mardi 8 avril 2014

Inscrire dans la pierre ce qui ne s'oubliera pas.

Le poids de l'arrière avec ses relents infernaux a maille à partir avec l'inconscient. Braver l'interdit, qu'il soit biblique ou parental, voire métaphoriquement politique, ne va pas sans un certain prix à payer, parfois très lourd pour les survivants et les héritiers des catastrophes multiples auxquelles s'exposent les humains.
 
L'audace d'Anna Akhmatova répond à celle de la femme de Loth, celle-là même que Kurt Vonnegut, de son côté, aime pour s'être retournée (Cf article du blog intitulé "La femme de Loth en guerre").
Son poème "La femme de Loth" date de 1922-24. Des années plus tard, Anna Akhmatova ayant connu, comme tous, la censure, le totalitarisme, la nécessité de tromper les tueurs avec ses poèmes, la perte progressive des siens, artistes, poètes, amants, perd finalement son fils:
 
 
Verdict


Le mot est tombé comme une pierre
Sur mon cœur qui vit encore.
Rien à dire. J'étais prête,
Il faut bien vivre avec ça.

J'ai beaucoup à faire aujourd'hui;
Il faut tuer toute la mémoire.
Il faut que l'âme devienne pierre,
Il faut apprendre à vivre encore.

Mais non...Il fait chaud, l'été murmure,
C'est comme une fête, là, dehors.
Il y a longtemps que j'y pensais,
A ce jour clair, à cette maison vide.


Eté 1939
Recueil "Requiem" Traduction Jean-Louis Backès (Poésie/Gallimard)

 
 
 
Sa femme de Loth apparait après-coup comme un éclaireur de cette période de vie pour Akhmatova et pour la Russie, exposant aux séparations, à la tyrannie, au silence, aux guerres, aux morts multiples. Ses poèmes se chargent peu à peu de la métaphore de la pierre...comme en écho à la pétrification saline de la femme de Loth.

Le poème qui suit "Le verdict" s'intitule "Je parle à la mort". Dans les poèmes de 39-40, faisant partie du recueil Requiem, la souffrance se fait pierre, en effet. Et avec Crucifixion c'est le bien-aimé lui-même qui est devenu pierre.

Batailler avec l'oubli et la perte de mémoire...  Continuer de créer et de confier ses poèmes en les disant seulement, en les cachant. "Tuer la mémoire"... mais "Il fait chaud, l'été murmure".

lundi 24 mars 2014

Pour un simple coup d'oeil

Regarder en arrière, si on ne se l'interdit pas, se fait parfois en un clin d'œil ou dans un dernier coup d'œil. Quelque chose qu'on voudrait furtif: où l'on ne s'attarde pas, ne s'arrête pas. Et pourtant... On voudrait tellement voir quand-même! Ce clin d'œil surpris au vif de son mouvement s'immobilise parfois en catastrophe.
Une belle illustration m'en a été offerte, suggérée au séminaire de Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière à l'EHESS. Je vous la restitue ici. C'est un poème de Anna Akhmatova.

 La femme de Loth:

Très grand, lumineux, dans la noire montagne
Le juste marchait, suivant l'ange de Dieu.
L'angoisse pourtant tenaillait sa compagne:
Regarde -il en est encore temps, tu le peux-

Sodome aux tours rouges, ta ville natale,
La cour où jadis tu filais en chantant,
Les murs de la haute maison familiale
Où à ton époux tu donnas des enfants.

La femme regarde. Aussitôt obscurcissent
D'atroces douleurs sa paupière embuée;
Son corps est changé en un sel translucide,
Ses jambes rapides au sol sont clouées.

Qui donc pleurera cette fin si cruelle?
Sa mort, diront tous, est le moindre des deuils.
Mon cœur seulement n'oubliera jamais celle
Qui s'est immolée pour un simple coup d'œil.

Février 1924. Traduction: Cyrilla Falk. Editions Librairie du globe (bilingue)
 
"Pour un simple coup d'œil"? Quelle résonnance avec le dernier coup d'œil de Daniel Mendelsohn dans Les disparus! Et avec le refus de le donner, signifié par Stefan Zweig dans Le monde d'hier , au moment de quitter, cette fois-ci pour la dernière fois, son Autriche natale! (cf article ci-dessous "De Jérémie à Loth")

Mais la traduction de Jean-Louis Backès dans le recueil de la collection Poésie / Gallimard dont la couverture est reproduite ici résonne encore autrement:

La femme de Loth

Et le juste suivit l'envoyé du Seigneur,
Immense et rayonnant, sur la montagne noire.
Mais l'angoisse disait très fort à sa femme:
Il n'est pas trop tard encore pour regarder

Les tours rouges de Sodome ta patrie,
La place où tu as chanté, la cour où tu as filé,
Les fenêtres vides de la haute maison
Où pour ton époux tu as enfanté.

