les émotions, aussi. Un bel au revoir d'Antoine de Galbert. Une invitation à poursuivre avec nos propres associations de pensées, d'images, de souvenirs, de poésie.

En voyant les photos de Philippe Ramette, j'ai repensé à celles qu'avait proposées le CRAC de Sète: elles nous donnaient presque le tournis à nous faire douter du sens dans lequel il parvenait à tenir ses postures sur ses photographies (cf l'article de ce blog du 26/05/2016, "Sète à la renverse"). 

Cai Guo Qiang, "Hometown Sky Ladder"
J'ai revu dans ma mémoire un titre de livre, "Machines à rêver", d'Odile Faliu, montrant d'extraordinaires reproductions de machines volantes ou aquatiques, issues des trésors du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris. 

J'ai rééprouvé les sensations sur les balançoires multiples auxquelles, enfants, nous avions accès au fil du temps, des vacances, des déménagements. Mais aussi aux jeux où l'on cherchait à effrayer quelqu'un les yeux bandés en lui enjoignant de sauter de très haut alors que la hauteur réelle était dérisoire...

Quand l'enfant s'était résolu à sauter, lorsqu'il enlevait le bandeau pour comprendre ce qui se passait, la peur et l'élan qui l'avaient habités s'avéraient complètement déplacés et il ne pouvait que se sentir ridiculisé... Mais c'était juste le temps de pouvoir plus tard jouer à son tour en changeant de rôle avec un enfant ne connaissant pas encore le jeu.

L'élan dans l'effroi, interrompu par le choc d'un réel dérisoire, accompagné des rires moqueurs des autres... souvenirs cuisants de l'enfance... Et pourtant, comme nous le fait vivre cette exposition, souvenirs tout autant exaltants, bouleversants, dans le meilleur et dans le pire.

Extrait du "Parc" d'Angelin Preljocaj
C'est avec eux que je dis moi-même au revoir à ce blog et à ses lecteurs. Et en particulier avec ce moment de grâce exceptionnel de la chorégraphie de Preljocaj.

J'ai depuis 5 ans eu l'occasion d'échanges instructifs et émouvants, malheureusement pas toujours présents dans les commentaires. Et j'aurai ainsi pu me familiariser avec ces outils d'échanges informatiques qui peuvent être d'une grande richesse. Je remercie tous ceux qui l'ont suivi et souhaite à tous de belles découvertes informatiques. Claude de la Genardière.



   

mercredi 1 août 2018

Voix vives de la Méditerrannée

Les chemins de la poésie se sont ouverts à Sète, une fois de plus. Chemins qui tentent de vaincre les guerres, les oublis, le massacre des langues et la destructivité humaine.

Au jardin du Château d'eau
Les poètes invités charrient en effet avec eux bien des désastres mais aussi parfois un humour déboussolant et toujours, un élan de vie impressionnant. Leur capacité, leur ténacité à mettre en mots, à donner forme à ce qui voudrait parfois voler en éclats de violence semble indestructible. 

Depuis nos places d'auditeurs nous pouvons nous nourrir de poèmes jour après jour en regardant la mer, en accueillant les langues, l'autre, l'étranger, le voisin, et nous faisons place ainsi aux belles surprises de l'humanité. 

Nous sommes plongés aussi au coeur de ses catastrophes, mais avec toujours l'espoir que donne cette mise en mots parlants, en rythmes qui maintiennent la vie de la langue. Et tout au long de ce festival, place est donnée aussi à la chanson et aux contes. 

Les espaces sétois facilitent ces rencontres, sur les places, dans les cafés, les ruelles, les terrasses ombragées, les jardins secrets. La cohabitation avec les habitants est multiple: beaucoup de bénévoles ont contribué à la maintenance de ce festival malgré la suppression des subventions. Et d'autres Sétois ont à subir, jour après jour, la transformation de leur ville, parfois défigurée par des sonorisations abusives dans de petites ruelles où tout résonne si fortement, même quand il ne s'agit que d'échanges entre voisins...

Fadwa Souleimane en 2017 sur le brise-lames
Leur mécontentement est parfois cinglant! Toutefois il n'a pas empêché jusqu'à présent la tenue du festival qui cohabite par ailleurs avec de nombreuses autres manifestations estivales déclinées sur le port, les canaux, les plages, l'étang de Thau, l'Eglise Saint-Louis et le théâtre de la mer. 

Un vacancier aux goûts éclectiques peut ainsi passer de l'écoute de la poésie aux joutes et aux musiques électroniques, tout en profitant des bains de mer et des rendez-vous conviviaux, culinaires, plus ou moins arrosés... Mais ce vacancier-là existe-t-il? Et s'agit-il de profiter?

En tout cas, sur la place du kiosque, où se tiennent les marchés, un cinema, des aires de jeu, des cafés et des restaurants à côté de la poste et de la médiathèque, un bel hommage a été rendu à la poétesse syrienne Fadwa Souleimane, décédée d'un cancer peu après les "Voix vives" de l'année dernière (cf mon article du blog du 7 Novembre 2017, "Brise-lames"). 

Hala Mohammad
Sous le kiosque, la poésie se mêlait aux jeux des enfants, à la musique des cafés, au passage des voitures et à la verve de l'accent sétois. Pas de silence révérencieux ici mais la continuité de la vie parmi tous, au prix même parfois d'une ignorance les uns des autres... On se prend à rêver que des ponts soient envisageables entre tous...

Cet hommage a suscité beaucoup d'émotion chez nous tous, notamment grâce à la présence et à la poésie de Hala Mohammad, autre grande poétesse syrienne exilée en France, éditée chez Bruno Doucey.

Et la vie continue, le festival aussi mais il est désormais compromis, comme beaucoup d'autres, par les restrictions budgétaires. Il faudra s’employer à le faire exister encore longtemps, si possible.   





dimanche 8 juillet 2018

façons de faire avec la guerre

A Paris comme ailleurs, de nombreuses créations sont présentées ayant la guerre pour thème, les guerres et leurs infatigables destructions et recommencements. Sous de multiples formes, théâtrales, cinématographiques et photographiques entre autres, ces créations nous obligent à penser la guerre, au-delà de son actualité lancinante.

Récemment en particulier, le théâtre nous a proposé à Paris l'Odin theatret invité par Ariane Mnouchkine avec L'Arbre , ainsi que la mise en scène de Jean Bellorini à partir des paroles gelées de Rabelais, auquel j'ai fait écho dans le précédent article et bien d'autres encore.


La photo ci-contre est celle de l'exposition des photos de Martin Brazilai sur les Refuznicks présentée à Sète cet hiver dont j'ai rendu compte sur ce blog le 14/02/2018. Je la redonne un peu pour remplacer ici les photos que je n'ai pas prises de la représentation de L'arbre.

L'Odin theatret, est une troupe de théâtre prestigieuse dans les années 70-80 et qui continue son chemin avec des formes théâtrales de base où tout est fabriqué et porté par la troupe, sans artifices spectaculaires.

Le spectateur est emmené à travers les continents et leurs traditions que traversent les guerres, celles d'autrefois, celles d'aujourd'hui. Danses, chants, rituels, ploient comme l'Arbre, sous la cruauté. Celui-ci se transforme au fil de la pièce, se trouve lui-même construit puis désarticulé et privé de toute fécondité.

Les comédiens incarnent les tentatives de laisser revenir la vie, de l'appeler, de la convoquer. Sur des compositions de tas de cadavres, de têtes coupées, se déchaînent des pleurs et des cris chantés, psalmodiés, dansés au vertige des corps. Ceux-ci ont pris la place des chants des oiseaux qui ont déserté l'Arbre. 

Une dimension sacrée tente de reprendre force à partir des formes données aux objets, aux jouets, aux rites,  aux gestes, aux récits. La guerre et ses brouillards est là toujours, sous-jacente, l'oubli cherche à se frayer un chemin en recouvrant la terre de blancheur immaculée.

Ce travail restitue la dimension première du jeu chez l'être humain: depuis son enfance, il fait un monde avec rien, chiffons, terre, branchages et surtout présence du corps, de la voix et musique. Il est porté aussi par l'art du récit, l'importance de ce qui est raconté de cette histoire, la répétition des phrases qui crient, qui appellent à être entendues d'urgence.

Les outils de la guerre ont changé aujourd'hui depuis les guerres où s'affrontaient directement les corps jusqu'à celles où les armes se sont transformées en armes de destruction massive. Cette mise en scène pourrait sembler éloignée des formes actuelles des guerres que sont le terrorisme, les guerres informatiques, l'utilisation des drones, etc. La perception des camps en présence s'est complètement transformée au fil du temps mais les enjeux humains sont encore les mêmes: comment maintenir la vie face à l'ardeur destructrice de l'humanité, maintenir non seulement la survie mais la culture, les voies de la transmission.

Un merveilleux film est venu apporter récemment son lot de trouvailles intelligentes, belles et émouvantes à ces questions, avec un langage visuel de toute beauté: Parvana, de Norma Towmey, actuellement en salles à Paris. Le régime des talibans en Afghanistan y est montré dans toute sa radicalité à travers la vie des membres d'une famille qui tente d'exister dans son identité, avec des choix parfois conflictuels entre ses membres.

Il s'agit d'un "film d'animation", ce qui renforce la dimension symbolique des combats. La place des récits et des contes traditionnels y est fondamentale, et joue comme un fil continu de recours à l'humanité, a sa force tenace contre la destructivité.

Même propos, au fond que celui de l'Odin theatret: pas d'effets spectaculaires, pas d'esbrouffe, une sobriété d'expression qui peut atteindre chaque spectateur au coeur. Des oeuvres réjouissantes et inspirantes!

mercredi 30 mai 2018

De Rabelais au camp du Millénaire

Formidable mise en scène que celle de Jean Bellorini à partir de Rabelais ("Le quart livre") en ce moment à St Denis en banlieue parisienne! Un mélange de fête gargantuesque, d'érudition pleine d'humour, de magnifique travail des comédiens-chanteurs, de beauté de la scénographie et des éclairages, de musique extrêmement riche et traversant les siècles. Un intense moment duquel on ressort un peu sonné, traversé de toutes parts!

Du coup l'idée de marcher au retour le long du canal de St Denis jusqu'à Paris a semblé fort bien venue en ce jour chargé de lourdeurs orageuses. Un périple apparemment dérisoire comparé à celui des héros de Rabelais, Pantagruel et les autres, au cours de leurs traversées multiples... Et pourtant...

Au début de ce petit périple dionysien, puisque c'est ainsi qu'on appelle les habitants de St Denis, cette banlieue offre des coins plutôt charmants d'un côté, et assez industriels de l'autre. A gauche, de petites maisons et jardins s'imposent au-devant des immeubles de type HLM mais des HLM à proportions humaines et parfois même assez beaux et dotés d'espaces verts.

La population est bigarrée, souvent à la peau noire, peu nombreuse en cette heure où le jour s'attarde. Les jeunes, par petits groupes, discutent et écoutent de la musique, comme partout. Quelques familles terminent leur pique-nique et remballent sacs, poussettes, et poubelles.

Sur l'autre rive, se déploie une importante architecture d'entrepôts et d'usines. Il en existe même qui ont été décorées de couleurs vives aux motifs fleuris! On se demande quelle initiative en a été à l'origine. Elles m'ont fait penser aux photos recouvrant des façades d'immeubles et de constructions diverses après le passage de JR et d'Agnès Varda au cours de leur périple pour leur film "Visages Villages".

Peu à peu, au fil de la marche, le croisement des deux canaux approche, du canal de St Denis avec celui de l'Ourcq. Mais l'atmosphère citadine s'est nettement densifiée des deux côtés. Se profile même sur la droite un centre commercial et l'on se retrouve en pleine ville de ce côté-là.

En revanche, les promeneurs et cyclistes se sont raréfiés de mon côté. Et apparaissent peu à peu des tentes de personnes sans domicile, disséminées ici et là. D'un coup je réalise que tout s'est transformé. Les bords immédiats du canal sont devenus de part et d'autre des lieux de refuges pour migrants. Ils s'échelonnent de façon continue sur les rives. Quantité de tentes se pressent côte à côte, sans aucun espace entre elles; la place manque pour les humains comme pour les ordures. La couleur des peaux s'est uniformisée... celle de migrants africains sans doute. Un cycliste continue encore un peu sur le bord du canal mais les riverains habitants dans du dur semblent avoir déserté. 


Quelle place ici pour une promeneuse devenant une étrangère au bord de cet espace sidérant rempli d'étrangers en transit? Non pas promeneurs, eux, ni touristes, mais en état d'urgence vitale, de survie espérée. Alors qu'il me semblait risquer de devenir une intruse, je ne les prends pas en photo, bien sûr, et je passe à côté, comme le cycliste. D'ailleurs le chemin de halage s'arrête là.

Je remonte sur l'allée au-dessus du canal qui mène au parc de La Villette et à ses attractions multiples. C'est la foule à nouveau en ce dimanche soir, bigarrée, échauffée, multiple avec encore des familles et leurs enfants qui rentrent chez elles et beaucoup de jeunes qui s'animent.

Le long du canal de l'Ourcq, la population devient peu à peu beaucoup plus homogène: petites embarcations où l'on se donne en spectacle avec bières à l'appui et harangues de l'une à l'autre, pique-niques bien arrosés aussi sur les bords où se sont assis de multiples groupes de jeunes gens bruyants et apparemment joyeux. Population à la peau blanche, même si en s'écartant un peu du bord on retrouve la bigarrure des peaux et des langues et une boulangerie algérienne...

Quel périple quand-même! Quel patchwork humain depuis le théâtre Gérard Philippe de St Denis! Et depuis Rabelais! Tous ces humains si proches géographiquement et si étrangers les uns aux autres! La situation révoltante dans laquelle se trouvent certains d'entre eux, ne semble pas créer de révolte, même pas de bruit, à peine du désordre dans un paysage destiné probablement à être "réhabilité" comme l'ont été les bords du canal de l'Ourcq, notamment  du côté de Bobigny, après avoir servi de lieu refuge pour les "Roms" il y a quelques années.

dépliant proposant des randonnées le long du canal de St Denis 
Qu'est-ce-que cette vie qui continue, fragmentée, clivée, comme le sont nos vies psychiques après des tempêtes traumatiques? Rabelais nous en dit-il quelque chose? Jean Bellorini nous propose avec lui de "dégeler" les paroles. Sans doute une voie d'une grande richesse à suivre. Cependant chez Rabelais, le dégel des paroles fait entendre la fureur des guerres...