Elle a regardé. Figés par une douleur mortelle,
Ses yeux ne pouvaient plus rien voir;
Son corps est devenu sel transparent.
Ses pieds ont pris racine dans le sol.

Qui oserait pleurer sur cette femme?
Ce qu'elle a perdu l'a-t-elle diminuée?
Seul mon cœur n'oubliera jamais
Celle qui a donné sa vie pour un regard.

La dernière strophe de cette traduction oriente le lecteur très différemment. "Celle qui a donné sa vie pour un regard" ici,  "s'est immolée pour un simple coup d'œil", dans la première traduction. L'urgence, l'instant volé à l'interdit, sont devenus un don... A chacun sa femme de Loth! Mais ici le traducteur choisit ou restitue une audace, l'audace du pleur sur cette femme biblique: "Qui oserait pleurer"... Comme une seconde transgression, celle de la poétesse s'adressant au lecteur ("Qui"?), venant soutenir la première, ou mieux la réitérer comme en un rituel, celle de la femme de Loth.

J'y reviens dans le prochain article... mais n'hésitez pas à y revenir aussi...



vendredi 14 mars 2014

Soapéra, une installation


Regarder derrière soi... Se retourner vers le passé, vers l'origine? Ne pas y retourner ou ne pas en revenir...comme on ne revient pas des Enfers? Ceux qui s'affranchissent de ces interdits le payent parfois. Ou se retrouvent marqués d'exception: mi-hommes, mi-dieux comme Gilgamesh ou Orphée; ou dotés d'une forme de vie hors de la vie humaine mais pas hors-humanité. La femme de Loth, par exemple, a beau être statufiée en colonne de sel, témoigner d'un arrêt du temps, elle ne cesse pourtant d'entrer dans de multiples mouvements associatifs, dansants,  créatifs, chez les artistes, romanciers, essayistes... Une sorte de vie posthume...

Recréer quelque chose de l'origine du monde, de l'humain, mettre en scène la naissance, les commencements, donc y retourner, recommencer, c'est ce que semblent avoir tenté la chorégraphe Mathilde Monnier et l'artiste Dominique Figarella dans leur installation-performance proposée seulement pendant deux jours à Beaubourg les 14 et 15 février derniers.

Arrivée en retard, ayant filé après ma consultation, j'entre dans la grande salle de Beaubourg au sous-sol et n'y reconnais rien. Je n'y vois rien non plus, sauf un point lumineux au centre. La salle est complètement silencieuse. Le public s'est réparti en cercle autour de l'espace central recouvert d'une sorte de matière mousseuse blanche, mi neige, mi ouate, mi oeufs en neige, immobile. Comment tout cela a-t-il pu commencer? Je n'ai pas vu les commencements! Je n'y étais pas! Cette entrée dans le vif de la surprise de l'inconnu crée une émotion forte, un émerveillement mêlé d'effroi.


Le silence du public m'étonne en réponse au silence de la chorégraphie. Une véritable attention se manifeste, devenue rare de nos jours. Mais venant de Mathilde Monnier cela n'est pas vraiment étonnant. Ses expériences chorégraphiques, ses ateliers, se déroulent souvent en silence. Je commence à me sentir hors du temps, je me demande si cette matière blanche indéfinissable n'est pas en train de bouger. Je pense à mes paquebots sétois (Cf Rue Freud chapitre "Sur le quai de l'infantile") ... Une sorte d'immensité mythique me prend. Mais j'entrevois un mouvement de spectateurs (ou de danseurs?) qui se déplacent autour du centre. Au fait, où sont-ils, les danseurs?

Une forme semble se dessiner  sur cette mousse, une enflure, une boursoufflure éphémère... Trop sombre pour photographier! Et puis je n'ai pas envie de banaliser cet instant hors du temps en sortant mon iPhone. Et pourtant, c'est si beau! Je pense au blog...

Peu à peu d'autres formes se dessinent et des éléments de corps semblent apparaitre, une main, une silhouette, un visage. Je regarde d'un côté mais cela semble bouger ailleurs. Je n'arrive pas à saisir où cela se passe. Je laisse alors la chose opérer en moi sans chercher à maîtriser ni comprendre mais je veux aussi prendre quelques photos... Acrobaties...en douceur, en silence, dans la lenteur-même des danseurs, sans flash...