Ce matin, j'apprends aux informations que ce camp de migrants précisément est évacué en ce moment même. On l'appelle "camp du Millénaire"! Mais oui! Une décence minimum aurait pu éviter cette nomination monstrueuse! Bien sûr, il s'agit du nom du fameux centre commercial que j'avais aperçu sur la droite.... Ainsi d'une rive à l'autre du canal les noms de lieux crient aussi les aberrations de nos sociétés.


 


samedi 5 mai 2018

Au présent d'Anselm Kiefer



Für Andrea Emo 2015-20017
L’espace grandiose de la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin en banlieue parisienne offre à nouveau aux visiteurs l’occasion de se rendre réceptifs à une grande œuvre, celle d’Anselm Kiefer.

Avant même d’avoir encore pénétré dans les différentes salles, les tableaux vous happent de loin, alors que vous ne faites encore que les apercevoir. Ils construisent déjà l’espace de la rencontre entre eux et vous: un espace vierge et pourtant déjà tout habité de l’œuvre à peine entraperçue.

L’entrée dans ce lieu invite celui qui pénètre à un ralentissement de son propre rythme, de sa marche, de sa respiration, de sa parole, même. Les visiteurs chuchotent plus qu’ils ne parlent et restent le plus souvent seuls devant ces immenses œuvres, même s’ils sont venus accompagnés.

Au moment où l'on sent son corps se dilater aux dimensions des tableaux, il faut tenter de se rendre réceptif pour un temps de silence intérieur prêt à accueillir des vagues de bouleversement intime, d’émotion, de douleur, d’émerveillement. Il m’a semblé important de ne pas vouloir chercher d’emblée à comprendre l'oeuvre même si beaucoup de choses sont écrites à son sujet et même parlées par l’artiste lui-même; plutôt laisser entrer en soi tout un monde, tout un rapport à l’espace qui offre un accès à un voyage temporel. 

La possibilité de se laisser gagner par l’espace-temps de l’oeuvre d’Anselm Kiefer est magnifiquement offerte dans ce lieu hors normes, hors de Paris, auquel on peut même accéder par le canal de l’Ourcq, à pied, en vélo, en bateau... On peut déjà se déplacer, symboliquement et avec tout son corps pour atteindre cet espace. Hélas les photos que je joins à cet article ne permettent absolument pas de sentir le mouvement des oeuvres. Mais l'affiche-même de l'exposition est beaucoup moins prenante que le tableau lui-même, semble toute plate quand on a vu l'original. 

Dans ces derniers tableaux, Anselm Kiefer reprend des œuvres anciennes et les transforme. Elles prennent ainsi une épaisseur singulière, faite de surimpressions, d’effets de transparence, d’effacements et de recouvrements ; toute une architecture qui sculpte l’espace de la toile et qui met à l’œuvre la capacité de l’artiste à faire accéder le regardeur au geste créateur lui-même, comme s'il s'accomplissait devant lui. 

Under der Linden an der Heide, 1987-2017
Les traces, les épaisseurs prennent corps alors qu’une partie du tableau semble même avoir été rageusement rejetée par l'artiste, maltraitée. Comme s'il y avait projeté son tourment, peut-être un tourment temporel. Comme s'il avait cherché à rassembler dans chaque tableau une appréhension du temps où seraient présents simultanément passé, présent et futur. Et cela donne le vertige...

L’artiste lui-même  commente son travail fait à partir du philosophe italien Andrea Emo avec un vocabulaire d’abolition de soi et de renaissance. Et s’il y a de la destruction à l’œuvre, le regardeur n’est pourtant pas embarqué dans un mouvement mortifère. C’est même plutôt une profusion créatrice qui se manifeste devant lui, en offrant la possibilité d’un souffle, d’une respiration, d’une ouverture salvatrice aux dimensions de l’infini.         


dimanche 8 avril 2018

Accueillir l'oeuvre de Jean Fautrier

La passoire, 1955
Voici aujourd'hui une rétrospective de l'oeuvre de Jean Fautrier qui donne, au Musée d'art moderne de la ville de Paris, une belle occasion de saisir l'ensemble du parcours du peintre.

A propos de l'exposition présentée au parc de Sceaux en 2014, j'avais évoqué sur ce blog mon intérêt pour cette oeuvre mal connue du grand public, malgré sa force, et mes recherches sur la biographie de l'artiste (articles de Décembre 2014 et Janvier 2015).

Cette fois-ci, l'ampleur de l'exposition permet d'enrichir notre regard sur l'artiste et les commentaires des critiques de l'époque viennent maintenant se confronter à ceux d'aujourd'hui.

Otage vers 1943
Le critique de Télérama, par exemple, Olivier Cena, semble désemparé et même plutôt ennuyé devant ce travail. Il cite des propos de Fautrier lui-même qui dit s'ennuyer de sa peinture ou de peindre. A mon tour, alors que je parvenais à la dernière salle de l'exposition, une visiteuse m'a demandé ce que je pouvais bien voir là-dedans. Pour elle, le peintre peignait toujours la même chose!

Oui mais ce n'est qu'à première vue. Et les propos à l'emporte pièce du peintre ne me semblent pas dire autre chose qu'une lassitude devant la difficulté à dire quelque chose du processus créateur, d'ou des réponses provocatrices aux questions sans réponse possible dans un cadre d'entretien où l'on attend "le" propos frappant, "la" phrase phare qui sera citée indéfiniment dans les articles...

Pour ma part, face à une telle ouvre, je me sens comme dans un univers psychique à découvrir, ainsi que dans mon travail de psychanalyste. Il ne s'agit pas de trop vouloir comprendre, mais plutôt de se laisser gagner par l'inconnu et par la surprise, alors que s'expose à mes yeux l'apparente répétition des thèmes et des motifs.

L'homme qui est malheureux, 1947
Par exemple, ces fameuses "têtes d'otages". Ainsi que je l'avais déjà évoqué, il semble que l'on se soit un peu précipité sur le sens supposé de ces têtes, liées à l'assassinat d'otages par la Gestapo, contre le mur de la maison du peintre, pendant la guerre de 40 .

Fautrier lui-même en a donné d'abord cette lecture. Pourtant bien des têtes peintes ensuite ne sont pas référées par lui à cet évènement. Il leur donne même d'autres titres.

Il semble bien qu'il y ait une trame de visages esquissés qui peuvent ouvrir à tout autre chose qu'à de la souffrance ou de la torture. Ceux-ci proposent des modulations et des déplacements qui donnent corps à de l'ambiguïté. Ils provoquent ainsi un trouble chez le regardeur qui cherche à les accueillir.

Tête vers 1954
Les supposées répétitions du peintre montrent, quoi qu'il en soit, un parcours "associatif", comme on dirait en psychanalyse, fait à partir de ces têtes, marquées d'abord par la destruction.

Fautrier au fur et à mesure qu'il reprend cette trame récurrente fait émerger d'autres traits, d'autres couleurs, d'autres univers mais cela reste indécidable pour le regardeur.

En m'attardant sur certaines d'entre elles, j'ai été particulièrement troublée par les superpositions  d'ovales des visages et de ce qui peut ressembler à des profils, mais des profils abîmés, écorchés, voire difformes. C'est bien cette superposition qui ouvre les perspectives. Le profil barre parfois l'oeuvre, bien que présenté de face, tout en laissant place à la douceur de l'ovale...

Le malaise laissé éventuellement par l'oeuvre de Fautrier vient sans doute de nos difficultés à accepter l'incertain, le mobile, ce qui échappe à une pensée binaire. Alors qu'il peut être tellement plus émouvant de se laisser entraîner par le jeu des formes et des couleurs sans chercher toujours à comprendre! Et l'on entend bien, à travers les films présentés dans le cadre de l'exposition, la façon dont Fautrier évite de se laisser enfermer dans des définitions.

Sans titre, 1963
Alors réjouissons-nous de ces scintillements de lumière sur de simples objets, boîtes de conserve, flacons ou fleurs et sur les paysages.  Ne cherchons pas trop à retrouver dans le titre donné au tableau ce qu'il est supposé représenter.

L'émotion suscitée n'a peut-être rien à voir avec le titre. La superposition de l'éprouvé et du titre peut ouvrir les perspectives au lieu de les fermer. Et avec ce qu'on a appelé "la peinture informelle", l'émotion peut nous gagner en nous abandonnant à notre incertitude. Une expérience forte! 

mercredi 14 février 2018

Les refuznicks

Il y a d'abord la guerre, partout! La guerre sous toutes ses formes à travers le temps et l'espace. Il y a ses effets directs, indirects, collatéraux, méconnus, inconnus, camouflés, étudiés, révélés. Les regards se modifient, la mémoire s'efface ou s'enrichit selon les époques et selon ses niveaux, familiaux, nationaux, ou relevant plutôt de l'inconscient psychique. Il y a les comptabilités sélectives, les nombres de morts, les chiffres des coûts en argent, en handicaps physiques, en déplacements de populations, en famines, en exils, et les coûts psychiques.


Une récente exposition à la Maison de l'image documentaire de Sète (MID) nous a offert encore un  regard particulier sur ces guerres: celui des opposants, objecteurs de conscience, déserteurs, démissionnaires, mutins, lors des guerres de 14-18, d'Algérie et au sein de l'armée israélienne.


Panorama saisissant du prix à payer pour s'être opposé, prix en représailles, exécutions, dégradations par les Armées, mais aussi en déchirements intérieurs, en humiliations, en doutes, en traumatismes devant le renversement des accusations: refuser de trahir les siens en acceptant les abus de l'Armée étant considéré comme un acte de trahison du point de vue de l'Armée elle-même: un militaire doit seulement obéissance à ses chefs. 


L'exposition montre quelques photos de soldats ayant causé des mutineries pendant la Grande Guerre et qui furent "fusillés pour l'exemple", au nombre de 740. Et l'on découvre aussi des monuments aux morts inhabituels comme celui de Saint-Martin d'Estreaux, érigé 1922 mais inauguré seulement en 1947, à cause des désaccords qu'il soulevait et des dégradations dont il était l'objet(photo ci-contre).


Le travail psychique sur les traumatismes de guerre a permis de faire apparaître notamment la place essentielle de la trahison par les chefs dans la gravité des effets traumatiques pour les combattants, ceux du Vietnam, en particulier. (Cf les travaux des psychiatres américains repris par les psychanalystes français Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière et ceux du psychanalyste anglais W.R.Bion, souvent cités sur ce blog). Mais les traumatismes de guerre passent par de multiples voies à travers les générations, alourdissant peu à peu le poids du silence avec celui d'une honte indicible.



La situation des israéliens est tout à fait singulière puisque leur engagement dans l'armée fait partie de la citoyenneté. Le désengagement peut donc avoir des conséquences extrêmement graves pour chacun, dès leur jeune âge, mais aussi déchirer les familles elles-mêmes. Le photographe Martin Brazilai a photographié nombre de ces opposants à la guerre et leur histoire est consignée à côté de chaque portrait dans un beau livre édité par Amnesty international en 2017, "Refuznicks" (Editions Libertalia).


La préface d'Eyal Sivan est très instructive. Il explique notamment que ne pas faire l'Armée, ne pas avoir de numéro personnel et ne pas appartenir à une génération identifiée par son label guerrier signifie qu'on n'a pas passé le rituel d'initiation collective indispensable pour devenir un(e) israélien (ne) à part entière. Un beau travail qui articule celui du photographe, celui de l'éditeur du livre, et celui des responsables de l'exposition.



mercredi 24 janvier 2018

Des récits voyageurs


Les Mille et Une Nuits I, II et III
Edition des Mille et une Nuits en collection La Pléiade
Des récits voyageurs? Ne devrait-on pas parler plutôt de héros voyageurs? Certes, mais certains récits semblent dotés d'une capacité particulière à se déplacer, non pas seulement à travers le monde mais encore à travers les langues et l'imaginaire des créateurs, des écrivains notamment. En particulier les grands récits, les mythes et les contes. Parfois ceux-ci entrent dans une composition littéraire nouvelle, parfois dans une mise en scène scénique, théâtrale ou chorégraphique, voire musicale. Et de nouveaux récits se construisent ainsi les uns à partir des autres, déjà par le récit de leurs transformations successives. 

Alors, le lecteur peut à son tour, revenir sur ces histoires emboîtées, refaire un voyage avec ses propres interprétations données au fil du temps à ces récits voyageurs en perpétuelle transformation. Dans ce retour en arrière, il peut aussi mesurer la distance prise avec son regard d'autrefois, sa mobilité, ou au contraire en mesurer la permanence.

De plus, parmi tous ces récits, il y a ceux qui racontent eux-mêmes les voyages de leurs héros: récits non seulement voyageurs mais aussi récits gigognes dans des emboîtements séduisants mais parfois perturbants aussi pour le lecteur. La célèbre histoire de Sindbad le marin, par exemple, emboîte plusieurs histoires les unes dans les autres et ses personnages sont souvent eux-mêmes des voyageurs, amenés à raconter leurs propres histoires de voyage au fil de leurs rencontres et de leurs naufrages.

On a dit ce récit probablement inspiré des aventures d'Ulysse. Quoi qu'il en soit, raconter son histoire prend une portée récurrente dans les Mille et Une Nuits, une portée qui crée un pont entre la vie et la mort, qui ouvre une voie tierce entre ces deux extrêmes que traversent les héros: menacés de mort, ils racontent pour maintenir leur survie, et parfois, comme Shéhérazade, pour maintenir la vie par la parole conteuse.

Récemment à Paris a été mis en scène par Jean Bellorini le texte d'Erri de Luca, "Le dernier voyage de Sindbad" reprenant ce conte de Sindbad le Marin dans les filets de l’histoire de la Méditerranée d'aujourd'hui. Le metteur en scène, à partir de l'écrivain, donne corps et voix à une épopée exemplaire des naufrages récurrents dont cette mer est désormais le gouffre, mais à l'échelle collective et non plus à celle d'un héros. Le collectif ici est particulièrement présent dans la mise en scène du chant et de la musique qui viennent scander les épisodes successifs des voyages de ces migrants.