Et ils finissent par apparaitre vraiment, ces hommes du dessous. Ils apparaissent et disparaissent encore, sortent et entrent à nouveau dans leur intérieur. Mais la matrice s'ouvre presque et nous invite au-dedans. Moment jubilatoire! Être dedans et dehors à la fois! Pas encore sorti  mais plus tout à fait dedans!


 
Ces hommes se lèvent peu à peu, encore pris en elle. Elle les recouvre, les réchauffe encore, les protège mais ils sortent d'elle et se dressent enfin! Les voilà qui marchent même et prennent le dessus. Sous leurs pas, dans leur mouvement, la matière semble se réduire, les hommes l'absorbent peu à peu en se l'appropriant. Elle s'abîme, se déchire sous  leurs pas, mais ils marchent lentement et disparaissent peu à peu dans les les fonds, dans le noir! 
 








 
Naissance de l'humanité. Emergence hors de la matière. Confusion des formes indifférenciées avant leur distinction et leur séparation. En une heure de performance, trois quart d'heure pour moi, le temps suspendu  a entrainé les spectateurs, et pas seulement moi-même, me semble-t-il, dans une sorte de mouvement  archaïque et dans un temps mythique.



 
Et en sortant de la salle, je regarde ces immenses jambes en "train fantôme" déployées dans l'espace du sous-sol sur une proposition de Charles de Meaux. Bien affines avec la performance de Monnier et Figarella, mais sur un mode humoristique. Immensité des proportions... Emerveillement inquiet de nos découvertes de l'enfance... Et ce qui pourrait n'être que des tuyaux fait bien vibrer un mouvement féminin qui appelle lui aussi à entrer à l'intérieur.


Entrer, sortir, descendre, remonter, se déplacer, être transporté... Je pense à ces "fantaisies du cheval de Troie" dont parlait le psychanalyste Conrad Stein!

  

mercredi 5 mars 2014

De Jérémie à Loth



Cette année, au mois de Février, est revenue aussi la date anniversaire de la mort de Stefan Zweig, survenue le 23 Février 1942. Depuis 2013, son œuvre est tombée dans le domaine public et de nouvelles traductions paraissent, notamment une édition de ses œuvres romanesques en français chez La Pléiade.

Le regard en arrière est en quelque sorte le principe de son célèbre livre de mémoires "Le monde d'hier", publié en 1944 mais terminé juste avant son suicide.  Le corps du livre est ponctué de moments successifs de regards en arrière qui se répondent les uns aux autres. Il en est ainsi lorsque Zweig raconte combien sa période de paix en Italie fut heureuse ou quand il revient sur le jour anniversaire de ses cinquante ans: "On regarde en arrière avec inquiétude pour mesurer le chemin parcouru et l'on se demande en secret s'il continuera de monter."(p.434 de l'édition Belfond)

Mais Zweig est en même temps toujours projeté vers l'avenir: "C'est ainsi qu'en ce jour de mon cinquantième anniversaire je ne formai au plus profond de moi-même que ce seul voeu téméraire: que quelque chose se produisît qui m'arrachait de nouveau à ces sécurités et à ces commodités, qui m'obligeait non pas simplement à poursuivre mais à  recommencer. (p. 437)

L'avenir et les recommencements... Cette succession de regards en arrière pourrait apparaître lancinante, répétitive, au fil des voyages et des régions que quitte Stefan Zweig, jusqu'à sa ville de Vienne et à son pays, l'Autriche: "Il m'était trop douloureux de jeter encore un regard sur ce beau pays destiné à subir d'horribles dévastations par la faute de l'étranger." Mais le ressort vital est encore là, du moins dans l'écriture: "Il fallait commencer, me disais-je,  ne plus penser seulement en européen, mais au-delà de l'Europe, ne pas s'ensevelir dans un passé qui se meurt, mais prendre part à sa renaissance." (p.487)

Ces mémoires donnent ainsi un mouvement d'allers et retours des éprouvés, des pensées et des regards en arrière et en avant de l'auteur. Zweig avait été très tôt convaincu de la catastrophe à venir: "C'est pourquoi lorsque revenu en Autriche pour une très courte visite je repassais la frontière en m'en retournant, je respirais: "Ce n'était pas encore pour cette fois" et je tournais mes regards en arrière comme si c'était la dernière. Je voyais venir la catastrophe inévitable. (p.491)

 L'une des figures tutélaires de Stefan Zweig est celle du prophète Jérémie, visionnaire qui avait prédit la destruction de Jérusalem. Zweig a même intitulé une de ses pièces Jérémie où il est déjà question de la guerre. Elle a été rédigée en effet entre 1915 et 1917. Et dans Le Monde d'hier, il s'agit bien de l'Europe de la seconde guerre mondiale, racontée à partir des séquelles de la première.