Une Odyssée : Un père, un fils, une épopée par MendelsohnBeau témoignage du désir de nombreux créateurs d'offrir une caisse de résonance à ce que notre monde crée de désastres et aussi d'humanité. Et cela à travers le rappel, la recréation, d’histoires transmises depuis la nuit des temps. Ce processus donne toute sa place à la profondeur de l’histoire, en regard de l’actualité la plus vive; il déplace ainsi nos conceptions, nos façons de voir prises dans l'urgence en proposant des va et vient dans le temps et l'espace. 

Et puis une autre merveille nous est parvenue récemment dans sa traduction française, non sans rapport avec elle. Celle que nous offre Daniel Mendelsohn avec "Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée" (Flammarion). Un grand art littéraire au service d'un parcours intime qui prend force d'universalité. Une nouvelle lecture de l'Odyssée, prise dans la vie, le travail et les surprises de celui qui, par sa lecture et son écriture, en fait une nouvelle Odyssée, nourrie des lectures des autres, de son père, de ses étudiants, de ses collègues. C'est toute une temporalité de la pensée, des associations libres accueillies sans clivage qui vient là nous parler du plus vif de ce que notre humanité travaille, de ce par quoi elle est travaillée.

mercredi 3 janvier 2018

Traverses franco-algériennes

La création romanesque, cinématographique en particulier, nous donne dans l’actualité récente de quoi étoffer notre réflexion, nos émotions, nos espoirs liés à l'histoire entre la France et l'Algérie.  Nos souhaits éventuels de travailler au corps les silences politico-familiaux liés à la guerre franco-algérienne ainsi qu'à la suite des relations entre ces deux pays sont magnifiquement illustrés par le roman d'Alice Zeniter (que j’évoquais dans mon précédent article du blog), « L’art de perdre », et le film « Les bienheureux » de Sofia Djama.

L'art de perdre
Le parcours d'Alice Zeniter semble être autant celui de la narratrice que celui de l’auteure elle-même. Elle le confirme dans ses entretiens. Et cet emboîtement des parcours peut s’enrichir très naturellement de celui du lecteur du roman. Le prix Goncourt des lycéens indique la portée exemplaire de cette traversée des générations qui a pu parler à celle des lycéens d’aujourd'hui. En effet des lecteurs de toutes générations peuvent se reconnaître dans ce roman avec les questions politiques des époques les concernant, liées plutôt à la guerre d'Algérie, ou aux "années noires" ou encore à la situation actuelle des personnes de la troisième génération vivant en France ou en Algérie.

Chaque lecteur, même s'il ne connaissait rien de toute cette histoire avant cette lecture, même si son milieu d'origine n'a pas été touché par ces différents épisodes de l'Histoire, il me semble qu'il peut y faire des rencontres décisives pour comprendre ce qui se passe "à côté", ou se passait "à côté", géographiquement, familialement ou historiquement. L'emboîtement des différents « autres » auxquels nous confronte cette lecture, autres ennemis, autres familiers, autres inconnus, empêche de penser de façon monolithique et oblige à se déplacer en permanence au fil du récit.

Dans le film « Les bienheureux », la gravité de la situation concerne plutôt deux générations mais la jeunesse de la cinéaste a sans doute permis d'éclairer de l’intérieur et d'une façon très vive les surdités réciproques d’une génération à l’autre. Film plusieurs fois primé lui aussi. Quelle joie de sentir cette capacité, chez de jeunes femmes, à accueillir et transformer, dans leur création, des méandres aussi complexes que ceux qui naviguent entre Histoire et intimité familiale!

Une des confirmations que j'ai reçues de cette impression m'a été donnée par les commentaires de plusieurs femmes dans mon cabinet d'analyste pour lesquelles ces oeuvres ont fait écho, ont facilité des ouvertures avec leurs familles ou au contraire permis de constater que malgré leur souhait de lire ou de faire livre ce livre, il restait fermé, en attente d'être lu. Non pas par indifférence, mais par nécessité, éventuellement inconsciente, de protéger encore les silences, de se protéger des effets potentiels de certaines révélations.

Parfois tout cet univers en partie fantasmatique  est laissé  dans le flou par des sujets pourtant animés d'un désir et d'une exigence de compréhension pour eux-même ou pour leurs proches. Ils se heurtent à des empêchements beaucoup moins identifiables que des murs, empêchements que la romancière et la cinéaste explorent fort bien. J'aurais envie de dire "je tire mon chapeau à cette génération". Et merci à ces femmes si vivantes, combattantes et pleines d' humour.    

mardi 5 décembre 2017

Un tricot de langues

Les faire parler ensemble, toutes ces langues, est-ce possible? Possibilité rêvée à la tour de Babel. Dans la pièce de Wajdi Mouawad, "Tous des oiseaux", actuellement représentée au théâtre de la Colline à Paris, il s'agit plutôt que soient toutes présentes les langues des pays en question, Israel, la Palestine, les USA, l'Allemagne; langues de leurs habitants, parfois exilés de leur propre langue, nourris de langues hébergées et transformées en eux, langues maternelles incertaines, langues adoptives, langues de l'ennemi... Langues mouvantes aussi au fil des générations, de leurs engagements, de leurs silences. Et aussi paroles gelées à dégeler, "novlangues", comme Georges Orwell les avait débusquées dans son livre "1984". Et dans cet enchevêtrement des langues, le français est la langue de la traduction qui s'affiche en fond de scène.

Par trois fois, la question est posée à l'un des personnages, David, celui qui incarne la deuxième génération de la famille juive dont on conte l'histoire: "Quelle est sa/ta langue maternelle?" Par trois fois la réponse sera démultipliée, contradictoire, donnée par d'autres que lui, chacune recouvrant l'autre dans une fulgurance terrifiante, à l'image des fulgurances des terreurs de la guerre. Ici, même la langue maternelle est incertaine, comme si chacun en avait une réponse propre, à la place de "l'intéressé": son grand-père répondra l'hébreu, sa mère l'allemand, son amie, l'arabe, et tous auront presque raison...

Ce trouble dans la langue se rencontre crûment dans l'expérience psychanalytique quand le sujet ayant tourné le dos à sa langue d'origine, consciemment ou non, ou en ayant été coupé par ceux qui l'ont élevé, se trouve sollicité inconsciemment à y revenir, à se la réapproprier, alors qu'elle se pare des oripeaux de tout ce à quoi il voudrait ou voulait échapper. Langue "mal accueillie" par le sujet quand elle insiste pour se faire une place, au sens où le psychanalyste hongrois Sandor Ferenczi parle de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort", titre d'un de ses articles (dans Psychanalyse IV chez Payot pour la traduction française). 

Le titre "Tous des oiseaux" est venu faire résonner en moi celui d'une exposition présentée au printemps dernier au Macval de Vitry, "Tous des sangs mêlés". J'y avais trouvé notamment ce tableau de l'Algérie présenté par Karim Ghelloussi dans lequel la France était "occupée" par le drapeau de l' Algérie...

Tableau suscitant de multiples associations et qui est venu rejoindre une recherche que j'ai entreprise sur nos géographies psychiques intimes, en écho aux géographies politiques et aux cartographies de propagande. Géographies mouvantes, elles aussi, notamment au niveau des frontières...

La confrontation des langues, leur nomadisme qui provoque parfois des rencontres explosives, créent aussi des géographies troublées, des frontières méconnaissables, des paysages difficiles à imaginer, des espaces insaisissables. Tous des sangs et des terres mêlés. Toutes des langues nomades: chacun emmène les siennes avec lui, parfois sans le savoir. Elles se rencontrent, s'excluent, se remplacent, se traduisent, s'oublient et s'entendent. Des générations de langues en voyage, en exil, en traduction, en transit, en suspens.

Ce parcours avec les générations de la pièce de Mouawad m'a rappelé aussi celui du regretté Adel Hakim, "Des roses et du jasmin", pièce présentée début 2017 aux Quartiers d'Ivry et créée en 2015 à Jérusalem puis à Ramallah par le théâtre national palestinien de Jerusalem. Drame sur trois générations entre palestiniens et juifs parfois ennemis, parfois amants et aux accents de tragédie grecque...  Adel Hakim fait référence, dans la présentation de la pièce à celle de Mouawad "Incendies". Belle filiation de créations qui vont chacune un peu plus loin que celles qui précèdent! 

Dans le roman d'Alice Zeniter "L'art de perdre", le personnage de la deuxième génération, Hamid, fils de "Harki", se trouve devoir lire et traduire pour ses parents un texte administratif écrit en deux langues qui se font face ou plutôt qui se tournent le dos. L'image saisie par la romancière est édifiante quand elle évoque les parents d'Hamid: "Les documents qu'on leur a envoyés sont en deux langues, arabe et français, chacune courant vers la marge opposée, et elles s'ignorent superbement, enfermées dans leurs systèmes d'écrire le monde qui ne se ressemblent en rien." (p.314) Là, pas de trouble sur la page, contrairement aux espaces psychiques des langues: une volonté de clarté, deux colonnes et c'est tout. 

Il en va bien autrement dans les esprits, dans les relations instaurées par l'impossibilité de lire, de comprendre ou de parler la langue de ceux dont on est pourtant issu, et aussi par les positions disparates des membres d'une même famille au fil des générations, chacun ayant hérité non pas seulement d'une ou de plusieurs langues maternelles mais aussi d'une politique de la langue, de politiques de la langue dans les pays d'origine, dans les pays d'adoption, dans les pays d'exil. Et c'est ce dont nous parlent Wajdi Mouawad et son équipe, d'une façon incroyablement intelligente et émouvante à la fois. Un travail d'une grande portée politique aussi.


mardi 7 novembre 2017

Brise-lames

Magnifique expression aux résonances douloureuses, lames de fond destructrices dont l’homme se protège comme il peut, et larmes de naufragés... Ici sur le brise-lames de Sète le béton est roi. Ses blocs dessinent des formes presque humaines, comme des cuisses rebondies, et des salutations un peu désordonnées... 

En ce soir de Juillet 2017, aux "Voix vives" de Sète, c’est une poétesse syrienne qui nous donne rendez-vous accompagnée d’un musicien. Son parcours militant ainsi que son exil en France m'ont incitée à m’inscrire à cette petite traversée vers le brise-lames.

Ils sont nombreux à Sète, les poètes méditerranéens issus de pays ravagés politiquement ou pris dans des régimes plus ou moins dictatoriaux. Leur présence aux "Voies vives" est sans doute apaisante pour eux, un haut lieu de rencontres avec leurs pairs, résistants poètes des multiples rivages de la Méditerranée.

Cet été, j'ai écouté plusieurs fois cette poétesse syrienne sous les platanes et dans les ruelles sétoises. J'ai aimé la force de ses mots, la profondeur énigmatique de son regard aux accents graves et déterminés et j'ai acheté son recueil de poèmes traduits en français dont j'oublie à l'instant le titre.

En commençant une nouvelle année de travail lors de mon retour à Paris, je repense à ces mois d'été, à la présence de la poésie ici et là dans le monde, à l'hommage que lui a rendu Christiane Taubira aux Nuits de la poésie en 2016 à l’Institut du monde arabe à Paris, et j'ai prévu de me rendre à celles qui sont programmées pour ce week-end du 11 Novembre 2017.

Une amie à qui je parlais de cette poétesse, me dit alors qu’elle a lu, lui semble-t-il, que celle-ci était décédée cet été. Je ne peux pas la croire! Il doit s'agir de quelqu'un d'autre! Je vérifie sur internet. C’est bien elle, hélas, Fadwa Suleimane. Je reconnais ce regard et du coup, la fonction de ses foulards, différents chaque jour des "Voix vives"...

Elle est donc morte moins d'un mois après ce beau rendez-vous poétique sétois! Je ne savais rien de sa maladie. Et je n'en avais rien perçu non plus. Une petite navigation sur internet me réchauffe le cœur: on lui rend hommage, on la regrette. D'autres poètes présents à Sète lui font écho comme le poète algérien Mustapha Benfodil.

Fadwa Suleimane, n'aura donc pas été assassinée mais elle aura eu à affronter une mort que sa maladie préparait peut-être en croisant en elle, dans son corps et dans sa voix, de multiples dimensions, singulières et collectives, présentes dans ses poèmes.

Dans les affaires de mort, de guerre, de deuil, la temporalité se trouble. Il faut jongler avec les mémoires enchevêtrées, les silences et les oublis, les censures et les perversions effaçant tout accès direct à des faits trop radicaux ou à des douleurs trop vives. Avec les complicités parfois redoutables entre les ravages de la Grande Histoire et ceux de l'histoire singulière, en particulier au sein des familles. L'art et la poésie peuvent être nos meilleurs guides à travers ces territoires bouleversés et bouleversants.

Et voilà que le titre du recueil que j'avais acheté cet été me saute aux yeux maintenant: "Dans l'obscurité éblouissante", paru en Juin 2017 aux éditions Al Manar  (bilingue). Il y est beaucoup question de temps, d'effacement, du "déversement du temps dans un autre temps". Je suis heureuse d'avoir ici l'occasion de rendre hommage à ce magnifique travail en ce mois de rencontres poétiques qui se tiennent un peu partout et même à Ramallah, les 10 et 11 Novembre prochains, pour les "Voix vives de Méditerranée en Méditerranée". Mois de la poésie mais aussi mois du jour des morts. 




jeudi 5 octobre 2017

Comment vivent les objets?

Le travail des artistes avec la matière, les objets, l'espace, est  inépuisable. Une nécessité d'inviter le spectateur, le regardeur, à voyager avec les oeuvres au-delà du premier regard. 

Par exemple, en ce moment à la galerie Thaddaeus Ropac, rue Debelleyme, à Paris, vous ne voyez d'abord qu'un grand espace blanc dans lequel sont disposés des blocs de granit noir en forme d'oeuf. Leur rondeur éclate sur le fond blanc des murs. 