Vers la fin du livre va être appelée  la référence à Sodome, quand Zweig quitte définitivement l'Autriche: "De la fenêtre du wagon, il est vrai, j'aurais pu voir ma maison sur la colline, avec tous les souvenirs des défuntes années. Mais je n'y jetai pas un coup d'œil. A quoi bon puisque  je ne l'habiterais plus jamais? Et à l'instant où le train passait la frontière, je savais comme Loth, le patriarche de la Bible, que derrière moi tout était cendre et poussière, un passé pétrifié en sel amère."(p.494)

Loth, cette fois-ci: la référence est faite à celui qui poursuit sa route avec ses filles et non à sa femme restée pétrifiée sur place. Cela n'empêchera pourtant pas Stefan Zweig de se suicider... La femme de Loth n'aurait pas été déplacée ici... Peut-être même est-elle refoulée par l'auteur... "Un passé pétrifié en sel amère"... Peuvent se rencontrer ainsi, dans les associations du lecteur, bien des lieux de destruction à travers les références appelées par les créateurs, par exemple le peintre Anselm Kiefer (cf sur ce blog l'article  "Celle sur laquelle se retourner", Janvier 2014), le romancier Kurt Vonnegut (cf sur ce blog les articles "La femme de Loth en guerre" et "De la femme de Loth à sa femme de sel", fin 2013); ou encore Daniel Mendelsohn (cf Rue Freud , chapitre intitulé "L'oubli en un clin d'œil"). Et voilà que la liste noire se déroule encore... Sodome, Jérusalem, Dresde,  Auschwitz , toute l'Europe, Hiroshima...
Zweig fut un passionné admirateur de Freud. Il raconte leur nouvelle rencontre à Londres où Freud est enfin exilé alors que Zweig est parti quatre ans plus tôt en 1934: "Mais que dans les temps les plus sombres, la conversation d'un homme de grande intelligence et de très haute moralité peut être d'une consolation et du réconfort immense, c'est ce que m'ont prouvé de façon inoubliable les heures amicales qu'il m'a été donné de passer avec Sigmund Freud dans les derniers mois qui ont précédé la catastrophe. (p.511)

Alors je pense ici à cette superbe formule de Jean-Claude Ameisen  dans "Sur les épaules de Darwin" qui évoque "les géants sur lesquels nous sommes assis". Le géant Freud sur lequel Zweig s'est assis...

vendredi 21 février 2014

Carrefour de Charonne

En ce mois de Février 2014, il me faut encore revenir sur un quartier de Paris. Ce n'est pas la femme de Loth qui m'y invite cette fois-ci mais la station de métro Charonne, celle-là même qui avait provoqué chez moi divers troubles psychiques -cécité, oubli- en lien avec certains mouvements de mon analyse rapportés à la guerre d'Algérie (cf Rue Freud chapitres V-XI) .


C'est bien ce mois-ci la date anniversaire de la manifestation du 8 Février 1962 et les gerbes sont à nouveau déposées devant la plaque commémorative (voir ci-dessous l'article du blog "Cheminements psychiques avec la guerre d'Algérie", 4 Décembre 2013). Mais cette année où les fleurs sont particulièrement abondantes marque une nouveauté: une modification du nom lui-même de la station est inaugurée avec l'ajout de la précision de cette date anniversaire, "Place du 8 Février 1962". 



C'est l'occasion de rappeler à certains, mais de découvrir dans mon cas, que le 8 février 2007, Bertrand Delanoë, maire de Paris, avait inauguré déjà, à l'angle du boulevard Voltaire et de la rue de Charonne, la Place du 8 février 1962.
 
 
Ayant longtemps fréquenté le quartier bien avant cette année 2007 pour cause de psychanalyse, je me suis étonnée d'apprendre ces jours-ci qu'il existait une place au carrefour de la rue de Charonne et du Boulevard Voltaire. J'ai donc à nouveau pris le métro jusque-là et sorti mon iPhone pour photographier les panneaux de la station ainsi que la plaque bleue de la place.


Ainsi que je le pensais, pas de place à ce carrefour mais un nom de place quand-même... Quelles règles président donc à ces appellations de rues, entre voies et avenues, boulevards et cours, chemins et impasses, esplanades et places? Celle de la Rue Sigmund Freud m'a donné bien de quoi faire déjà...


En tout cas, cette pseudo place est assurément une croisée de chemins historiques, politiques et psychiques, comme d'autres sites foulés tant de fois par de multiples pas au fil du temps, solitaires ou en groupes, voire en foule, tantôt revendicatifs, conquérants ou  invoquants, tantôt fuyants, désorientés, dispersés ou errants; scansions de défilés, de processions, de manifestations, de commémorations, de pèlerinages, officiels et intimes à la fois...


 
 

mercredi 12 février 2014

Garouste aux mille et un visages

"Le théâtre de Don Quichotte"
En voilà un que la mythologie inspire ainsi que les figures de la Bible, du Talmud, qu'il traverse sans vergogne avec les fables de La Fontaine ou des albums de Tintin. Ces figures entre animalité et humanité, entre monstres et anges, se lient et se délient en une danse colorée  d'où se détache parfois la figure du peintre, Gérard Garouste.


Dans l'actuelle exposition de la galerie Templon à Paris, intitulée "Contes ineffables", on rencontre des titres de tableaux suggestifs comme "Le lièvre et la tortue à l'envers", "Le héron au long bec emmanché d'un long cou", "La huitième boule de cristal", "L'amazone et la licorne" ... Jeux de rencontres avec les textes et entre les textes, aussi bien figurés que nommés. Mais pas de contes proprement dits, ni d'ineffable non plus... Plutôt une audace figurative prise dans les textes et chargée de références figurées en associations libres.

Je n'ai pas trouvé ici de femme de Loth, non. Pourtant une œuvre m'a obligée, elle aussi, à revenir une deuxième fois voir l'exposition. Y revenir, oui. Je pense à cette phrase d'une femme qui me dit sur le divan "Je n'aime pas revenir sur les choses". Il me semble, quant à moi, que si je ne revenais pas, bien des choses se perdraient pour moi dans une confusion intérieure, bien des choses  perdraient leur capacité de résonances multiples.

Cette œuvre, qui m'a arrêtée puis fait revenir, est  un Don Quichotte en bronze présenté en retrait, presque dans un coin mais magnifiquement éclairé. A cause de lui, comme avec la femme de Loth de Rodin, il m'a fallu revenir. Revenir le voir une seconde fois car il avait semé le trouble dans mon esprit. Pourquoi Garouste en avait-il fait un visage à deux faces?  Certes, Quichotte ne se pense pas sans Sancho Pança. Et l'on pourrait bien voir sur l'une des faces une grimace goguenarde à la façon du valet. Mais alors pourquoi Sancho plutôt que Rossinante? Il faudrait bien trois faces!


Don Quichotte et les livres brûlés
Je reviens donc deux semaines plus tard à la galerie Templon. Cette fois-ci à cette heure creuse, pas plus d'un ou deux visiteurs. Je peux voir les œuvres de près, de loin, ensemble, séparément et en tournant autour... Je réalise qu'il y en a plusieurs sur Don Quichotte: deux tableaux, "Don Quichotte et les livres brûlés", ci-contre, et "Le théâtre de Don Quichotte", ci-dessus.

Je retourne alors au bronze resté confus dans ma mémoire, ou plutôt, dont les effets m'étaient restés confus. Je l'observe mieux et je tourne et retourne autour  plusieurs fois pour m'assurer que je n'ai pas la berlue. En fait ils sont trois! Oui, il y a bien trois visages mais si bizarrement intriqués  qu'on pourrait n'en voir que deux comme le prétend un article de presse.


Voilà qu'en écrivant ces mots, je me dis que j'irai peut-être vérifier encore une fois... Car mes photos sont trompeuses. L'article de presse parle d'un Don Quichotte à deux têtes. Non, il n'y a qu'une tête mais bien trois faces! Voyez-vous bien celle-ci à  droite qui se cache entre les deux autres avec ses formes animalières, comme dans ces jeux d'enfants qui font jouer alternativement les figures et le fond? Voilà de quoi perdre pied en virant du un au trois, et en passant ou non par le deux. Impossible de ne pas aller d'un côté et de l'autre, et de se contenter d'un seul point de vue! Au risque d'un vertige et non d'une pétrification comme celle de la femme de Loth. Que cela soit rendu possible par Don Quichotte est sans doute un magnifique hommage que ne refuserait pas Cervantès! 