Pourtant ce qui se présente d'abord comme blanc des murs apparaît ensuite fait de toiles blanches disposées côte à côte. Mais en prenant le temps de poser un peu plus son regard, le spectateur distingue du blanc dans le blanc, des formes géométriques blanches dans le fond blanc des toiles. Entourant les oeufs de granit noir, ces blancs porteurs de formes et d'inscriptions à peine visibles, offrent un rebond aux rondeurs des oeufs. Et ceux-là semblent même se mettre à rouler avec nous dans cet immense espace. 

L'artiste, Wolfgang Laib, aime aussi énoncer des phrases, des propositions qu'il adresse à ceux qui regardent ses oeuvres. Elles sont intégrées aux tableaux blancs, écrites au crayon, prêtes à s'effacer. Par exemple: "He does not do. Yet all is done". La notice indique les liens étroits de l'artiste avec l'Inde et l'Asie du sud-est. Mais on peut se laisser interroger sans informations partoculières par ce travail aux prises avec le vide et l'effacement, même s'il peut laisser un étrange goût de blanc intérieur...

Une imprévisible confrontation est possible avec l'oeuvre de Georgio Morandi présentée juste à côté à la galerie Karsten Greve. Un autre rapport au vide, à la matière, aux objets. Une autre époque aussi.

Les bouteilles et les pots de Morandi semblent voués à une forme d'éternité. Immobiles mais semblant traverser les temps, traverser aussi les corps des regardeurs. Ils nous regardent! Ils regardent chacun d'entre nous, nous sollicitent vivement jusqu'au coeur de notre émotion, de notre trouble, de notre sentiment d'existence. De quelle existence sont-ils habités pour nous rencontrer ainsi? Jusqu'où cherchent-ils à nous habiter?

Les droits d'auteurs m'empêchent d'en donner une illustration. Mais voici l'information de la parution d'un livre récent sur l'artiste, publié en anglais en Juin 2017, par Laura Mattioli, aux éditions David Zwinner (en anglais).

vendredi 1 septembre 2017

L'art de la chute

A partir des oeuvres de Baselitz évoquées dans le précédent article, mes rencontres artistiques se sont poursuivies au cours de l'été. Rencontres en particulier avec les positions du corps travaillées par certains créateurs et avec l'art de la chute.


Les corps de Baselitz présentés par lui comme "descentes", évoquent aussi l'envers, la chute et bien d'autres choses encore. Un homme qui tombe de haut, ou qui plonge, se retrouve à l'envers, en effet. Et cela peut devenir un art, comme il apparaît dans le roman de Don Delillo auquel je faisais allusion, "L'homme qui tombe". Cela peut devenir encore une acrobatie jubilatoire, sauter, plonger, pour les jeunes gens vivant sur les rives de la Méditerranée et se retrouvant régulièrement autour de cette activité (il en était bien question dans le film de Dominique Cabrera "Corniche Kennedy" sorti cette année en France et tourné à Marseille.


Une exposition parisienne nous donne en ce moment l'occasion de voir et revoir d'autres personnages en position de marcher, tomber, tenter de tenir debout... En particulier avec les oeuvres de Giacometti présentées au Musée d'art moderne de la ville de Paris pour l'exposition "Derain Balthus Giacometti", jusqu'au 29 Octobre.


Parmi elles, il y a bien sûr un de ces hommes qui marchent, chers à Giacometti et marqués du souvenir de celui de Rodin. Et une magnifique femme qui marche, elle aussi, que je n'ai malheureusement pas pu prendre en photo. Et puis il y a cette merveille de sculpture "L'homme qui chavire" que j'avais déjà évoquée dans l'article du 12/12/2013 intitulée "De Gilgamesh à Sindbad le marin". (reproductions ci-dessus et ci-contre).


C'est comme une danse, riche de tout l'imprévisible d'un chavirement, qu'il s'agisse d'un ravissement ou d'une dégringolade annoncée. S'abandonner ou se rattraper? Se préparer à la jouissance ou à la catastrophe? D'abord laisser venir l'effet de la sculpture sur soi, visiteur de l'exposition... Et risquer de perdre l'équilibre avec elle...


L'émotion éprouvée devant cette oeuvre est peut-être à la mesure aussi de ce que vivent tous ceux que la maladie ou la vieillesse ou d'autres troubles encore obligent à des pertes d'équilibre récurrentes et à des éprouvés de peur de tomber les immobilisant peu à peu.


Ici Rodin s'impose encore à ma mémoire. Son homme qui tombe, costaud, lui, visible au Musée Rodin à Paris, est une étude pour la "Porte des Enfers". Et comme sa "Femme de Loth", évoquée dans mon livre Rue Freud, il nous emmène vers un indécidable entre la jouissance et la souffrance (illustration ci-contre).


De même que pour celui de Giacometti, sa chute se fait dans un mouvement en spirale emportant la tête et tout le corps en arrière. Rien à voir avec ce que serait un déséquilibre vers l'avant, un trébuchement qui vous ferait vous aplatir sur le sol!


Dans Rue Freud j'avais été conduite à ces associations à partir d'un rêve travaillé en cours d'analyse et très couramment partagé, celui d'une immense vague s'élevant derrière le rêveur et menaçant de s'abattre sur lui. Le rêveur se réveille généralement juste avant la catastrophe. La vague dressée est appelée à s'abattre plutôt qu'à tomber, elle. Mais c'est bien le rêveur qui risque de tomber dans sa fuite, ainsi que nous le font saisir les cinéastes donnant à vivre l'horreur, la terreur, comme Hitchkock. Variations sur le thème de la chute qui sans doute nous travaille tous depuis que notre corps d'enfant a dû apprendre à marcher, à tomber. et à fuir, parfois en regardant derrière lui...


Là encore certain artistes nous amènent à la voir autrement, cette vague de nos cauchemars, à la recevoir dans une nouvelle disposition. Je pense à celle que nous propose le CRAC de Sète dans son exposition de l'été réalisée par le plasticien Jean-Michel Othoniel.


Cette vague est intitulée "The big wave" et elle est faite de métal et de briques en verre indien noir conçues par l'artiste.  Elle a d'énormes proportions qui mangent l'espace (plus de cinq mètres de hauteur et de profondeur) et a été conçue en fonction des proportions de cette salle du CRAC. Selon les angles de vue, elle apparaît tantôt comme une créature étrangement accueillante, tantôt comme un monstre tout-puissant prêt à s'abattre sur vous avec de multiples modulations possibles de l'une à l'autre.


Sa façon de prendre la lumière colore aussi l'impression reçue, du plus chaud au plus glaçant. Etrangement inquiétant... La vague se penche, du haut de son corps, mais elle n'annonce pas un écroulement où tout se disloquerait. Pourtant, comment ces briques tiennent-elles ensemble? Ne sont-elles pas appelées à se défaire les unes des autres? La dislocation attendue, redoutée, est bien celle du rêveur ou ici du regardeur...


A moins d'avoir appris à dominer la vague en glissant sur elle, source d'immense jouissance pour ceux qui pratiquent ce sport, mais qui les conduit parfois à la mort. Déplacements et transfigurations de la chute sur la puissance du monstre créé ou sur l'habileté du surfeur, de l'acrobate ou sur l'art du danseur...