Relisant le livre de Gérard Garouste, "L'intranquille. Autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou" (2009), écrit avec Judith Perrignon, je redécouvre qu'il s'explique aussi de son rapport à Don Quichotte: "Ce chevalier errant, fou de romans de chevalerie totalement démodés, se fiche d'être de son temps, il joue avec son époque, le passé, le présent, le déjà vu qui pourtant étonne, j'y ai reconnu mon défi à la peinture(...) Il cache des vérités profondes derrière la déraison et l'humour, il voit sa Dulcinée là où personne d'autre ne la voit, c'est la puissance du fou car l'amour est folie. Il est devenu mon allié, il m'a procuré une profonde jouissance."

jeudi 6 février 2014

Rodin et l'association libre


A la faveur d'une journée d'études consacrée à "Rodin lecteur de l'Antique", alors que se déroule au musée Rodin à Paris l'exposition "Rodin, la lumière de l'Antique", me voici replongée dans cette mouvance créatrice fascinante du sculpteur, qui m'avait arrêtée devant son aquarelle de "la femme de Loth" (Cf Rue Freud Troisième partie, "Danser avec la femme de Loth"). Cette fois-ci, pas de femme de Loth dans une pétrification jouissante, mais des variations sur le thème d'Orphée abordées par l'intervenante Evangelia Stead dans sa communication "Rodin et la mise en pièces d'Orphée".

Il nous est rappelé que les versions de ce mythe, comme de tout mythe, sont multiples et qu'il est loin de ne développer que l'épisode célèbre de l'effet mortifère potentiel du regard en arrière. Orphée en effet transgresse l'interdit de se retourner sur Eurydice en remontant des Enfers. Mais au fil des époques, certains autres aspects du mythe prennent alternativement le dessus et font l'objet de multiples variations, artistiques et poétiques. Ainsi à l'époque de Rodin et tout au long du XIXème siècle, c'est la mort d'Orphée qui est mise à l'honneur: notre héros ayant été tué par les ménades, et sa tête coupée, de nombreuses représentations montrent la tête d'Orphée posée sur sa lyre, en particulier dans les œuvres célèbres d'Odilon Redon et de Gustave Moreau.


Rodin connaissait ces différentes versions du mythe qui se déclinent dans des œuvres intitulées "Orphée et les furies", "La descente d'Orphée aux Enfers", "Les lamentations d'Orphée", "La mort d'Orphée". Avec ce mythe comme avec d'autres, il déploye sa capacité d'association libre, comme j'ai proposé de l'appeler.


En effet nous apprenons par une autre intervenante de cette journée, Pascale Picard, que Rodin avait bien deux façons de se nourrir des oeuvres antiques: s'il lisait des textes mythologiques ou issus de l'Antiquité, il associait directement graphiquement; s'il contemplait  ou étudiait des œuvres antiques, dont il était un collectionneur avisé, il prenait des notes précises avant de se laisser aller à sa création.


Il y a là tout un champ de réflexion possible sur nos façons de travailler, même en tant que psychanalystes, en jonglant  avec des approches tantôt directement liées à l'inconscient, tantôt relevant d'une logique de savoir et de théorisation scientifique. 


Rodin s'est souvent inspiré du thème de la pétrification en travaillant le mouvement même de l'immobilisation en cours. Le thème de la Méduse pétrificatrice est bien présent dans son oeuvre. Ce qui donne lieu à toutes sortes de variations sur le thème de l'effondrement, du mouvement qui se fige, de la chute ( Cf l'article de ce blog "De Gilgamesh à Sindbad le marin"). Et Orphée est également sculpté dans un effondrement mêlé d'angoisse, de fatigue, de tension et de félicité, évoquant une complexité de sentiments elle-même pouvant susciter l'effroi du spectateur, comme dans l'aquarelle de la femme de Loth.
Chemins incroyables de l'inconscient... En rentrant à mon cabinet après cette matinée passée au musée Rodin, j'entends une analysante commencer sa séance en disant: "Hier j'ai senti à nouveau en moi un mouvement de pétrification"! Et voilà qu'une continuité s'établissait à nouveau explicitement entre mes différents lieux d'élaboration et de pérégrination, supposés sans liens directs, selon un processus que j'ai tenté d'écrire dans Rue Freud à partir de différents exemples...