Voilà qu'insiste ici toute une série de représentations en résonances les unes avec les autres, depuis les registres de l'humain, de l'animal jusqu'à la création; de la souffrance, à la peur et à la jouissance. Comme un feuilletage des images, que l'historien d'art Aby Warburg aurait peut-être dites "survivantes", reprises à l'infini par les créateurs au fil des âges, consciemment et inconsciemment. C'est aussi ce que m'avait fait saisir le thème de la femme de Loth, s'exprimant au fil du temps à travers des expressions du mouvement pris dans l'immobilité et la suspension du temps, expressions visuelles, plastiques et poétiques.  

mercredi 21 juin 2017

A l'envers, encore

Chez Baselitz, cette fois-ci il s'agit d'une "Descente". C'est en effet le nom de l'exposition, maintenant terminée, proposée à la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin ce printemps. Une descente dont on nous dit qu'elle se réfère à celle de Marcel Duchamp avec son "Nu descendant  un escalier", de 1912. 


Ici sont présentées des oeuvres datant de la vieillesse actuelle du peintre (son quatre-vingtième anniversaire). Il commente cette période: "Je me suis de plus en plus replongé en moi-même pour en tirer tout ce que je fais... Je peins entre moi et moi-même et sur nous deux."


Cette descente ressemble beaucoup à une perspective à l'envers. Les motifs à l'envers sont devenus nombreux en effet dans l'oeuvre de Baselitz depuis les années 60. Et il propose de relire ses tableaux toujours en transformations et en variations.


On y voit peu à peu sa femme qui descend, elle aussi... Seule ou avec lui... Un parcours vers la vieillesse qui se fait à deux. Têtes en bas, jambes en l'air...


Il y a de l'envers aussi chez "L'homme qui tombe",  roman de Don Delillo que je lisais au moment de l'exposition. Celui-là est venu résonner avec ceux de Baselitz en écho avec ceux des twin towers, si nombreux à se jeter de leurs fenêtres!


Dans le roman de Delillo en effet un homme tombe aussi en laissant le lecteur troublé quant à la nature de cette chute qui réapparait à plusieurs reprises au cours du roman. Celle-ci réveille les souvenirs de la catastrophe aussi bien chez le lecteur que chez les personnages du roman. Elle semble dire le mélange du fantasme, du souvenir avec le réel du présent, difficile à accueillir. Cela s'éclaire au fur et à mesure des pages. Mais ce trouble donne une ampleur bouleversante au feuilletage des temps dans la vie psychique et traumatique racontée par le romancier!


Partir à la renverse semble maintenir vivant Baselitz. Renverser ses oeuvres... Me revient en mémoire l'homme de Giacometti, celui qui chavire et n'en finit pas de poursuivre son mouvement de chute avec la grâce d'un danseur. Du moins c'est ce que j'ai gardé comme souvenir de cette oeuvre présentée lors de l' exposition du Musée d'art moderne de la ville de Paris, il y a plus de vingt ans. Cette chute cependant se fait à partir du sol. Comme celles de toutes ces oeuvres qui jouent avec le renversement, chez les chorégraphes, par exemple, Pina Bausch, Maguie Marin... et comme la chute annoncée dans cette photo vue au Crac de Sète où l'artiste s'assied, ni à l'endroit ni à l'envers, nous amenant à retenir notre souffle: il va tomber, c'est sûr! Comment tient-il assis de la sorte? (cf article du blog du 26/05/2016 "Sète à la renverse" avec la photo de Philippe Ramette).


J'ai pensé aussi à ces acrobates du fil qui cherchent à marcher sur l'eau ou sur l'air, peut-être. Celui que j'ai vu dernièrement s'entraînait à petite hauteur au-dessus de la mer et pourtant cela semblait vertigineux, vu d'en haut!


La photo ci-contre du plongeur jambes en l'air ne laisse pas bien voir qu'il tombe d'un fil accroché entre deux rochers. Je regarde les postures des acrobates qui se succèdent au fur et à mesure de leurs essais: s'asseoir sur le fil, une jambe pliée, l'autre prête à monter à son tour rejoindre la première, alors que le fil balance; tenter de monter debout, se tenir debout sur le fil en tanguant, et tomber... et remonter... et recommencer...


Il y a dans l'art de la chute quelque chose de similaire à l'art de voler, peut-être. On y risque gros mais c'est saisissant aussi pour celui qui regarde!











lundi 22 mai 2017

Golems

Que de monstres racontés et transformés au fil des ans dans les civilisations et les cultures des quatre coins du monde! Au début était la glaise... L'imaginaire humain s'avère particulièrement inspiré par cette matière-terre. Dans de nombreux récits de création, la glaise est  un élément premier.

La Bible, par exemple, raconte que Dieu crée Adam avec la glaise du sol. Et plus tard, après la création d'Eve puis le paradis et l'arrivée du serpent, c'est "la chute". Dieu rappelle alors à Adam qu'il retournera au sol: "Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise" (traduction de "La Genèse" dans la Bible de Jerusalem).

Les mésopotamiens, dans l'épopée de Gilgamesh avaient, eux aussi, inventé une création de glaise transformée en espèce d'humain, Enkidou. Celui-ci était très puissant mais inaccompli comme homme et destiné à porter atteinte à l'arrogance de Gilgamesh qui se prenait, lui, pour un dieu....(Un chapitre de mon livre Rue Freud lui est consacré).

Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme nous propose actuellement jusqu'en Août une nouvelle exposition passionnante où la glaise est en jeu: "Golems! Avatars d'une légende d'argile". Elle y décline de multiples transformations du mythe du Golem depuis l'apparition du terme "golem" dans la Bible où Adam s'adresse à Dieu en parlant de lui-même comme d'une "masse informe".

Cette exposition nous fait passer ensuite par la place du Golem dans les légendes juives puis bien au-delà de cette tradition jusqu'aux descendants du Golem aujourd'hui, par exemple en forme de robots et d' "humains augmentés".

Ci-contre, la photo d'une oeuvre d'Anselm Kiefer, intitulée "Rabi Löw: der Golem, 1988-2012": elle témoigne de la fascination de l'artiste pour la kabbale et l'alchimie. Anselm Kiefer propose ici un Golem en plusieurs parties où se présentent une sorte de tête informe, un foetus supposé dans boîte et une évocation de tombe qui relèvent de la thématique des "non-nés" développée dans son oeuvre (cf les articles de ce blog évoquant l'oeuvre de Kiefer).


Les dangers des pouvoirs de la création humaine sont déployés dans les variations de cette créature parfois devenue un super-héros, tout en traduisant une fascination pour les pouvoirs qui lui sont prêtés, fascination aux confins de la terreur.

L'idée du monstre incontrôlable habite nos cauchemars et nos fantasmes, non seulement depuis les origines de l'humanité mais bien sûr depuis la naissance de notre vie psychique propre à chacun. Toujours là et toujours en transformation, ces monstres-là...

Le projet de Nicki de Saint-Phalle, présenté dans l'exposition (photo ci-contre) pour le parc Rabinovitch de Jérusalem et réalisé avec Jean Tinguely, en donne toute la mesure!

Et tous ces avatars racontés, en mots, en oeuvres picturales et plastiques, en albums de bandes dessinées et en films, leur donnent des formes partageables, comme le montre très bien cette exposition .